jeudi 23 août 2012

La pax khazarica



Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs. Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, 2000, p. 93-95 :


"Ce ne sont pourtant pas les exploits militaires qui constituent l'essentiel de l'histoire khazare, mais bien au contraire, avec l'alliance byzantine, la paix et la politique religieuse.

La pax khazarica ramène dans le pays une relative stabilité et un certain développement de la culture. Le sol, dont une partie deviendra les Terres Noires de Russie, n'est pas encore exploité : tous les informateurs s'entendent à dire que le pays ne produit rien. Mais la richesse n'en est pas moins réelle. Elle est fondée sur l'activité marchande des populations, leur rôle d'importateurs et d'exportateurs, d'intermédiaires si l'on veut. A leurs camps, dans leurs villes, affluent voyageurs et commerçants de tout le Proche-Orient. Ils amènent avec eux des modes étrangères, des goûts, des idées. Les rapports avec Byzance mettent, dans une certaine mesure, les Khazars à l'école grecque, mais l'influence byzantine est contrebalancée par celle de l'islam qui, très vite, a atteint un très haut niveau de civilisation et dont le rayonnement est intense. Comme tous les autres empires turcs, celui des Khazars se montre réceptif, mais à la différence de beaucoup, n'étant pas installé sur un sol de grandes traditions, dans un noyau de population dense, il ne perd pas son identité : sa langue reste le turc, son mode de vie, le nomadisme. La fondation de cités ne doit pas faire illusion : ce ne sont que de gros bourgs, des camps améliorés, même s'ils l'ont été par les Byzantins, où d'aucuns peut-être vivent toute l'année, où le plus grand nombre se contente d'hiverner. Seule la religion traditionnelle est abandonnée par tous ceux qui ont un vernis de civilisation, mais ce n'est pas là un trait particulier chez les Turcs, toujours entraînés (avant qu'ils n'adoptent l'islam) vers des religions nouvelles.

Leur choix pourtant surprend : ils embrassent le judaïsme. Longtemps, faisant fi des textes arabes pourtant explicites, on a voulu faire des Khazars un peuple juif : The History of the Jewish Khazars, tel était encore le titre que donnait à son livre leur principal historien occidental, Dunlop. Néanmoins, seule la classe dirigeante avait choisi cette religion à une date dont on discute. Les sources hébraïques tendent à la faire remonter jusqu'aux premières décennies du VIIIe siècle. Le grand historien Masudi († 956-957) affirme pour sa part qu'elle doit être située au temps du calife Harun al-Rachid (786-809), ce qui paraît plus vraisemblable. Mais de grandes possibilités devaient demeurer ouvertes aux apôtres de toutes les confessions au milieu du IXe siècle, puisque saint Cyrille fut envoyé par les Byzantins (851-863) pour les évangéliser. Cyrille fut reçu avec tous les égards que les Turcs accordent aux religieux et eut l'occasion de discuter théologie avec des rabbins à la table impériale. Il faut saluer ce fait parce que nous le rencontrons pour la première fois, mais il n'est nullement le prototype des débats spontanés ou organisés entre les religieux des diverses Eglises dont l'Histoire donnera tant d'exemples. Bien antérieurement, plus à l'est, ceux-là s'étaient déjà manifestés avec une singulière ampleur.

On ne sait pas quel fut le statut religieux de la Khazarie et l'audience qu'y connut le judaïsme. La persécution de l'empereur Romain Lécopène (919-944) contre les juifs poussa un grand nombre d'entre eux à s'y réfugier, ce qui dut renforcer la communauté qui s'y trouvait déjà. Mais jamais il n'y eut une religion d'Etat, judaïque ou autre, dans une société essentiellement tolérante, comme le note le géographe arabe de Sicile Idrisi († 1166), dans une société où il semble que chacun ait pu s'exprimer librement.

Si l'on en croit Ibn Rusteh (Xe siècle), le roi est juif, mais son peuple suit encore la religion des autres Turcs ; il est probable en effet que celle-ci ne fut jamais complètement oubliée par les masses. Pour Masudi, le judaïsme est la religion dominante, mais il y a sept juges, deux pour les musulmans, deux pour les juifs, deux pour les chrétiens et un pour les païens, Russes, Slaves et autres. L'égalité qui s'exprimerait ainsi entre les trois religions aurait-elle été formelle ou aurait-elle répondu à leur égale diffusion ? On l'ignore. Il y avait au moins un évêché à Matarka et l'on signale à Samandar églises, mosquées et temples, à Itil des quartiers séparés pour les juifs, les chrétiens, les musulmans et les païens. Pourtant l'islam paraît avoir accompli des progrès plus sensibles que ses rivaux, en particulier au IXe siècle et plus encore au Xe siècle. On parle d'un kaghan qui, sans doute par politique, s'y serait rallié. Dans un tel contexte, une sorte d'indifférence religieuse ou, plutôt, car les sentiments ne sont pas tièdes, une sorte de syncrétisme a pu se développer. Ne raconte-t-on pas pour l'illustrer qu'un prince khazar du Daghestan professa simultanément les trois grandes religions ? Seules les campagnes militaires des Arabes pouvaient amener des troubles et parfois, par réaction contre les sévices qui les accompagnaient, l'incendie d'une mosquée ou d'autres manifestations de violence.

Il n'est pas admis de façon générale que les Karaïmes ou Karaïtes, turcophones, juifs non talmudiques, quelque vingt mille personnes installées principalement en Pologne, en Crimée et, de nos jours, sur des terres d'émigration, soient les descendants des Khazars. Il n'est donc pas impossible que le monde turc occidental ait eu d'autres contacts avec le judaïsme et se soit avéré très réceptif à ce dernier."