vendredi 31 août 2012

Les racines politiques de la collaboration française

Simon Epstein, Un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Paris, Albin Michel, 2008, p. 338-340 :

"Au total, les originaires de la gauche et de l'extrême gauche sont dominants au RNP et au PPF, qui sont les deux plus grands partis du pro-nazisme français. Ils forment la totalité des militants du POPF et de toutes les autres organisations du collaborationnisme prolétarien. Ils s'implantent au MSR. Ils sont présents en bonne position, et en quantité non négligeable, à la Milice, à Je suis partout et aux Waffen SS. Qu'ils aient viré au fascisme le plus extrême ou qu'ils continuent à se réclamer de la gauche et de ses valeurs, ils forment une composante prépondérante, et non une frange annexe, du collaborationnisme français. Répétons : une composante prépondérante, non une frange annexe.

Et Vichy ? Qu'en est-il de la vénérable station thermale des bords de l'Allier (« le seul Allié qui nous reste », soupirait-on à l'époque) ? Pour peu que les matins s'éclairent, pour peu aussi (il faut bien le dire) qu'on veuille bien décrire les choses telles qu'elles furent, et non telles qu'on eût préféré qu'elles fussent, il apparaît que les filières de recrutement de l'Etat français sont multiples et non spécifiquement droitières.

L'Action française n'est en force que dans les premiers mois du régime. Son influence fléchit après le « coup » du 13 décembre 1940 : Laval est certes éjecté, mais les Allemands imposent, en réplique, l'éviction d'Alibert. Otto Abetz n'aime pas les gens d'Action française, dont il soupçonne, non sans raisons, qu'ils sont germanophobes. Il intervient donc contre ceux qu'il juge être les responsables de la crise. Le collaborationnisme parisien, par la plume de Déat, et avec le soutien des Allemands, se déchaîne contre le Vichy réactionnaire et clérical qui sabote les chances d'une véritable entente franco-allemande. L'influence maurrassienne disparaîtra en 1942, après le retour de Laval puis l'occupation de la zone Sud. Assimiler Vichy à l'Action française (en omettant le complot « anti-Laval » et antiallemand de décembre 1940, puis en occultant l'éviction d'Alibert et les départs ultérieurs des maurrassiens) relève de l'improbité intellectuelle.

Darlan recrute essentiellement parmi les anciens de la Marine, parmi les industriels et les banquiers représentant la mystérieuse et omniprésente « synarchie », et parmi des technocrates dont rien ne permet d'établir ce qu'étaient leurs opinions politiques préalables. On se souviendra qu'Henri Rollin, chef de la Sûreté nationale à Vichy, écrivait avant la guerre des ouvrages antiracistes et antinazis. On se souviendra aussi que les ministres de la Justice (Barthélemy) et de l'Education (Carcopino) qui appliqueront et même renforceront les législations antijuives en 1941 sont tous deux, comme Romier, ministre d'Etat, de vieux libéraux humanistes et philosémites.

Pierre Laval, qui revient au pouvoir en avril 1942, agit en pragmatique et met fin aux dernières velléités de Révolution nationale. Il a, pour gouverner, une très nette prédilection pour le centre et le centre gauche de l'échiquier politique de la IIIe République. Max Bonnafous, son ministre de l'Agriculture, fut candidat du Front populaire « contre le fascisme » et contre Henriot, aux élections de 1936. Le docteur Grasset, son ministre la Santé, Pierre Cathala, son ministre des Finances, viennent du radicalisme... C'est aussi le cas des hauts fonctionnaires qui ont toute la confiance de Laval et qui, de fait, exercent le pouvoir sous sa houlette. Jacques Guérard, secrétaire général du gouvernement d'avril 1942 à août 1944, Charles Rochat, secrétaire général aux Affaires étrangères, Georges Hilaire, secrétaire général pour l'Administration, puis secrétaire général aux Beaux-Arts, René Bousquet, secrétaire général de la Police, sont des produits du centre gauche républicain d'avant 40. Il en va des hommes de Laval comme de ceux de Darlan, et il en va des politiques comme des administratifs, à tous niveaux : les étiqueter maurrassiens est aberrant, les imaginer d'extrême droite est fallacieux."

Pierre Laval : "socialiste, je l'ai été et je le suis resté au plus profond de mon coeur."

Pierre Laval, déclaration affichée lors des élections législatives de 1914 dans la circonscription d'Aubervilliers :

"Citoyens ! Le parti socialiste a pour idéal la transformation progressive mais intégrale de la société capitaliste. Il entend libérer le travail de toute exploitation et les citoyens de toute oppression. Le socialisme, c'est l'épanouissement et la réalisation de la République."

Pierre Laval, interview avec Ralph Heinzen pour l'agence américaine United Press, 25 mai 1941 :


"Cette guerre n'est pas une guerre comme les autres ; c'est une révolution d'où doit sortir une Europe rajeunie, réorganisée et prospère. Les libertés ? Elles ne sauraient être menacées dans un pays qui en fut le berceau. La démocratie ? Si c'est celle que nous avons connue, qui nous a fait tant de mal et à laquelle nous devons partiellement notre déchéance, nous n'en voulons plus et nous ne voulons pas qu'on nous demande de nous battre pour elle. Mais une République neuve, plus forte, plus musclée, plus réellement humaine, cette République nous la voulons et nous la construirons. Ceux qui dans mon pays peuvent rêver d'un retour en arrière se trompent. La France ne peut pas et ne veut pas reculer. Avec tous les grands Etats d'Europe, elle devra remplir deux tâches : bâtir la paix d'abord, et ensuite, pour briser le chômage, les misères et les désordres, construire le socialisme."

Pierre Laval, discours radiodiffusé, 20 avril 1942 :

"Au monde du travail, je veux dire qu'il n'a rien à redouter mais tout à espérer du régime qui doit naître. Cette guerre porte en elle les germes d'une véritable révolution.

Aux ouvriers de France, le bolchevisme n'apporterait, comme aux masses du peuple russe, que l'oppression et la misère.

Dans la nouvelle Europe, c'est le socialisme qui s'instaurera partout, tenant compte du caractère et des aspirations nationales de chaque peuple.

Dans la cité nouvelle, le labeur sera mieux protégé, honoré, magnifié. De même, les valeurs spirituelles et morales pourront s'y épanouir."

Pierre Laval, discours radiodiffusé, 22 juin 1942 :

"Cette guerre, je l'ai déjà dit, n'est pas une guerre comme les autres. C'est une révolution d'où doit surgir un monde nouveau. Vous n'avez rien à redouter, mais tout à espérer du régime qui s'instituera chez nous. Une République plus jeune, plus humaine, plus forte, doit naître. Le socialisme s'instaurera partout en Europe, et la forme qu'il trouvera en France sera dessinée par notre caractère national."

Pierre Laval, allocution aux maires du Cantal, 9 novembre 1943 :

"Toute ma vie, vous le savez, vous, a été un apostolat de la paix. J'ai été maire, député, sénateur, ministre souvent ; socialiste, je l'ai été et je le suis resté au plus profond de mon coeur. Le Maréchal a dit un jour qu'il fallait supprimer la condition prolétarienne : comme il a raison ! J'ai été souvent calomnié et injurié et j'ai toujours senti que c'est lorsque j'étais le plus calomnié et le plus injurié que j'accomplissais le mieux mon devoir vis-à-vis de la France. J'ai connu parfois des moments douloureux parce que ceux parmi les classes laborieuses dont j'avais l'estime et l'amitié, on leur arrachait cette estime et cette amitié qu'ils avaient pour moi parce que je ne servais pas les desseins de ceux qui leur mentaient tous les jours, de ceux qui les trompaient et qui, après les voir désarmés, les menaient tout droit à la guerre."

Eric Conan, "La vraie vie de René Bousquet", L'Express, 28 septembre 1990 :

"Malgré ces polémiques, sa proximité politique et affective avec Laval durera jusqu'au bout : après la Libération, c'est lui [Bousquet] qui rédige, à Fresnes, les notes dont celui-ci avait besoin pour la préparation de son procès et qui passe auprès de lui une partie de la nuit précédant son exécution. Il ne le reniera jamais, continuant même à écrire, dans les années 50, que son maître était, en réalité, animé par « une sorte d'exaltation vers le progrès humain qui allait très loin, dans sa jeunesse, enfoncer ses racines aux sources d'un socialisme dont il n'avait abandonné que l'expression partisane et strictement politique »."

jeudi 30 août 2012

Les bouffées de haine antisémite au sein de la gauche française des années 30

Maurice Maurin (animateur de la tendance Action socialiste au sein de la SFIO), déclaration en 1934, cité par Michel Bilis dans Socialistes et pacifistes, 1933-1939. L'intenable dilemme des socialistes français, Paris, Syros, 1979, p. 142 :

"Il faut le dire hautement, sans crainte d'être accusé par tous les Blum, les Lévy, les Grumbach, d'être à la solde de la propagande allemande : si les conversations directes avec l'Allemagne contiennent une chance de paix sur mille, il faut causer."

Camille Chautemps (radical-socialiste, ministre de l'Intérieur), circulaire ministérielle aux préfets des départements frontaliers du Nord et de l'Est, 2 août 1933 :

"Il m'a été signalé qu'un assez grand nombre d'étrangers venant d'Allemagne se présentent à notre frontière et, s'autorisant à tort de la qualité de "réfugiés politiques", demandent l'accès de notre territoire et le droit d'y séjourner. Il importe de ne pas céder à de pareilles sollicitations. (...) L'introduction en France des Israélites chassés d'Allemagne doit se poursuivre avec une extrême circonspection."

Armand Chouffet (député SFIO du Rhône), déclaration en 1938, cité par Jacques Debû-Bridel dans L'agonie de la IIIe République, Paris, Editions du Bateau ivre, 1948, p. 422 :

"J'en ai assez de la dictature juive sur le parti. Le socialisme n'est pas un ghetto. Je ne marche pas, moi, pour la guerre juive."

Ludovic Zoretti (membre de la SFIO et secrétaire général de la Fédération générale de l'enseignement), Le Pays normand, 18 septembre 1938 :

"Oui, Blum, si la guerre éclatait, vous en porteriez la responsabilité que je vous souhaite légère. Vous ne deviez pas, avec votre haute intelligence, avec votre lucidité, céder au courant stalinien qui pousse à la guerre avec une volonté si manifeste (...). Le peuple de France ne vous suit pas. Il ne comprend pas. Il ne veut pas, dans son sein, faire tuer des millions d'hommes, détruire une civilisation pour rendre la vie plus facile aux 100.000 juifs des Sudètes."

Georges Bonnet (radical-socialiste, ministre des Affaires étrangères), déclarations à Joachim von Ribbentrop, 7 décembre 1938, cité dans la note de Ribbentrop n° RM 266, 9 décembre 1938 :

"Je veux simplement vous dire en privé tout l'intérêt que porte la France à une solution du problème juif."

"Les Français ne désirent plus accueillir de Juifs venant d'Allemagne. Ne pouvez-vous pas prendre des mesures quelconques pour les empêcher de venir en France ? De plus, la France doit expédier dix mille Juifs ailleurs. Nous pensons pour cela à Madagascar."

Jean Giraudoux (écrivain proche d'Edouard Herriot, contributeur du journal Marianne, puis commissaire à l'Information du gouvernement Daladier), Pleins Pouvoirs, Paris, Gallimard, 1939, p. 65-67 :

"Entrent chez nous tous ceux qui ont choisi notre pays, non parce qu'il est la France, mais parce qu'il reste le seul chantier ouvert de spéculation ou d'agitation facile, et que les baguettes du sourcier y indiquent à haute teneur ces deux trésors qui si souvent voisinent : l'or et la naïveté. Je ne parle pas de ce qu'ils prennent à notre pays, mais, en tout cas, ils ne lui ajoutent rien. Ils le dénaturent par leur présence et leur action. Ils l'embellissent rarement par leur apparence personnelle. Nous les trouvons grouillants sur chacun de nos arts ou de nos industries nouvelles et anciennes, dans une génération spontanée qui rappelle celle des puces sur un chien à peine né.

Entrent chez nous, sous le couvert de toutes les révolutions, de tous les mouvements idéologiques, de toutes les persécutions, non pas seulement ces beaux exilés de 1830 ou de 1848 qui apportaient là où ils allaient, Etats-Unis, Europe Centrale, Afrique du Sud, le travail, la conscience, la dignité, la santé, mais tous les expulsés, les inadaptés, les avides, les infirmes. Sont entrés chez nous, par une infiltration dont j'ai essayé en vain de trouver le secret, des centaines de mille Askenasis, échappés des ghettos polonais ou roumains, dont ils rejettent les règles spirituelles, mais non le particularisme, entraînés depuis des siècles à travailler dans les pires conditions, qui éliminent nos compatriotes, tout en détruisant leurs usages professionnels et leurs traditions, de tous les métiers du petit artisanat : confection, chaussure, fourrure, maroquinerie, et, entassés par dizaines dans des chambres, échappent à toute investigation du recensement, du fisc et du travail.

Tous ces émigrés, habitués à vivre en marge de l'Etat et à en éluder les lois, habitués à esquiver toutes les charges de la tyrannie, n'ont aucune peine à esquiver celles de la liberté ; ils apportent là où ils passent l'à-peu-près, l'action clandestine, la concussion, la corruption, et sont des menaces constantes à l'esprit de précision, de bonne foi, de perfection qui était celui de l'artisanat français. Horde qui s'arrange pour être déchue de ses droits nationaux et braver ainsi toutes les expulsions, et que sa constitution physique, précaire et anormale, amène par milliers dans nos hôpitaux qu'elle encombre."

Théo Bretin (membre de la commission administrative permanente de la SFIO), déclaration au congrès SFIO de Nantes (mai 1939), cité dans La Lumière, 9 juin 1939 :

"Autour de Blum, il n'y a plus que des juifs, les Blumel, les Grumbach, les Bloch, les Moch."

René Brunet (député SFIO de la Drôme), adresse à Georges Boris dans Le Pays socialiste, 11 août 1939 :

"C'est presque exclusivement pour sauver la vie et les biens de vos coreligionnaires allemands que j'ai eu des rapports avec l'ambassade d'Allemagne."

Paul Faure (secrétaire général de la SFIO, de 1920 à 1940), conversation avec Ludovic Zoretti, 12 octobre 1939, cité par Cyril Buffet et Rémy Handourtzel dans La collaboration... à gauche aussi, Paris, Perrin, 1989, p. 58-59 :

"Sais-tu quels sont les hommes que je considère comme les plus dangereux à l'heure actuelle ? C'est Blum et Herriot. Il était question d'Herriot aux Affaires étrangères. Tu vois cela d'ici ! Et Blum, vice-président du Conseil, installant tout Israël avec lui. C'était la guerre sans fin."

Sources : Marc Sadoun, Les socialistes sous l'Occupation, Paris, Presses de la FNSP, 1982.

Pierre-Jean Deschodt et François Huguenin, La République xénophobe, Paris, JC Lattès, 2001.

Ralph Schor, L'Antisémitisme en France dans l'entre-deux-guerres, Bruxelles, Complexe, 2005.

Simon Epstein, Un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Paris, Albin Michel, 2008.

Michel Dreyfus, L'antisémitisme à gauche. Histoire d'un paradoxe de 1830 à nos jours, Paris, La Découverte, 2010.

jeudi 23 août 2012

Les Juifs en Asie centrale

Jean-Paul Roux, L'Asie centrale. Histoire et civilisations, Paris, Fayard, 1997, p. 322 :

"Si la présence des juifs demeura discrète en Extrême-Orient au temps de la domination mongole, elle ne le fut guère en Asie centrale et en Iran. Riches, lettrés, polyglottes, souvent savants, en relation avec leurs coreligionnaires du monde entier, les juifs purent se mettre en avant. L'un d'entre eux, un médecin, Sa'ad al-Daula, parvint à gravir tous les échelons et tint pratiquement le pouvoir de 1281 à 1291 dans le khanat des Ilkhans. Il en profita pour placer ses parents et tous ceux qui partageaient sa foi à des postes de confiance. Ils s'y incrustèrent si bien que, même lors des persécutions, il fut impossible de les déloger jusqu'à la chute de la domination mongole, et peut-être plus tard. C'est un très grand homme politique, un des maîtres incontestés de l'histoire, mais un triste sire, Rachid al-Din, né dans une famille juive et converti à l'islam, qui fut le plus violent et le plus abject oppresseur de ses anciens coreligionnaires (1247-1318)."

Jean-Paul Roux, Tamerlan, Paris, Fayard, 1991, p. 245-246 :

"Dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, les juifs avaient essaimé dans toute l'Asie, y remportant parfois de remarquables succès, notamment chez les Turcs Khazar (vers 840). Leur présence au Turkestan chinois remonte au moins au VIIIe siècle, comme l'atteste un manuscrit hébreu de l'an 800 retrouvé à Turfan. Leur installation en Iran et en Transoxiane était naturellement antérieure, et se révélait solide. Ils étaient particulièrement nombreux dans les Etats de la Horde d'Or, notamment à Saray, où le géographe al-Omari signale leur activité. Banquiers, changeurs et médecins, ils se rendaient indispensables par les moyens financiers dont ils disposaient, leur habileté à manier l'argent, le réseau international qu'ils avaient établi avec leurs coreligionnaires des autres régions du monde, et on les appréciait pour l'efficacité de leurs cures. Aussi les Mongols leur confièrent-ils des postes importants, souvent même les plus hauts, et ils en profitèrent pour mettre en place leurs familles et leur clientèle. On verra par exemple, de 1281 à 1291, le médecin juif Sa'ad al-Daula, conseiller et médecin d'Arghun, obtenir, avec toute la confiance de son souverain, une partie du pouvoir.

Tout cela n'alla pas sans éveiller des jalousies et des haines. La restauration de l'Islam dressa bientôt devant eux des obstacles, et les juifs durent se convertir pour conserver leurs chances d'accéder au pouvoir. Quelques-uns le firent par conviction ; les autres par intérêt. Pour tenter de discerner la sincérité de leur foi, on prit l'habitude, sans doute à la suggestion de l'un d'entre eux, le célèbre Rachid al-Din (qui semble s'être montré aussi méchant homme que grand administrateur et historien génial), de leur faire « manger de la soupe faite avec de la viande de chameau bouillie dans du lait caillé », ce qu'interdisait doublement la loi mosaïque. Cela n'empêcha pas les grandes carrières, dont celle précisément de Rachid al-Din.

Bien que fort ébranlée par la chute du khanat mongol d'Iran, la situation du judaïsme semble encore des plus florissantes au XIVe siècle, et, si les juifs furent victimes de Timur, ce fut, en apparence au moins, au même titre que les autres riches rançonnés dans les cités conquises. Une tradition peu sûre veut cependant qu'après la prise de Brousse les juifs aient été rassemblés dans une synagogue et brûlés vifs. Nous ne percevons pas encore très clairement leur rôle, mais leur position dans le commerce international, qui constituait l'un des soucis majeurs de Tamerlan, et leur appartenance à la classe financière la plus privilégiée les maintinrent assez près du pouvoir (et pas nécessairement pour le meilleur)."

La pax khazarica



Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs. Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, 2000, p. 93-95 :


"Ce ne sont pourtant pas les exploits militaires qui constituent l'essentiel de l'histoire khazare, mais bien au contraire, avec l'alliance byzantine, la paix et la politique religieuse.

La pax khazarica ramène dans le pays une relative stabilité et un certain développement de la culture. Le sol, dont une partie deviendra les Terres Noires de Russie, n'est pas encore exploité : tous les informateurs s'entendent à dire que le pays ne produit rien. Mais la richesse n'en est pas moins réelle. Elle est fondée sur l'activité marchande des populations, leur rôle d'importateurs et d'exportateurs, d'intermédiaires si l'on veut. A leurs camps, dans leurs villes, affluent voyageurs et commerçants de tout le Proche-Orient. Ils amènent avec eux des modes étrangères, des goûts, des idées. Les rapports avec Byzance mettent, dans une certaine mesure, les Khazars à l'école grecque, mais l'influence byzantine est contrebalancée par celle de l'islam qui, très vite, a atteint un très haut niveau de civilisation et dont le rayonnement est intense. Comme tous les autres empires turcs, celui des Khazars se montre réceptif, mais à la différence de beaucoup, n'étant pas installé sur un sol de grandes traditions, dans un noyau de population dense, il ne perd pas son identité : sa langue reste le turc, son mode de vie, le nomadisme. La fondation de cités ne doit pas faire illusion : ce ne sont que de gros bourgs, des camps améliorés, même s'ils l'ont été par les Byzantins, où d'aucuns peut-être vivent toute l'année, où le plus grand nombre se contente d'hiverner. Seule la religion traditionnelle est abandonnée par tous ceux qui ont un vernis de civilisation, mais ce n'est pas là un trait particulier chez les Turcs, toujours entraînés (avant qu'ils n'adoptent l'islam) vers des religions nouvelles.

Leur choix pourtant surprend : ils embrassent le judaïsme. Longtemps, faisant fi des textes arabes pourtant explicites, on a voulu faire des Khazars un peuple juif : The History of the Jewish Khazars, tel était encore le titre que donnait à son livre leur principal historien occidental, Dunlop. Néanmoins, seule la classe dirigeante avait choisi cette religion à une date dont on discute. Les sources hébraïques tendent à la faire remonter jusqu'aux premières décennies du VIIIe siècle. Le grand historien Masudi († 956-957) affirme pour sa part qu'elle doit être située au temps du calife Harun al-Rachid (786-809), ce qui paraît plus vraisemblable. Mais de grandes possibilités devaient demeurer ouvertes aux apôtres de toutes les confessions au milieu du IXe siècle, puisque saint Cyrille fut envoyé par les Byzantins (851-863) pour les évangéliser. Cyrille fut reçu avec tous les égards que les Turcs accordent aux religieux et eut l'occasion de discuter théologie avec des rabbins à la table impériale. Il faut saluer ce fait parce que nous le rencontrons pour la première fois, mais il n'est nullement le prototype des débats spontanés ou organisés entre les religieux des diverses Eglises dont l'Histoire donnera tant d'exemples. Bien antérieurement, plus à l'est, ceux-là s'étaient déjà manifestés avec une singulière ampleur.

On ne sait pas quel fut le statut religieux de la Khazarie et l'audience qu'y connut le judaïsme. La persécution de l'empereur Romain Lécopène (919-944) contre les juifs poussa un grand nombre d'entre eux à s'y réfugier, ce qui dut renforcer la communauté qui s'y trouvait déjà. Mais jamais il n'y eut une religion d'Etat, judaïque ou autre, dans une société essentiellement tolérante, comme le note le géographe arabe de Sicile Idrisi († 1166), dans une société où il semble que chacun ait pu s'exprimer librement.

Si l'on en croit Ibn Rusteh (Xe siècle), le roi est juif, mais son peuple suit encore la religion des autres Turcs ; il est probable en effet que celle-ci ne fut jamais complètement oubliée par les masses. Pour Masudi, le judaïsme est la religion dominante, mais il y a sept juges, deux pour les musulmans, deux pour les juifs, deux pour les chrétiens et un pour les païens, Russes, Slaves et autres. L'égalité qui s'exprimerait ainsi entre les trois religions aurait-elle été formelle ou aurait-elle répondu à leur égale diffusion ? On l'ignore. Il y avait au moins un évêché à Matarka et l'on signale à Samandar églises, mosquées et temples, à Itil des quartiers séparés pour les juifs, les chrétiens, les musulmans et les païens. Pourtant l'islam paraît avoir accompli des progrès plus sensibles que ses rivaux, en particulier au IXe siècle et plus encore au Xe siècle. On parle d'un kaghan qui, sans doute par politique, s'y serait rallié. Dans un tel contexte, une sorte d'indifférence religieuse ou, plutôt, car les sentiments ne sont pas tièdes, une sorte de syncrétisme a pu se développer. Ne raconte-t-on pas pour l'illustrer qu'un prince khazar du Daghestan professa simultanément les trois grandes religions ? Seules les campagnes militaires des Arabes pouvaient amener des troubles et parfois, par réaction contre les sévices qui les accompagnaient, l'incendie d'une mosquée ou d'autres manifestations de violence.

Il n'est pas admis de façon générale que les Karaïmes ou Karaïtes, turcophones, juifs non talmudiques, quelque vingt mille personnes installées principalement en Pologne, en Crimée et, de nos jours, sur des terres d'émigration, soient les descendants des Khazars. Il n'est donc pas impossible que le monde turc occidental ait eu d'autres contacts avec le judaïsme et se soit avéré très réceptif à ce dernier."