vendredi 6 juillet 2012

Les relations difficiles des Juifs avec les Grecs et Arméniens à Izmir (et ailleurs)

Henri Nahum, Juifs de Smyrne, XIXe-XXe siècle, Paris, Aubier, 1997 :

"Beaucoup d'auteurs insistent sur le « traumatisme pascal » très vivant dans la religion orthodoxe. Les Juifs, peuple déicide : il semble bien que ce soit là une réalité très présente chez le peuple grec orthodoxe. Kazantzakis, dans ses romans qui expriment l'âme grecque, parle de « la haine pour la race juive », régénérée chaque année à l'approche de Pâques.

Mais, dès le début de l'ère ottomane, à ces causes religieuses se mêlent des causes politiques. Les Juifs sont accusés par les Grecs d'avoir aidé les Turcs à prendre Constantinople. Accueillis dans l'Empire ottoman après leur expulsion d'Espagne, privilégiés par rapport aux chrétiens de l'Empire, ils sont, au fil des siècles, accusés de faire cause commune avec le pouvoir ottoman. Tout au long du XIXe siècle, lors de la guerre d'indépendance grecque, puis des guerres successives entre Grèce et Turquie, les Grecs reprochent aux Juifs, souvent non sans raison, de prendre le parti de l'ennemi héréditaire. On accuse les Juifs d'avoir une part de responsabilités dans le martyre du patriarche grec de Constantinople en représailles de l'insurrection ; reprise par les chansons, par la littérature et aussi par les ouvrages scientifiques, cette accusation se perpétue jusqu'à l'époque contemporaine. Lors des nombreux conflits armés qui éclatent au XIXe et au XXe siècle entre Grèce et Turquie, les Juifs de Grèce sont accusés d'intelligence avec l'ennemi, d'espionnage et de pillage ; de violents articles paraissent dans les journaux grecs. Lors des annexions successives, les Juifs des nouveaux territoires grecs sont bien souvent molestés, leurs maisons et leurs boutiques pillées. L'antagonisme entre Grecs et Juifs s'exacerbe lors des guerres balkaniques de 1912-1913 qui se terminent par le rattachement à la Grèce de la Macédoine, de l'Epire, de la Thrace occidentale, des îles de la mer Egée. Dans ces régions en effet vivent des communautés juives nombreuses : Kavalla, Janina, et surtout Salonique qui, en 1913, compte 80 000 Juifs sur 150 000 habitants et où la prépondérance juive n'est pas seulement numérique, mais aussi économique. L'attitude des Juifs envers l'annexion grecque est pour le moins réservée. Les incidents ne tardent pas ; cette réserve provoque l'hostilité des Grecs : injures, coups de poing, arrestations ; et ces incidents ne se produisent pas seulement à Salonique mais aussi dans d'autres villes grecques. Des articles de journaux s'en prennent aux Juifs. On accuse ces derniers d'avoir massacré des soldats grecs. Des maisons et des boutiques juives sont pillées, des synagogues saccagées, des hommes assassinés.

De ces incidents répétés tout au long des décennies, de l'insécurité qu'ils créent, résulte une importante émigration juive des région annexées par le royaume grec vers les territoires restés ottomans : de Thessalie vers Salonique et vers Smyrne, de Crète vers les îles, vers Smyrne et vers Salonique, des îles vers Smyrne, de Salonique vers Istanbul ou vers la Palestine. Pour ne prendre qu'un exemple, les communautés juives de Chio, de Lemnos, de Mytilène émigrent dans leur quasi-totalité lors de l'annexion de ces îles à la Grèce.

A ces causes religieuses et politiques de l'antagonisme entre Grecs et Juifs sont étroitement intriquées des causes économiques. Elles existent dans le Péloponnèse dès la guerre d'indépendance ; elles sont réelles en Crète lors de la guerre de 1897 ; dans les deux cas, il s'agit d'éliminer des concurrents commerciaux sérieux. Elles sont évidentes à Salonique, où le désir de supplanter les Juifs dans le domaine économique est ouvertement proclamé par les mouvements nationalistes grecs dans les années précédant les guerres balkaniques ; il se traduit par des campagnes de presse et par le boycott de la main-d'œuvre et du commerce juifs ; des entreprises commerciales se créent pour concurrencer les compagnies juives.

En ce qui concerne cet antisémitisme aux causes multiples, l'attitude grecque n'est pas homogène. Si plusieurs encycliques des patriarches successifs de Constantinople condamnent énergiquement l'antisémitisme, le bas clergé semble, au contraire, solidaire de l'animosité antijuive populaire. Les élites intellectuelles grecques prennent souvent, quant à elles, des positions hostiles à l'antisémitisme et en discernent bien les causes économiques. Mais on voit aussi paraître des livres et des libelles violemment antisémites. Le roi de Grèce lui-même exprime à de nombreuses reprises des sentiments favorables aux Juifs, de même que des personnages officiels. Quant aux dirigeants de la communauté israélite, ils persistent à espérer que l'antagonisme entre Grecs et Juifs finira par disparaître. Quoi qu'il en soit, tout au long du XIXe siècle et au début du XXe siècle, l'antisémitisme populaire grec est une réalité quotidienne, et à de nombreuses reprises dans le royaume grec, de violentes campagnes de presse s'en prennent aux Juifs.

De cet antagonisme entre Grecs et Juifs, Smyrne est un véritable laboratoire. Toutes les conditions sont réunies pour qu'il se manifeste : une population grecque nombreuse, comportant non seulement une classe bourgeoise, mais un prolétariat ; une concurrence économique entre Juifs et Grecs : la prééminence de ces derniers vers 1880 est incontestable mais ils ne peuvent que redouter l'émergence d'un concurrent qui sort de son sous-développement ; une agitation politique exacerbée par les conflits gréco-turcs successifs qui ne peuvent laisser indifférents les Grecs ottomans et au cours desquels les Juifs proclament leur fidélité et leur loyalisme à la patrie ottomane.

L'antagonisme entre Grecs et Juifs explose surtout lors des accusations de meurtre rituel. A l'approche de Pâques, un enfant grec, plus rarement un adulte, disparaît. Les Juifs sont accusés de l'avoir assassiné pour mêler son sang aux pains azymes nécessaires à la célébration de la Pâque juive. Une foule grecque armée de bâtons envahit le quartier juif, moleste les passants, brise les devantures des magasins, pille les boutiques. Il y a parfois un mort. La scène se répète plusieurs jours d'affilée. La police turque intervient, sur l'ordre du vali, pour rétablir le calme. On finit pas retrouver l'enfant, qui a fait une fugue ; ou bien on découvre l'assassin, qui n'est pas juif. Une polémique s'engage dans les journaux. Un procès a lieu quelques mois plus tard : les émeutiers sont condamnés. La tension demeure néanmoins. Aux Pâques suivantes, ou deux ans plus tard, tout recommence.

De telles accusations de crime rituel paraissent remonter à l'époque alexandrine. Elles étaient fréquentes à l'époque médiévale en Europe occidentale et, à l'époque contemporaine, en Europe orientale. Elles ont été peu nombreuses dans l'Empire ottoman jusqu'au XIXe siècle ; elles ont conduit le sultan Mehmed le Conquérant à promulguer à ce propos un firman impérial, dont les dispositions ont été réaffirmées par Süleyman le Magnifique. Au XIXe siècle, les accusations de meurtre rituel se produisent avec une fréquence beaucoup plus grande que par le passé ; elles émanent toujours des communautés chrétiennes, presque toujours de la communauté grecque : Damas en 1840, Constantinople en 1874, 1885 et 1898, Salonique en 1888, Corfou en 1891. A Smyrne et dans sa région les incidents de ce type sont extrêmement fréquents : Smyrne en 1864, 1872, 1874, 1876, 1888, 1890, 1896, 1901, 1921 ; Magnésie en 1874, 1883, 1893 ; Aïdin en 1898 ; Bayindir en 1888 et 1893 ; Pergame en 1894 et 1898 ; Fotcha en 1896 ; Ourla en 1872, 1887 et 1913 ; Tchechmé en 1877 et 1913 ; Couchadasi en 1859 ; Parsa en 1910 ; Salihli en 1896 et 1900. La correspondance des instituteurs de l'Alliance israélite universelle, ainsi que la presse locale rapportent minutieusement ces incidents. Certains d'entre eux ont fait l'objet d'une analyse détaillée.

Les causes religieuses de ces accusations de crime rituel sont incontestables : elles surviennent pendant la période pascale ; tous les observateurs soulignent qu'elles sont liées « à la très grande piété du peuple ». Il arrive d'ailleurs souvent que la foule envahisse et profane la synagogue et déchire les rouleaux sacrés.

Le caractère populaire de l'agitation antijuive est, lui aussi, évident : journalistes et instituteurs de l'Alliance parlent de « bandes de voyous, aux figures patibulaires », de « foule ignorante et arriérée », de « basse classe ».

Cet antisémitisme populaire grec est noté, d'ailleurs, par tous ceux qui, à l'époque, ont visité Smyrne : « Les voisins des Juifs ne les aiment guère. Le Grec en est jaloux et invente sur leur compte toutes sortes d'histoires. Les Hébreux, me disait l'un d'entre eux, se réunissent la nuit pour boire le sang des petits enfants. Lorsqu'un Juif s'avise de jeter du grain dans un sillon, ajoutait-il, la terre, à cet endroit, sèche et défleurit. Si un Juif monte sur une barque et veut chasser l'eau avec les rames, la mer refuse d'obéir au mécréant et la barque reste en panne. »

Face à cet antisémitisme populaire, le haut clergé orthodoxe a toujours une attitude de modération et d'ouverture et condamne les accusations de meurtre rituel. Le patriarche grec de Constantinople adresse une lettre au métropolite de Smyrne. « Ne laisse pas, écrit-il, aux fils de notre religion faire du mal aux enfants d'Israël. » A son tour, le métropolite de Smyrne s'élève contre les accusations de meurtre rituel et intervient en ce sens auprès du clergé de son diocèse, mais le bas clergé orthodoxe reste très hostile aux Juifs et les popes se font volontiers l'écho de ces accusations.

L'attitude de la classe intellectuelle n'est pas aussi homogène qu'on pourrait le penser. Certes, en 1875, la Commission du Musée hellénique de Smyrne affirme son désir de parvenir à l'extinction des persécutions religieuses ; l'élite grecque, dit-elle, est non seulement tolérante, mais amie des Juifs ; c'est l'ignorance du « bas peuple » qui est responsable des préjugés ; l'instruction finira par en venir à bout et par instaurer l'harmonie entre les communautés. Certes aussi, lors du procès des responsables des émeutes de 1901, les avocats grecs des émeutiers s'indignent contre l'accusation de meurtre rituel, mais parmi les journaux grecs, un seul a la même position. La presse grecque ne condamne pas nettement les émeutes antijuives et parle volontiers de calomnies. D'ailleurs, ajoutent les journaux grecs, les Juifs n'aiment pas les Grecs : dans leurs écoles, on n'enseigne pas le grec qui, écrivent-ils, est « la langue générale du pays » et dont la connaissance serait indispensable à l'harmonie entre les communautés. Les observateurs signalent aussi que beaucoup de Grecs « de la haute classe » croient au meurtre rituel.

Il faut remarquer que les accusations de meurtre rituel et l'agitation qui en résulte deviennent très fréquentes dans le dernier tiers du XIXe siècle, à une époque où la communauté juive commence à sortir de son marasme et à constituer une concurrence économique éventuelle. Les domiciles sont rarement attaqués par les émeutiers, les boutiques beaucoup plus souvent. Les colporteurs juifs sont molestés et boycottés. L'artisanat, lui aussi, commence à être un terrain de concurrence. L'Alliance israélite universelle développe ses œuvres d'apprentissage pour essayer de modifier le profil socioprofessionnel de la judéité smyrniote. Un fait est significatif : lors des troubles de 1901 que nous avons rapportés plus haut, les patrons grecs renvoient les apprentis juifs sculpteurs sur bois qu'ils employaient ; le directeur de l'école de l'Alliance en expose clairement les raisons : depuis un an, les anciens apprentis sont devenus compétents et font concurrence à leurs anciens patrons." (p. 78-82)

"Il y a, à Smyrne, avant la Première Guerre mondiale, quinze à vingt fois moins d'Arméniens que de Grecs, trois à cinq fois moins d'Arméniens que de Juifs. Nous avons peu de renseignements sur les relations qui existaient entre Juifs et Arméniens. Les Mémoires de Raphaël Tchicourel, parus en feuilleton dans La Boz del Puevlo, ne sont pas d'un grand secours à ce sujet. Ce commissaire de police a participé activement à la découverte du complot arménien de 1905 et à la recherche de suspects dans les années suivantes, mais il ne nous renseigne guère sur les relations entre les deux communautés. Il y a, de manière certaine, une interpénétration des lieux d'habitat ; plusieurs des Arméniens recherchés par Tchicourel habitent dans le quartier juif ; il y a là une rue en gradins dite escalier des Arméniens. Vue du point de vue juif, la communauté arménienne est très proche de la communauté grecque et les relations entre Juifs et Arméniens sont dépourvues d'aménité. « Les Arméniens, écrit un voyageur français, sont dans les mêmes sentiments de haine des Juifs que les Grecs. » « Peu d'affinités, absence totale de chaleur avec les Arméniens, écrit un de nos correspondants, rapports strictement limités au plan professionnel. » De même, la communauté turque amalgame Grecs et Arméniens. Le boycott déclenché par les Turcs, auquel il est demandé aux Juifs de se joindre, vise les Arméniens comme les Grecs ; le contre-boycott demande aux Arméniens comme aux Grecs de déserter les commerces turcs et juifs." (p. 88)