vendredi 13 juillet 2012

Les drapiers juifs de Salonique et les janissaires

Gilles Veinstein, "Sur la draperie juive de Salonique (XVIe-XVIIe siècles)", Revue du monde musulman et de la Méditerranée, n° 66, 1992, p. 55-59 :

"Parmi les branches de l'industrie textile ottomane, la draperie juive de Salonique, fournisseur des janissaires et d'autres corps de la Porte, a été relativement privilégiée par les historiens, en raison de ses implications politico-militaires et confessionnelles et, corrélativement, de sources particulièrement abondantes et variées. Plusieurs études notables se sont ainsi succédées, fondées sur des sources juives, occidentales ou ottomanes, la conjonction des différentes approches étant d'ailleurs restée jusqu'ici insuffisante. Citons les travaux d' I. S. Emmanuel (1935-1936), de J. Nehama (1936), de N. Svoronos (1956) et de B. Braude (1979 et 1991) et, pour les ottomanisants stricto sensu, d'I. H. Uzunçarçih (1943), de H. Sahillioglu (1974) et de S. Faroqhi (1980). Néanmoins, malgré - ou en raison même - de cette préparation active du terrain, des obscurités et des ambiguïtés émergent, incitant à poursuivre l'investigation, notamment sur l'origine, ténébreuse comme les origines le sont souvent, et l'évolution des relations entre les producteurs et l'Etat.

Il ne fait guère de doute que l'implantation et la fortune de la draperie juive de Salonique, comme d'ailleurs celle de Safed en Galilée (S. Avitsur, 1962), se relie à l'émigration, dans l'Empire ottoman, à partir de la fin du XVe siècle, des juifs chassés d'Espagne, pays qui, depuis le Moyen Age, s'était illustré par ses productions lainières : en Catalogne (Barcelone), en Aragon (Valence), en Andalousie (Cordoue), en Castille surtout (Tolède, Ségovie, Cuenca). Dans le pays d'arrivée où le travail de la laine, contrairement à celui de la soie et du coton, était encore peu développé et élaboré, les réfugiés ont imposé la supériorité de leurs techniques et de leur expérience. Braude les crédite par exemple de l'installation de moulins à foulon, notamment sur le Vardar et ses affluents. De même est révélatrice la fréquence des termes d'origine espagnole dans le vocabulaire ottoman de la draperie, ou encore le fait que les draps écarlates, grande spécialité de la Tolède de la fin du XVe siècle, soient l'une des productions de Salonique, même si les janissaires exigeaient principalement du bleu, obtenu au demeurant à partir de l'indigo et non plus du pastel comme dans la tradition castillane. (...)

En ce qui concerne les fournitures de draps aux janissaires, seuls leur échappent les deux bouts de la chaîne de production : l'élevage des moutons, entre les mains de musulmans, et d'autre part, la confection même des uniformes, confiée par le corps à des tailleurs également musulmans. (...)

Il ressort clairement de cette formulation que les juifs étaient au départ demandeurs puisqu'il leur a fallu payer cette aubaine, ce privilège que paraissait être alors la fourniture du drap des janissaires, par une compensation, la charge onéreuse du sarraflık de Sidrekapsa. Il leur a semblé qu'ils avaient là un moyen de subsistance approprié à leurs capacités, valant d'être décroché au prix d'un sacrifice. Quant au sultan, ce serait avant tout par les capitaux des nouveaux venus qu'il aurait été intéressé, et ce serait l'appât d'un apport nécessaire à la bonne marche de son atelier monétaire local, qui l'aurait convaincu de s'en remettre à leur savoir-faire textile et de leur concéder ce marché. (...)

Quoiqu'il en soit des prédécesseurs des Saloniciens, extérieurs à l'Empire ottoman ou non, dans les fournitures textiles des janissaires, soulignons que ces derniers n'accapareront pas la totalité du marché de l'habillement de ce corps : ils limiteront leur contribution aux draps chauds et imperméables, barani et mirahori. (...) Au surplus, les juifs n'intervenaient que dans les "distributions d'hiver" ('adet-i zemistani) consentie aux janissaires, mais il est vrai que nous n'avons pas trouvé de trace de "distributions de printemps" ('adet-i bahari) ou d'été (tâbistâni) en faveur de ce corps, alors que d'autres serviteurs du sultan en bénéficiaient (Ö. L. Barkan, 1979 : 7-8)."