dimanche 1 juillet 2012

Le philosémitisme de coeur et de raison de Claude Farrère

Claude Farrère, discours lors d'une séance solennelle du Comité français pour la protection des intellectuels juifs persécutés, 10 mai 1933 :

"Mesdames,
Messieurs,

Après les grands orateurs que vous venez d'entendre, je n'aurais garde de me risquer à aborder les hautes questions, morales et religieuses à la fois, qu'ils ont traitées, j'en serais tout à fait indigne. Mais j'ai entendu tout à l'heure, dans la bouche de mon grand ami, le Ministre Piétri, et dans la bouche de plusieurs des orateurs qui m'ont précédé, quelques mots, un mot qui est tant inquiétant, parce que nous sommes des hommes qui avons supporté de lourdes épreuves dont nous n'avons pas encore perdu tout souvenir — il y a quelque quinze années, nous avons subi la guerre — j'ai entendu tout à l'heure parler du chômage que cette grande émigration risquait d'accroître, j'ai entendu parler de la vague antisémite, qui présenterait comme une menace pour la paix et mon coeur de vieux combattant, président de l'association des écrivains anciens combattants, s'est ému.

Je veux dire tout de suite les réflexions qui me sont venues, parce que je crois qu'elles sont tout de même rassurantes. A l'instant, M. le Pasteur Monod rappelait une page douloureuse de notre histoire de France, ce qui s'est passé en octobre 1685, lorsque Louis XIV, mal entouré, mal conseillé et surtout mal informé, prit de telles mesures de restrictions pour la liberté de conscience que cent mille Protestants sortirent de France. Le Roi n'avait pas voulu cela, le Roi ne désirait pas que des citoyens français quittassent leur patrie, mais le résultat n'en était pas moins acquis, ces cent mille Français qui sortaient de France en sortaient parce qu'ils avaient préféré la liberté entière de leur conscience à leur intérêt matériel.

Où sont-ils allés ? Eh bien ! ils sont allés, certains, chez les peuples voisins, je ne dirai pas chez les peuples ennemis, car dans ce temps-là il n'y avait pas de peuples ennemis, il y avait quelquefois des rivalités commerciales, des rivalités économiques, quelquefois des guerres de gouvernement, des luttes pour un intérêt quelconque, mais les peuples s'en tenaient généralement assez dédaigneux et la réconciliation suivait la paix promptement, en sorte que les Protestants qui, à ce moment, sortaient de France, il serait injuste de les accuser d'être allé chez les ennemis.

Aujourd'hui, après plus de deux cents années, voilà que tout à coup, à une époque où vraiment les questions confessionnelles, j'en ai eu ici la preuve tout à l'heure, sont traitées avec tant de réciproque tolérance, avec des coeurs si hauts et si purs, tout à coup une confession se trouve jetée hors de la vie.

N'attendez pas d'un ancien combattant qu'il se permette de juger les Gouvernements ni les peuples étrangers. Ce qu'ils font est leur affaire ; je me mêle de mes propres affaires à moi, les affaires de la France.

Je dis que la France a, aujourd'hui, une occasion magnifique d'ouvrir les deux bras aux exilés. Et ne craignons pas le chômage, et ne craignons pas les conséquences d'un geste généreux. Est-ce que jadis les Protestants qui ont quitté la riche France de Louis XIV pour aller principalement dans l'électorat de Brandebourg, y ont apporté le malheur ou la ruine ? Non, ils ont apporté ce qu'ils possédaient, c'est-à-dire une intelligence industrielle extrême, un goût de la manufacture qui était grand, ils ont apporté le progrès.

Et notre intérêt est vivant, c'est l'intérêt du pays. Il sera plus nombreux et plus fort d'accueillir tous ceux qui nous feront l'honneur de passer notre frontière, sachant que chez nous il y a la liberté de conscience, la liberté de travail. Et tous ceux qui viennent sous la seule condition de respecter nos lois, j'estime qu'en les accueillant, exilés volontaires ou involontaires, la France fait d'abord une bonne affaire, et ensuite un geste généreux qui est digne d'elle et qui la redressera encore parmi les nations... je n'en veux pas plus."