jeudi 5 juillet 2012

L'antiracisme convaincu et audacieux de Theodor Herzl

Bernard Lewis, Semites and Anti-Semites : An Inquiry into Conflict and Prejudice, New York-Londres, W. W. Norton & Company, 1986, p. 174-177 :

"Herzl et ses collaborateurs immédiats étaient, en tous points, des Européens typiques de leur génération (partageant la confiance enjouée du XIXe siècle dans la supériorité de la civilisation européenne sur toutes les autres, et la croyance en la mission européenne de mener, et, incidemment, de dominer, le reste du monde sur le chemin de l'élévation). Même ceux qui, comme Herzl lui-même, professaient des opinions libérales ou de gauche, partageaient cette perception, comme c'était le cas de figures antérieures telles que Karl Marx et Friedrich Engels. Dans la vision des premiers sionistes d'Occident, les Juifs d'Europe (ils étaient à peine conscients de l'existence des autres) étaient des Européens authentiques, participant aux mêmes tâches nobles que leurs compatriotes chrétiens consistant à amener le progrès à l'arriéré et la lumière à l'ignorant. Comme la plupart des écrivains du XIXe siècle, les Européens et autres, qui considéraient cette question, ils attachaient une grande importance à la notion de race, qu'ils ne comprenaient bien sûr ni dans le sens nazi, ni dans celui de l'Amérique moderne, mais dans le sens courant de cette époque-là et dans ce lieu (c'est-à-dire, ce qu'on appelle aujourd'hui l'appartenance ethnique). Dans le langage accepté du discours de leur temps, les mots tels que race, empire, et colonie avaient des connotations positives, très différentes des significations négatives qu'ils ont acquises.

Sur le plan plus pratique, le premier porte-parole du sionisme trouvait ce langage utile pour faire appel à des puissances impériales, et en particulier à la Grande-Bretagne, sans le soutien desquelles l'ensemble de l'entreprise n'aurait jamais pu réussir.

Selon une phrase célèbre, aujourd'hui citée par les opposants, et non les défenseurs du sionisme, l'objectif du mouvement était "d'apporter un peuple sans terre à une terre sans peuple". Sans nul doute, la Palestine était peu peuplée à cette époque, mais ce n'était pas une terre sans peuple, et ses habitants n'étaient pas isolés ; ils faisaient partie de grandes entités historiques telles que l'Empire ottoman, la nation arabe ou syrienne, et par-dessus tout, la communauté de l'islam.

La phrase est attribuée au romancier anglo-juif Israël Zangwill, qui, dans un article publié en 1901, fit remarquer : "La Palestine est un pays sans peuple ; les Juifs sont un peuple sans pays. La régénération du sol amènerait la régénération des gens". Zangwill devint plus tard vivement conscient du problème présenté au sionisme par la population arabe. A un moment, il se détourna de la Palestine, et dirigea un mouvement en faveur d'un foyer national juif dans un territoire vide ailleurs. Ce mouvement n'aboutit à rien, et en 1923, au moment de l'accord pour un échange de populations entre la Grèce et la Turquie, il proposa un échange similaire pour la Palestine. Sa proposition fut ignorée à l'époque, même si les événements de 1948-1949 s'approchèrent de sa réalisation.

Quelques-uns des premiers sionistes occidentaux ne parvinrent tout simplement pas à voir quelque problème que ce soit, et regardèrent la population arabe de Palestine à peu près de la même façon que les autres colons blancs regardaient les habitants existants des pays où ils s'installaient en Asie, encore plus en Afrique, et surtout dans les Amériques. Mais la plupart d'entre eux étaient au courant dès le début qu'il y avait une population arabe en Palestine, et tentèrent de diverses façons de gagner leur acceptation. Même Vladimir Jabotinsky, l'apôtre du sionisme militant et militaire, dans un poème célèbre, parle d'une terre où "les fils de l'Arabie, les fils de Nazareth (c'est-à-dire les chrétiens), et mes fils" prospéreraient côte à côte. Theodor Herzl, le fondateur du mouvement sioniste, montre un souci pour les habitants arabes de la Palestine. Dans son roman utopique Ancien-Nouveau-Pays (Altneuland), publié peu avant sa mort, il dépeint son Etat juif idéal du futur ou plutôt, son foyer national juif idéal, puisque son utopie sioniste est toujours sous une sorte de suzeraineté turque relâchée. Les dirigeants sont cependant élus, et un candidat qui fait campagne sur un programme xénophobe est dénoncé par tous les héros de Herzl et est ignominieusement défait. Tout au long du livre, un grand accent est mis sur l'absence de toute discrimination selon la race, la croyance ou (une remarquable caractéristique pour un livre publié en 1902) le sexe. Dans le rêve de Sion de Herzl, les femmes ont des droits égaux, les Arabes ont une place sécurisée et honorée, et l'un d'entre eux, à qui il est demandé par un visiteur européen si les Arabes ne sont pas contrariés par l'immigration juive, parle avec éloquence des nombreux avantages économiques et autres que les Juifs avaient amenés à son peuple. Dans le même roman, un éminent scientifique juif parle des noirs. Le passage mérite d'être cité :

Il y a encore un problème de malheur racial non résolu. Les profondeurs de ce problème, dans toute leur horreur, que seul un Juif peut sonder. ... Je veux dire le problème nègre : pensez aux horreurs terrifiantes de la traite négrière. Des êtres humains, parce que leurs peaux sont noires, sont dépouillés, enlevés, et vendus. ... Maintenant que j'ai vécu pour voir la restauration des Juifs, je voudrais paver la voie à la restauration des nègres.


Herzl, clairement, n'était pas raciste, et montrait une préoccupation pour la souffrance noire, ce qui est inhabituel en 1902 ; mais il était évidemment influencé par le paternalisme naïf de son temps, avec son incapacité caractéristique à comprendre la colère ou les aspirations des peuples colonisés. C'est le moins surprenant, étant donné que ces aspirations ne faisaient que commencer à apparaître, à ce moment-là, parmi les peuples coloniaux eux-mêmes.

La ligne d'argumentation impériale, et le paternalisme qui l'accompagnait parfois, avaient peu d'attrait pour les Juifs est-européens qui fournissaient la majeure partie des immigrants, et qui, au cours de la Première Guerre mondiale, prirent le contrôle de la direction sioniste. Dans la plupart des cas, ils se considéraient comme des victimes de l'Europe, fuyant à l'instar des pionniers américains pour créer de nouveaux foyers, non pas comme des porte-drapeaux de la civilisation européenne dans laquelle ils avaient tant souffert."