samedi 7 juillet 2012

Juifs, Arméniens et noirs : pertinence et limites d'une comparaison

Bernard Lewis, Semites and Anti-Semites : An Inquiry into Conflict and Prejudice, New York-Londres, W. W. Norton & Company, 1986, p. 21-22 : 

"La haine des Juifs a beaucoup de parallèles, et pourtant elle est unique dans sa persistance et son étendue, sa puissance et sa virulence, sa terrible Solution finale. Un autre cas qui est parfois comparé à l'Holocauste dans l'Europe hitlérienne, le sort des Arméniens en Turquie, est d'un ordre différent. Une remarque attribuée à Adolf Hitler, "Qui, après tout, parle aujourd'hui de la destruction des Arméniens ?", est souvent citée pour prouver la similitude des deux cas. En fait, elle suggère le contraire. La remarque aurait été faite par Hitler dans un discours secret prononcé devant les commandants militaires allemands, le 22 août 1939, à la veille de l'invasion de la Pologne. Le discours n'avait rien à voir avec l'extermination physique des Juifs, qui, bien que commencée après l'invasion, ne fut pas adoptée comme politique par la direction nazie jusqu'à la conférence de Wannsee en janvier 1942. Il faisait référence à la conquête et à la colonisation imminentes de la Pologne, et faisait partie des ordres d'Hitler à ses commandants militaires pour utiliser la férocité la plus extrême non seulement dans le traitement des forces armées polonaises, mais aussi de la population civile polonaise. La souffrance des Arméniens fut une épouvantable tragédie humaine, et les Arméniens sont encore marqués par son souvenir, comme les Juifs le sont par celui de l'Holocauste. Mais contrairement à la persécution des Juifs, elle a été limitée en temps et en lieu (à l'Empire ottoman et même là seulement aux deux dernières décennies de l'histoire ottomane). Plus important encore, c'était une lutte, bien qu'inégale, à propos de vrais problèmes ; ce ne fut jamais associé aux croyances démoniaques ou à la haine presque physique qui inspirèrent et dirigèrent l'antisémitisme en Europe et parfois ailleurs.

Un parallèle beaucoup plus proche de la persécution des Juifs peut être trouvé dans l'esclavage et la maltraitance des peuples noirs d'Afrique, par leurs voisins bruns et blancs en Asie, en Afrique du Nord, en Europe, et, finalement, dans les Amériques. Comme celle des Juifs, leur souffrance s'étend sur de nombreux pays et continents, et a été subie durant de nombreux siècles, y compris la ségrégation, la violence et la privation des droits. Comme l'antisémitisme, l'hostilité aux noirs est souvent exprimée par une haine profonde, viscérale, et cherche à se justifier par une pseudo-science et une pseudo-philosophie. Les noirs en Amérique, comme les Juifs dans l'Europe antisémite, ont été coupés du contact normal avec les autres êtres humains, et isolés, en fait ou en droit, dans des quartiers spéciaux bondés et insalubres, au sujet desquels les Américains ont, de manière appropriée, emprunté le mot juif européen de ghetto. Bien qu'il n'y ait pas eu de massacres en Amérique de noirs ou de Juifs, il y a eu des flambées de violence raciale, et, dans le Sud, de nombreux noirs vécurent longtemps dans la peur du lynchage. Mais en dépit de ces importantes ressemblances, il y a une différence cruciale, et c'est le désir de l'antisémite d'éliminer, de détruire, et dans la phase finale d'exterminer physiquement sa victime. Celui qui hait les noirs peut être aussi passionné dans sa haine, aussi sadique dans sa cruauté, que celui qui hait les Juifs, mais son but est de dominer et d'humilier, d'utiliser et d'exploiter ; et certainement pas de détruire. Au contraire, il considère l'homme noir comme un bien précieux qu'il achète et vend comme une marchandise, et qu'il élève comme du bétail ou des animaux de trait pour son usage. Le Juif, au contraire, n'était pas considéré comme un animal potentiellement utile, voué à être domestiqué et mis au travail, mais comme un organisme nuisible à détruire. Il y a beaucoup de brutalité et de cruauté dans l'histoire des relations entre blancs et noirs, mais il n'y a pas de pogroms, et il n'y a pas de camps d'extermination. Telle est la différence essentielle entre les deux manifestations de racisme les plus effroyables et répandues aux XIXe et XXe siècles."