mardi 3 juillet 2012

Armand Lévy : catholique d'origine juive, révolutionnaire de 1848, ami du poète polonais Adam Mickiewicz, agent de propagande bonapartiste, défenseur du principe des nationalités sans turcophobie, proto-sioniste

Alain Plessis, Nouvelle Histoire de la France contemporaine, tome 9 : "De la fête impériale au mur des fédérés (1852-1871)", Paris, Le Seuil, 1979, p. 178 :

"L'empereur [Napoléon III] a ses propres publicistes ou agents de propagande : pour toucher la classe ouvrière il fera ainsi appel à Armand Lévy et à Hugelmann, deux révolutionnaires de 1848, à Darimon aussi, l'ami d'Emile Ollivier."

N. Gruss, "Une amitié exemplaire : Adam Mickiewicz et Armand Lévy", Les Nouveaux Cahiers (revue de l'Alliance Israélite Universelle), n° 26, 1971 :


"En compagnie de Lévy, Mickiewicz part pour la Turquie. Une Légion polonaise y est créée pour combattre la Russie et libérer la Pologne. Nous sommes en 1855 au moment de la guerre de Crimée. La Turquie, aidée par la France et l'Angleterre, se bat alors contre la Russie. Mais le poète disparaît soudainement. Le bruit court que des aristocrates polonais ennemis l'avaient empoisonné... Mais, nous ne nous arrêterons, ici, que sur ses idées concernant les juifs.

A Smyrne (Izmir), Mickiewicz et son secrétaire Lévy se rendent à la grande synagogue. Dans une conversation avec le rabbin, Lévy déclare : « Il me semble que te temps du retour à Jérusalem se rapproche ». Quand le rabbin lui demanda sur quels signes il se fondait, Lévy répondit : « La chute prochaine de l'autorité papale, la présente agonie de la Turquie et la ruine de la Russie ». Boreisza cite encore les propos tenus par Mickiewicz à Lévy, après la chute de Sébastopol : « Je ne voudrais pas que les juifs quittent la Pologne car, de même que l'union entre la Pologne et la Lithuanie, différentes par la race et la religion, a donné sa dimension politique et militaire à notre République, l'union entre la Pologne et Israël renforcera notre puissance morale et matérielle. L'aspiration de la Pologne à la renaissance impose la résorption des causes de sa chute, c'est-à-dire qu'il faut réunir fraternellement les différentes races et religions de notre patrie ». (...)

C'étaient, là, les pensées du prophète (grand poète) du peuple polonais, — c'est ainsi qu'on qualifiait Mickiewicz, et Boreisza les rappelle avec l'intention d'accuser le régime actuel. Dans le camp de Saddik-Pacha, Mickiewicz et Lévy rencontrèrent des soldats juifs, surtout des prisonniers russes, originaires de Crimée et de Bessarabie. L'idée leur vint alors de créer une Légion juive, où le judaïsme pourrait être respecté. Ce projet reçut l'accord de personnalités autorisées ; des officiers français d'origine juive y souscrivirent. Mickiewicz pensait qu'en faisant leur entrée en Pologne, les détachements juifs attireraient à eux la majorité de la population juive, donnant ainsi l'exemple et stimulant les Polonais à se battre contre la Russie. Ces derniers auraient acquis la certitude que, là où combattent les juifs, la victoire est assurée.

Pendant ce temps, Lévy établit des contacts avec des cercles juifs afin d'obtenir une aide financière pour appuyer ce plan. A ce moment, arriva, en Turquie, un émissaire d'Alphonse de Rothschild en vue de négocier avec le Sultan un prêt à la Turquie. Rothschild étant lié aux francs-maçons, Lévy put facilement rencontrer son délégué, Israël Landau, grâce auquel il put approcher le ministre turc des Affaires étrangères. Rothschild, d'une part, et la communauté juive, de l'autre, devaient supporter la charge matérielle de la Légion. Mais les Turcs firent traîner les choses en longueur, de crainte de complications avec la chrétienté si les juifs recevaient certaines concessions à Jérusalem. La fin de la guerre de Crimée et la conclusion de l'accord sur l'emprunt réduisirent à néant toute l'entreprise. Les banquiers juifs n'avaient pas tenu à s'engager trop avant."

Ladislas Mickiewicz, Adam Mickiewicz : sa vie et son oeuvre, Paris, Albert Savine, 1888, p. 318-319 :


"Le 15 octobre [1855], Armand Levy, en se promenant dans le camp de Sadyk-Pacha, avait rencontré un soldat israélite fait prisonnier par les Turcs et qui, avec plusieurs de ses compagnons, préféra s'engager contre la Russie que de rester prisonnier de guerre. Rentré sous la tente, il demanda à Adam Mickiewicz si, de même qu'il existait déjà un régiment presque exclusivement polonais sous le général Zamoyski et un régiment de Kosaks sous Sadyk-Pacha, on ne pourrait pas créer un régiment d'Israélites polonais. « Vous avez raison, répondit Adam Mickiewicz. Une fois entré en Pologne, un pareil régiment permettrait d'entraîner une synagogue et les autres synagogues suivraient. Or, notre paysan sait le Juif si prudent qu'en le voyant prendre parti contre la Russie, il en serait frappé. » De retour à Constantinople, Armand Levy alla en causer avec le banquier Camondo, qui accueillit cette idée avec faveur. Levy lui remit une note dictée par Mickiewicz et que Camondo alla lire à Rechid-Pacha, qui trouva le projet réalisable. Ali-Pacha, alors grand Vizir, n'y fit pas d'objection. Rouchdi-Pacha, ministre de la guerre, fut plus réservé et répondit que la Turquie se proposait plutôt d'amalgamer ses sujets que de les organiser en corps militaires distincts, et il émit la crainte que ce ne fut un précédent dangereux. L'affaire en était là, c'est-à-dire soumise à l'examen de la Sublime-Porte, quand Adam Mickiewicz mourut."

Carol Iancu, "Aux sources de l'Etat d'Israël : La Conférence sioniste de Focşani (1882) en Roumanie", in Jean-Antoine Gili et Ralph Schor (dir.), Hommes, idées, journaux. Mélanges en l'honneur de Pierre Guiral, Paris, Publications de la Sorbonne, 1988, p. 219-220 :


"(...) c'est au publiciste français Armand Lévy (1827-1891) que revient le mérite d'avoir le premier popularisé l'idée d'un retour imminent à Jérusalem. Partisan du principe des nationalités (il oeuvra pour la libération et l'indépendance des Polonais, des Roumains et des autres peuples balkaniques), Armand Lévy préconisa la constitution d'une légion juive, premier pas pour la renaissance de la nation juive. Pendant son séjour à Bucarest en 1857 il fut l'un des fondateurs (avec le docteur Iuliu Barusch, le « Mendelssohn roumain ») du journal bilingue L'Israélite roumain (français-roumain). Tout en y publiant des articles en faveur de l'émancipation des Juifs roumains, il y exprima sa foi inébranlable dans la renaissance nationale juive. En 1867 un médecin de Giurgiu, le docteur Wertheimer s'adresse au président de l'Alliance israélite universelle de Paris dans le but d'une colonisation agricole et la « restauration d'Israël ». Une année plus tard le rabbin Aizic Taubes de Bârlad intervient avec Armand Lévy, mais sans succès auprès du ministre Bratianu pour obtenir l'aide des autorités roumaines en vue d'une émigration massive vers la Palestine."

Armand Lévy, L'Empereur Napoléon III et les Principautés roumaines, Paris, E. Dentu, 1858, p. 9-11 :

"L'alliance de la France avec les Turcs remonte, en effet, au temps de François Ier et de Soliman-le-Magnifique. La France est la première nation chrétienne qui ait fait amitié avec les Musulmans.

Et, au commencement de ce siècle, quand, après la bataille d'Austerlitz, l'ambassadeur ottoman vint, au nom de la Sublime-Porte, saluer l'empereur Napoléon, Napoléon lui dit : « Tout ce qui arrivera d'heureux ou de malheureux aux Ottomans sera heureux ou malheureux pour la France. Transmettez ces paroles au Sultan. Et qu'il s'en souvienne toutes les fois que mes ennemis, qui sont aussi les siens, voudront arriver jusqu'à lui. Il ne peut jamais avoir rien à craindre de moi. Uni avec moi, il n'aura jamais à redouter la puissance d'aucun de ses ennemis. »

Après la bataille d'Iéna, Napoléon écrivait du camp d'Ostérode, 3 avril 1807, au Sultan : « On m'a proposé la paix. On m'accordait tous les avantages que je pouvais désirer ; mais on voulait que je ratifiasse l'état de choses établi entre la Porte et la Russie par le traité de Sistow, et je m'y suis refusé. J'ai répondu qu'il fallait qu'une indépendance absolue fût assurée à la Porte, et que tous les traités qui lui ont été arrachés pendant que la France sommeillait fussent révoqués. »

Cette lettre de Napoléon avait été précédée et elle fut suivie d'assurances verbales, mais formelles, qu'il ne remettrait pas l'épée au fourreau que la Crimée n'eût été rendue au Croissant. Mais Sélim fut renversé par les Janissaires ; et Napoléon, voyant échouer ainsi les projets de réorganisation de l'armée ottomane et ne pouvant plus compter sur la coopération des Turcs, accepta l'entrevue de Tilsitt.

Toutefois, jamais Napoléon n'a consenti à sacrifier les Turcs. Voici ses paroles : « Alexandre voulait Constantinople, je ne devais pas l'accorder : c'est une clé trop précieuse ; elle vaut à elle seule un empire ; celui qui la possédera peut gouverner le monde. — C'est surtout à cause des Grecs, ses coreligionnaires, que je n'ai pas voulu lui donner Constantinople ; il eût acquis une population dévouée, et la Russie eût pu un jour inonder l'Europe avec ses cosaques. — Constantinople m'a toujours apparu comme un intérêt français, parce que c'est le marais qui empêche de tourner la droite française. »

A Erfurth, 28 septembre 1808, il fut question entre l'empereur Napoléon et l'empereur Alexandre du partage de l'Orient. La France gagnait l'Egypte et la Syrie ; la Pologne renaissait de ses cendres. Napoléon pouvait poser sur sa tête la couronne d'Occident. « Le traité fut rédigé, dit-il ; mais, au moment de signer, je ne pus m'y décider. Qui me répondait que l'empereur Alexandre, une fois saisi de Constantinople, ne reviendrait pas à l'alliance anglaise pour me reprendre la Pologne et réduire la puissance française de telle sorte que la puissance russe n'eût plus eu ni rivalité ni contrôle. Et Alexandre m'en a toujours voulu. »

C'est ainsi que l'intérêt de la France et des Turcs se trouve rapproché, et que la France n'a reculé devant aucun sacrifice pour empêcher la conquête de Constantinople par la Russie. La pensée de Napoléon Ier a été suivie par Napoléon III. Si la Crimée n'a pas été arrachée à la Russie, du moins les traités qui avaient établi le protectorat russe sur les Principautés du Danube, pendant que la France sommeillait, ont été révoqués. Et ce n'est pas après une lutte aussi longue et aussi glorieuse que l'a été l'expédition de Crimée, que l'empereur Napoléon III pouvait tenir à Stuttgardt un langage moins ferme que l'Empereur son oncle ne le fit à Erfurth avec le premier Alexandre."

Armand Lévy, La Question d'Orient et les périls extérieurs de la République. Lettre ouverte à MM. les députés et conseillers généraux, Paris, Librairie du Luxembourg, 1883, p. 4 :


"Et tous les trois ensemble, France, Angleterre et Italie, nous serions forcément écoutés, quand nous réclamerions de l'Autriche-Hongrie la cessation de son occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine qui devraient, selon qu'elles le préféreraient, pouvoir s'annexer soit à la Serbie, soit au Monténégro, et quand nous appuierions les aspirations des Bulgares à se gouverner par eux-mêmes, au lieu de rester sous tutelle russe.

Les Russes se sont empressés de substituer à la domination ottomane leur protectorat en Bulgarie après la paix de 1878, de même qu'ils l'avaient fait en Moldavie et en Valachie après la paix de 1829. Mais les Bulgares, qui ont été à l'école politique des Roumains, inclineront vite à imiter leur patriotique résistance, qui se manifesta moins de cinq ans après le traité d'Andrinople, par lequel la Russie avait obligé la Porte à leur rendre leur autonomie. Déjà plus de quatre ans sont passés depuis le traité de Berlin, par lequel l'autonomie a été reconnue aux Bulgares. Et le protectorat russe leur pèse. Il n'y a qu'à seconder leur frémissement de liberté, et aussi à les aider dans l'affranchissement de leurs frères restés sous le joug turc.

Pas plus que nous ne devrions laisser aux Russes le monopole de la défense des intérêts bulgares, nous ne devrions les laisser prendre les premiers en mains la cause de l'Arménie. C'est nous qui devrions rappeler les stipulations du traité de 1878 en sa faveur. Notre désintéressement visible doublerait l'autorité de notre parole et garantirait notre popularité.

Il ne peut, d'ailleurs, en notre siècle, s'agir d'une extermination de Maures comme au XVe. Les Turcs eux-mêmes ont droit à l'existence, et nul n'est fondé à les déclarer incivilisables à perpétuité. Il est juste qu'ils replient leurs tentes de pays conquis : mais, eux aussi, doivent trouver leur place au soleil.

C'est une erreur de croire que les Russes qui, le plus souvent, agissent en barbares dans notre Europe, peuvent porter la civilisation en Asie."