samedi 28 juillet 2012

Philippe Pétain, coqueluche des gauches

Pierre Cot, "Que fera l'armée ?", Vu, 30 novembre 1935 :

"M. Albert Lebrun connaît sans aucun doute son droit constitutionnel. Il peut nommer non seulement le Président du Conseil, mais chaque ministre. J'ai déjà noté qu'il avait aussi le droit de révocation. Rien ne l'empêcherait donc de confier à un homme pris en dehors des luttes politiques le soin d'assurer l'ordre pendant la durée de la crise. Tout le monde applaudirait. (...) Mais un tel homme existe-t-il ? Son choix est délicat. Il faut que son courage, sa probité intellectuelle, sa droiture soient indiscutables et indiscutés. Il faut que nul ne puisse le soupçonner de vouloir faire une opération personnelle. Il faut qu'un des traits dominants de son caractère soit le loyalisme. L'homme existe, c'est le maréchal Pétain. C'est lui le véritable chef moral de l'armée. Il n'est pas un ancien combattant qui ne lui garde une reconnaissance émise moins peut-être parce qu'il fut le plus grand chef de la guerre que parce qu'il fut le plus humain et le plus près de notre misère. Avec lui, aucun trouble à craindre. Un mot aux anciens combattants, un geste d'énergie, et l'ordre est assuré et le calme renaît. (...) Il ne s'agit pas de lui confier le Gouvernement ou la France ; il s'agit de faire régner l'ordre. (...) Certains trouveront mon idée étrange ou dangereuse ; je pense être approuvé par tous ceux qui ont vu cette chose étonnante : le regard du maréchal Pétain."

Léon Blum, Le Populaire, 3 mars 1939 :

"C'est aller vraiment trop loin dans l'empressement, dans la surenchère, dans la flatterie. Un tel ambassadeur [Pétain] juche tout de même trop haut l'apprenti dictateur auprès de qui on l'accrédite. Le plus noble, le plus humain de nos chefs militaires n'est pas à sa place auprès du général Franco quand hier encore les divisions chocs italiennes défilaient en tête de la parade de Barcelone, quand on doit redouter pour demain, dans toute l'Espagne conquise, la plus atroce répression. (...) Pourquoi le chef du gouvernement a-t-il éprouvé le besoin d'envoyer au général Franco ce qu'il y a de mieux, l'homme qui, par son passé, son caractère, le respect général qu'il inspire, a la chance d'exercer sur lui le plus d'ascendant ?"

Edouard Herriot, déclaration lors d'une séance parlementaire à Vichy, 9 juillet 1940 :

"Autour de M. le Maréchal Pétain, dans la vénération que son nom inspire à tous, notre nation s'est groupée en sa détresse. Prenons garde de ne pas troubler l'accord qui s'est établi sous son autorité. Nous aurons à nous réformer, à rendre plus austère une République que nous avions faite trop facile, mais dont les principes gardent toute leur vertu. Nous avons à refaire la France. Le destin de cette oeuvre dépend de l'exemple de sagesse que nous allons donner. Notre grand pays, notre cher pays renaîtra : Messieurs, vive la France !"

vendredi 13 juillet 2012

Les drapiers juifs de Salonique et les janissaires

Gilles Veinstein, "Sur la draperie juive de Salonique (XVIe-XVIIe siècles)", Revue du monde musulman et de la Méditerranée, n° 66, 1992, p. 55-59 :

"Parmi les branches de l'industrie textile ottomane, la draperie juive de Salonique, fournisseur des janissaires et d'autres corps de la Porte, a été relativement privilégiée par les historiens, en raison de ses implications politico-militaires et confessionnelles et, corrélativement, de sources particulièrement abondantes et variées. Plusieurs études notables se sont ainsi succédées, fondées sur des sources juives, occidentales ou ottomanes, la conjonction des différentes approches étant d'ailleurs restée jusqu'ici insuffisante. Citons les travaux d' I. S. Emmanuel (1935-1936), de J. Nehama (1936), de N. Svoronos (1956) et de B. Braude (1979 et 1991) et, pour les ottomanisants stricto sensu, d'I. H. Uzunçarçih (1943), de H. Sahillioglu (1974) et de S. Faroqhi (1980). Néanmoins, malgré - ou en raison même - de cette préparation active du terrain, des obscurités et des ambiguïtés émergent, incitant à poursuivre l'investigation, notamment sur l'origine, ténébreuse comme les origines le sont souvent, et l'évolution des relations entre les producteurs et l'Etat.

Il ne fait guère de doute que l'implantation et la fortune de la draperie juive de Salonique, comme d'ailleurs celle de Safed en Galilée (S. Avitsur, 1962), se relie à l'émigration, dans l'Empire ottoman, à partir de la fin du XVe siècle, des juifs chassés d'Espagne, pays qui, depuis le Moyen Age, s'était illustré par ses productions lainières : en Catalogne (Barcelone), en Aragon (Valence), en Andalousie (Cordoue), en Castille surtout (Tolède, Ségovie, Cuenca). Dans le pays d'arrivée où le travail de la laine, contrairement à celui de la soie et du coton, était encore peu développé et élaboré, les réfugiés ont imposé la supériorité de leurs techniques et de leur expérience. Braude les crédite par exemple de l'installation de moulins à foulon, notamment sur le Vardar et ses affluents. De même est révélatrice la fréquence des termes d'origine espagnole dans le vocabulaire ottoman de la draperie, ou encore le fait que les draps écarlates, grande spécialité de la Tolède de la fin du XVe siècle, soient l'une des productions de Salonique, même si les janissaires exigeaient principalement du bleu, obtenu au demeurant à partir de l'indigo et non plus du pastel comme dans la tradition castillane. (...)

En ce qui concerne les fournitures de draps aux janissaires, seuls leur échappent les deux bouts de la chaîne de production : l'élevage des moutons, entre les mains de musulmans, et d'autre part, la confection même des uniformes, confiée par le corps à des tailleurs également musulmans. (...)

Il ressort clairement de cette formulation que les juifs étaient au départ demandeurs puisqu'il leur a fallu payer cette aubaine, ce privilège que paraissait être alors la fourniture du drap des janissaires, par une compensation, la charge onéreuse du sarraflık de Sidrekapsa. Il leur a semblé qu'ils avaient là un moyen de subsistance approprié à leurs capacités, valant d'être décroché au prix d'un sacrifice. Quant au sultan, ce serait avant tout par les capitaux des nouveaux venus qu'il aurait été intéressé, et ce serait l'appât d'un apport nécessaire à la bonne marche de son atelier monétaire local, qui l'aurait convaincu de s'en remettre à leur savoir-faire textile et de leur concéder ce marché. (...)

Quoiqu'il en soit des prédécesseurs des Saloniciens, extérieurs à l'Empire ottoman ou non, dans les fournitures textiles des janissaires, soulignons que ces derniers n'accapareront pas la totalité du marché de l'habillement de ce corps : ils limiteront leur contribution aux draps chauds et imperméables, barani et mirahori. (...) Au surplus, les juifs n'intervenaient que dans les "distributions d'hiver" ('adet-i zemistani) consentie aux janissaires, mais il est vrai que nous n'avons pas trouvé de trace de "distributions de printemps" ('adet-i bahari) ou d'été (tâbistâni) en faveur de ce corps, alors que d'autres serviteurs du sultan en bénéficiaient (Ö. L. Barkan, 1979 : 7-8)."

samedi 7 juillet 2012

Juifs, Arméniens et noirs : pertinence et limites d'une comparaison

Bernard Lewis, Semites and Anti-Semites : An Inquiry into Conflict and Prejudice, New York-Londres, W. W. Norton & Company, 1986, p. 21-22 : 

"La haine des Juifs a beaucoup de parallèles, et pourtant elle est unique dans sa persistance et son étendue, sa puissance et sa virulence, sa terrible Solution finale. Un autre cas qui est parfois comparé à l'Holocauste dans l'Europe hitlérienne, le sort des Arméniens en Turquie, est d'un ordre différent. Une remarque attribuée à Adolf Hitler, "Qui, après tout, parle aujourd'hui de la destruction des Arméniens ?", est souvent citée pour prouver la similitude des deux cas. En fait, elle suggère le contraire. La remarque aurait été faite par Hitler dans un discours secret prononcé devant les commandants militaires allemands, le 22 août 1939, à la veille de l'invasion de la Pologne. Le discours n'avait rien à voir avec l'extermination physique des Juifs, qui, bien que commencée après l'invasion, ne fut pas adoptée comme politique par la direction nazie jusqu'à la conférence de Wannsee en janvier 1942. Il faisait référence à la conquête et à la colonisation imminentes de la Pologne, et faisait partie des ordres d'Hitler à ses commandants militaires pour utiliser la férocité la plus extrême non seulement dans le traitement des forces armées polonaises, mais aussi de la population civile polonaise. La souffrance des Arméniens fut une épouvantable tragédie humaine, et les Arméniens sont encore marqués par son souvenir, comme les Juifs le sont par celui de l'Holocauste. Mais contrairement à la persécution des Juifs, elle a été limitée en temps et en lieu (à l'Empire ottoman et même là seulement aux deux dernières décennies de l'histoire ottomane). Plus important encore, c'était une lutte, bien qu'inégale, à propos de vrais problèmes ; ce ne fut jamais associé aux croyances démoniaques ou à la haine presque physique qui inspirèrent et dirigèrent l'antisémitisme en Europe et parfois ailleurs.

Un parallèle beaucoup plus proche de la persécution des Juifs peut être trouvé dans l'esclavage et la maltraitance des peuples noirs d'Afrique, par leurs voisins bruns et blancs en Asie, en Afrique du Nord, en Europe, et, finalement, dans les Amériques. Comme celle des Juifs, leur souffrance s'étend sur de nombreux pays et continents, et a été subie durant de nombreux siècles, y compris la ségrégation, la violence et la privation des droits. Comme l'antisémitisme, l'hostilité aux noirs est souvent exprimée par une haine profonde, viscérale, et cherche à se justifier par une pseudo-science et une pseudo-philosophie. Les noirs en Amérique, comme les Juifs dans l'Europe antisémite, ont été coupés du contact normal avec les autres êtres humains, et isolés, en fait ou en droit, dans des quartiers spéciaux bondés et insalubres, au sujet desquels les Américains ont, de manière appropriée, emprunté le mot juif européen de ghetto. Bien qu'il n'y ait pas eu de massacres en Amérique de noirs ou de Juifs, il y a eu des flambées de violence raciale, et, dans le Sud, de nombreux noirs vécurent longtemps dans la peur du lynchage. Mais en dépit de ces importantes ressemblances, il y a une différence cruciale, et c'est le désir de l'antisémite d'éliminer, de détruire, et dans la phase finale d'exterminer physiquement sa victime. Celui qui hait les noirs peut être aussi passionné dans sa haine, aussi sadique dans sa cruauté, que celui qui hait les Juifs, mais son but est de dominer et d'humilier, d'utiliser et d'exploiter ; et certainement pas de détruire. Au contraire, il considère l'homme noir comme un bien précieux qu'il achète et vend comme une marchandise, et qu'il élève comme du bétail ou des animaux de trait pour son usage. Le Juif, au contraire, n'était pas considéré comme un animal potentiellement utile, voué à être domestiqué et mis au travail, mais comme un organisme nuisible à détruire. Il y a beaucoup de brutalité et de cruauté dans l'histoire des relations entre blancs et noirs, mais il n'y a pas de pogroms, et il n'y a pas de camps d'extermination. Telle est la différence essentielle entre les deux manifestations de racisme les plus effroyables et répandues aux XIXe et XXe siècles."

vendredi 6 juillet 2012

Les relations difficiles des Juifs avec les Grecs et Arméniens à Izmir (et ailleurs)

Henri Nahum, Juifs de Smyrne, XIXe-XXe siècle, Paris, Aubier, 1997 :

"Beaucoup d'auteurs insistent sur le « traumatisme pascal » très vivant dans la religion orthodoxe. Les Juifs, peuple déicide : il semble bien que ce soit là une réalité très présente chez le peuple grec orthodoxe. Kazantzakis, dans ses romans qui expriment l'âme grecque, parle de « la haine pour la race juive », régénérée chaque année à l'approche de Pâques.

Mais, dès le début de l'ère ottomane, à ces causes religieuses se mêlent des causes politiques. Les Juifs sont accusés par les Grecs d'avoir aidé les Turcs à prendre Constantinople. Accueillis dans l'Empire ottoman après leur expulsion d'Espagne, privilégiés par rapport aux chrétiens de l'Empire, ils sont, au fil des siècles, accusés de faire cause commune avec le pouvoir ottoman. Tout au long du XIXe siècle, lors de la guerre d'indépendance grecque, puis des guerres successives entre Grèce et Turquie, les Grecs reprochent aux Juifs, souvent non sans raison, de prendre le parti de l'ennemi héréditaire. On accuse les Juifs d'avoir une part de responsabilités dans le martyre du patriarche grec de Constantinople en représailles de l'insurrection ; reprise par les chansons, par la littérature et aussi par les ouvrages scientifiques, cette accusation se perpétue jusqu'à l'époque contemporaine. Lors des nombreux conflits armés qui éclatent au XIXe et au XXe siècle entre Grèce et Turquie, les Juifs de Grèce sont accusés d'intelligence avec l'ennemi, d'espionnage et de pillage ; de violents articles paraissent dans les journaux grecs. Lors des annexions successives, les Juifs des nouveaux territoires grecs sont bien souvent molestés, leurs maisons et leurs boutiques pillées. L'antagonisme entre Grecs et Juifs s'exacerbe lors des guerres balkaniques de 1912-1913 qui se terminent par le rattachement à la Grèce de la Macédoine, de l'Epire, de la Thrace occidentale, des îles de la mer Egée. Dans ces régions en effet vivent des communautés juives nombreuses : Kavalla, Janina, et surtout Salonique qui, en 1913, compte 80 000 Juifs sur 150 000 habitants et où la prépondérance juive n'est pas seulement numérique, mais aussi économique. L'attitude des Juifs envers l'annexion grecque est pour le moins réservée. Les incidents ne tardent pas ; cette réserve provoque l'hostilité des Grecs : injures, coups de poing, arrestations ; et ces incidents ne se produisent pas seulement à Salonique mais aussi dans d'autres villes grecques. Des articles de journaux s'en prennent aux Juifs. On accuse ces derniers d'avoir massacré des soldats grecs. Des maisons et des boutiques juives sont pillées, des synagogues saccagées, des hommes assassinés.

De ces incidents répétés tout au long des décennies, de l'insécurité qu'ils créent, résulte une importante émigration juive des région annexées par le royaume grec vers les territoires restés ottomans : de Thessalie vers Salonique et vers Smyrne, de Crète vers les îles, vers Smyrne et vers Salonique, des îles vers Smyrne, de Salonique vers Istanbul ou vers la Palestine. Pour ne prendre qu'un exemple, les communautés juives de Chio, de Lemnos, de Mytilène émigrent dans leur quasi-totalité lors de l'annexion de ces îles à la Grèce.

A ces causes religieuses et politiques de l'antagonisme entre Grecs et Juifs sont étroitement intriquées des causes économiques. Elles existent dans le Péloponnèse dès la guerre d'indépendance ; elles sont réelles en Crète lors de la guerre de 1897 ; dans les deux cas, il s'agit d'éliminer des concurrents commerciaux sérieux. Elles sont évidentes à Salonique, où le désir de supplanter les Juifs dans le domaine économique est ouvertement proclamé par les mouvements nationalistes grecs dans les années précédant les guerres balkaniques ; il se traduit par des campagnes de presse et par le boycott de la main-d'œuvre et du commerce juifs ; des entreprises commerciales se créent pour concurrencer les compagnies juives.

En ce qui concerne cet antisémitisme aux causes multiples, l'attitude grecque n'est pas homogène. Si plusieurs encycliques des patriarches successifs de Constantinople condamnent énergiquement l'antisémitisme, le bas clergé semble, au contraire, solidaire de l'animosité antijuive populaire. Les élites intellectuelles grecques prennent souvent, quant à elles, des positions hostiles à l'antisémitisme et en discernent bien les causes économiques. Mais on voit aussi paraître des livres et des libelles violemment antisémites. Le roi de Grèce lui-même exprime à de nombreuses reprises des sentiments favorables aux Juifs, de même que des personnages officiels. Quant aux dirigeants de la communauté israélite, ils persistent à espérer que l'antagonisme entre Grecs et Juifs finira par disparaître. Quoi qu'il en soit, tout au long du XIXe siècle et au début du XXe siècle, l'antisémitisme populaire grec est une réalité quotidienne, et à de nombreuses reprises dans le royaume grec, de violentes campagnes de presse s'en prennent aux Juifs.

De cet antagonisme entre Grecs et Juifs, Smyrne est un véritable laboratoire. Toutes les conditions sont réunies pour qu'il se manifeste : une population grecque nombreuse, comportant non seulement une classe bourgeoise, mais un prolétariat ; une concurrence économique entre Juifs et Grecs : la prééminence de ces derniers vers 1880 est incontestable mais ils ne peuvent que redouter l'émergence d'un concurrent qui sort de son sous-développement ; une agitation politique exacerbée par les conflits gréco-turcs successifs qui ne peuvent laisser indifférents les Grecs ottomans et au cours desquels les Juifs proclament leur fidélité et leur loyalisme à la patrie ottomane.

L'antagonisme entre Grecs et Juifs explose surtout lors des accusations de meurtre rituel. A l'approche de Pâques, un enfant grec, plus rarement un adulte, disparaît. Les Juifs sont accusés de l'avoir assassiné pour mêler son sang aux pains azymes nécessaires à la célébration de la Pâque juive. Une foule grecque armée de bâtons envahit le quartier juif, moleste les passants, brise les devantures des magasins, pille les boutiques. Il y a parfois un mort. La scène se répète plusieurs jours d'affilée. La police turque intervient, sur l'ordre du vali, pour rétablir le calme. On finit pas retrouver l'enfant, qui a fait une fugue ; ou bien on découvre l'assassin, qui n'est pas juif. Une polémique s'engage dans les journaux. Un procès a lieu quelques mois plus tard : les émeutiers sont condamnés. La tension demeure néanmoins. Aux Pâques suivantes, ou deux ans plus tard, tout recommence.

De telles accusations de crime rituel paraissent remonter à l'époque alexandrine. Elles étaient fréquentes à l'époque médiévale en Europe occidentale et, à l'époque contemporaine, en Europe orientale. Elles ont été peu nombreuses dans l'Empire ottoman jusqu'au XIXe siècle ; elles ont conduit le sultan Mehmed le Conquérant à promulguer à ce propos un firman impérial, dont les dispositions ont été réaffirmées par Süleyman le Magnifique. Au XIXe siècle, les accusations de meurtre rituel se produisent avec une fréquence beaucoup plus grande que par le passé ; elles émanent toujours des communautés chrétiennes, presque toujours de la communauté grecque : Damas en 1840, Constantinople en 1874, 1885 et 1898, Salonique en 1888, Corfou en 1891. A Smyrne et dans sa région les incidents de ce type sont extrêmement fréquents : Smyrne en 1864, 1872, 1874, 1876, 1888, 1890, 1896, 1901, 1921 ; Magnésie en 1874, 1883, 1893 ; Aïdin en 1898 ; Bayindir en 1888 et 1893 ; Pergame en 1894 et 1898 ; Fotcha en 1896 ; Ourla en 1872, 1887 et 1913 ; Tchechmé en 1877 et 1913 ; Couchadasi en 1859 ; Parsa en 1910 ; Salihli en 1896 et 1900. La correspondance des instituteurs de l'Alliance israélite universelle, ainsi que la presse locale rapportent minutieusement ces incidents. Certains d'entre eux ont fait l'objet d'une analyse détaillée.

Les causes religieuses de ces accusations de crime rituel sont incontestables : elles surviennent pendant la période pascale ; tous les observateurs soulignent qu'elles sont liées « à la très grande piété du peuple ». Il arrive d'ailleurs souvent que la foule envahisse et profane la synagogue et déchire les rouleaux sacrés.

Le caractère populaire de l'agitation antijuive est, lui aussi, évident : journalistes et instituteurs de l'Alliance parlent de « bandes de voyous, aux figures patibulaires », de « foule ignorante et arriérée », de « basse classe ».

Cet antisémitisme populaire grec est noté, d'ailleurs, par tous ceux qui, à l'époque, ont visité Smyrne : « Les voisins des Juifs ne les aiment guère. Le Grec en est jaloux et invente sur leur compte toutes sortes d'histoires. Les Hébreux, me disait l'un d'entre eux, se réunissent la nuit pour boire le sang des petits enfants. Lorsqu'un Juif s'avise de jeter du grain dans un sillon, ajoutait-il, la terre, à cet endroit, sèche et défleurit. Si un Juif monte sur une barque et veut chasser l'eau avec les rames, la mer refuse d'obéir au mécréant et la barque reste en panne. »

Face à cet antisémitisme populaire, le haut clergé orthodoxe a toujours une attitude de modération et d'ouverture et condamne les accusations de meurtre rituel. Le patriarche grec de Constantinople adresse une lettre au métropolite de Smyrne. « Ne laisse pas, écrit-il, aux fils de notre religion faire du mal aux enfants d'Israël. » A son tour, le métropolite de Smyrne s'élève contre les accusations de meurtre rituel et intervient en ce sens auprès du clergé de son diocèse, mais le bas clergé orthodoxe reste très hostile aux Juifs et les popes se font volontiers l'écho de ces accusations.

L'attitude de la classe intellectuelle n'est pas aussi homogène qu'on pourrait le penser. Certes, en 1875, la Commission du Musée hellénique de Smyrne affirme son désir de parvenir à l'extinction des persécutions religieuses ; l'élite grecque, dit-elle, est non seulement tolérante, mais amie des Juifs ; c'est l'ignorance du « bas peuple » qui est responsable des préjugés ; l'instruction finira par en venir à bout et par instaurer l'harmonie entre les communautés. Certes aussi, lors du procès des responsables des émeutes de 1901, les avocats grecs des émeutiers s'indignent contre l'accusation de meurtre rituel, mais parmi les journaux grecs, un seul a la même position. La presse grecque ne condamne pas nettement les émeutes antijuives et parle volontiers de calomnies. D'ailleurs, ajoutent les journaux grecs, les Juifs n'aiment pas les Grecs : dans leurs écoles, on n'enseigne pas le grec qui, écrivent-ils, est « la langue générale du pays » et dont la connaissance serait indispensable à l'harmonie entre les communautés. Les observateurs signalent aussi que beaucoup de Grecs « de la haute classe » croient au meurtre rituel.

Il faut remarquer que les accusations de meurtre rituel et l'agitation qui en résulte deviennent très fréquentes dans le dernier tiers du XIXe siècle, à une époque où la communauté juive commence à sortir de son marasme et à constituer une concurrence économique éventuelle. Les domiciles sont rarement attaqués par les émeutiers, les boutiques beaucoup plus souvent. Les colporteurs juifs sont molestés et boycottés. L'artisanat, lui aussi, commence à être un terrain de concurrence. L'Alliance israélite universelle développe ses œuvres d'apprentissage pour essayer de modifier le profil socioprofessionnel de la judéité smyrniote. Un fait est significatif : lors des troubles de 1901 que nous avons rapportés plus haut, les patrons grecs renvoient les apprentis juifs sculpteurs sur bois qu'ils employaient ; le directeur de l'école de l'Alliance en expose clairement les raisons : depuis un an, les anciens apprentis sont devenus compétents et font concurrence à leurs anciens patrons." (p. 78-82)

"Il y a, à Smyrne, avant la Première Guerre mondiale, quinze à vingt fois moins d'Arméniens que de Grecs, trois à cinq fois moins d'Arméniens que de Juifs. Nous avons peu de renseignements sur les relations qui existaient entre Juifs et Arméniens. Les Mémoires de Raphaël Tchicourel, parus en feuilleton dans La Boz del Puevlo, ne sont pas d'un grand secours à ce sujet. Ce commissaire de police a participé activement à la découverte du complot arménien de 1905 et à la recherche de suspects dans les années suivantes, mais il ne nous renseigne guère sur les relations entre les deux communautés. Il y a, de manière certaine, une interpénétration des lieux d'habitat ; plusieurs des Arméniens recherchés par Tchicourel habitent dans le quartier juif ; il y a là une rue en gradins dite escalier des Arméniens. Vue du point de vue juif, la communauté arménienne est très proche de la communauté grecque et les relations entre Juifs et Arméniens sont dépourvues d'aménité. « Les Arméniens, écrit un voyageur français, sont dans les mêmes sentiments de haine des Juifs que les Grecs. » « Peu d'affinités, absence totale de chaleur avec les Arméniens, écrit un de nos correspondants, rapports strictement limités au plan professionnel. » De même, la communauté turque amalgame Grecs et Arméniens. Le boycott déclenché par les Turcs, auquel il est demandé aux Juifs de se joindre, vise les Arméniens comme les Grecs ; le contre-boycott demande aux Arméniens comme aux Grecs de déserter les commerces turcs et juifs." (p. 88)

jeudi 5 juillet 2012

L'antisémitisme virulent et ordurier de Karl Marx et Friedrich Engels

Karl Marx, La Question juive, 1843 :

"Considérons le Juif réel, non pas le Juif du sabbat, comme Bauer le fait, mais le Juif de tous les jours.

Ne cherchons pas le secret du Juif dans sa religion, mais cherchons le secret de la religion dans le Juif réel.

Quel est le fond profane du judaïsme ? Le besoin pratique, l'utilité personnelle. Quel est le culte profane du Juif ? Le trafic. Quel est son dieu profane ? L'argent. Eh bien, en s'émancipant du trafic et de l'argent, par conséquent du judaïsme réel et pratique, l'époque actuelle s'émanciperait elle-même.

Une organisation de la société qui supprimerait les conditions nécessaires du trafic, par suite la possibilité du trafic, rendrait le Juif impossible. (...)

Nous reconnaissons donc dans le judaïsme un élément antisocial général et actuel qui, par le développement historique auquel les Juifs ont, sous ce mauvais rapport, activement participé, a été poussé à son point culminant du temps présent, à une hauteur où il ne peut que se désagréger nécessairement.

Dans sa dernière signification, l'émancipation juive consiste à émanciper l'huma­nité du judaïsme. (...)

Le Juif s'est émancipé d'une manière juive, non seulement en se rendant maître du marché financier, mais parce que, grâce à lui et par lui, l'argent est devenu une puissance mondiale, et l'esprit pratique juif l'esprit prati­que des peuples chrétiens. Les Juifs se sont émancipés dans la mesure même où les chrétiens sont devenus Juifs. (...)

La suprématie effective du judaïsme sur le monde chrétien a pris, dans l'Amérique du Nord, cette expression normale et absolument nette : l'annonce de l’Evan­­gile, la prédication religieuse est devenue un article de commerce, et le négociant failli de l’Evangile s'occupe d'affaires tout comme le prédicateur enrichi. (...)

C'est du fond de ses propres entrailles que la société bourgeoise engendre sans cesse le Juif.

Quelle était en soi la base de la religion juive ? Le besoin pratique, l'égoïsme.

Le monothéisme du Juif est donc, en réalité, le polythéisme des besoins multi­ples, un polythéisme qui fait même des lieux d'aisance un objet de la loi divine. Le besoin pratique, l'égoïsme est le principe de la société bourgeoise et se manifeste comme tel sous sa forme pure, dès que la société bourgeoise a complètement donné naissance à l'état politique. Le dieu du besoin pratique et de l'égoïsme, c'est l'argent.

L'argent est le dieu jaloux d'Israël, devant qui nul autre dieu ne doit subsister. L'argent abaisse tous les dieux de l'homme et les change en marchandise. (...)

Le dieu des Juifs s'est sécularisé et est devenu le dieu mondial. Le change, voilà le vrai dieu du Juif. Son dieu n'est qu'une traite illusoire. (...)

La nationalité chimérique du Juif est la nationalité du commerçant, de l'homme d'argent. (...)

Le judaïsme atteint son apogée avec la perfection de la société bourgeoise (...).

Le christianisme est issu du judaïsme, et il a fini par se ramener au judaïsme. (...)

Ce n'est qu'en apparence que le christianisme a vaincu le judaïsme réel. Il était trop élevé, trop spi­ritualiste, pour éliminer la brutalité du besoin prati­que autrement qu'en la sublimisant, dans une brume éthérée.

Le christianisme est la pensée sublime du judaïsme, le judaïsme est la mise en pratique vulgaire du christianisme ; mais cette mise en pratique ne pouvait devenir générale qu'après que le christianisme, en tant que religion parfaite, eut achevé, du moins en théorie, de rendre l'homme étranger à lui-même et à la nature.
Ce n'est qu'alors que le judaïsme put arriver à la domination générale et extério­riser l'homme et la nature aliénés à eux-mêmes, en faire un objet tributaire du besoin égoïste et du trafic. (...)

C'est parce que l'essence véritable du Juif s'est réalisée, sécularisée d'une manière générale dans la société bourgeoise (...).

Dès que la société parvient à supprimer l'essence empirique du judaïsme, le trafic de ses conditions, le Juif est devenu impossible, parce que sa conscience n'a plus d'objet, parce que la base subjective du judaïsme, le besoin pratique, s'est humanisée, parce que le conflit a été supprimé entre l'existence individuelle et sensible de l'homme et son essence générique.

L'émancipation sociale du Juif, c'est l'émancipation de la société du judaïsme."

Karl Marx, Les luttes de classes en France, partie : "De juin 1848 au 13 juin 1849", 1850 :

"Quant à la bourgeoisie, elle élit le changeur juif et orléaniste Fould."

Karl Marx, Le 18 brumaire de L. Bonaparte, quatrième partie, 1851 :

"Le ministère d'Hautpoul ne comptait qu'un seul homme jouissant d'un certain renom parlementaire, le Juif Fould, l'un des membres les plus tristement fameux de la haute finance. On lui donna le ministère des Finances."

Karl Marx, lettre à Engels, 25 février 1859 :

"J'ai écrit à Lassalle aujourd'hui même et je suis sûr que le petit Juif Braun arrangera l'affaire."

Karl Marx, lettre à Engels, 9 février 1860 :

"Cette ordure de correspondant berlinois du Daily Telegraph, est un youpin du nom de Meier, parent du propriétaire de l'affaire, un youpin anglais du nom de Levy."

Karl Marx, lettre à Engels, 30 juillet 1862 :

"Le négro-juif Lassalle (...). J'ai maintenant acquis la certitude, comme le prouvent la conformation de son crâne et la pousse de ses cheveux, qu'il descend des nègres qui se joignirent à Moïse lors de la traversée de l'Egypte (à moins que sa mère ou sa grand-mère n'aient eu des relations avec un nègre). Il est certain que ce mélange de Juif et d'Allemand avec la substance de base du nègre devait donner un curieux résultat. L'importunité du camarade est également typique du nègre."

Karl Marx, Le Capital, livre I, section II, chapitre 4, 1867 :

"Le capitaliste sait que toutes les marchandises, aussi sordides et nauséabondes qu'elles puissent paraître, sont, au regard de la foi et de la vérité, de l'argent, des juifs circoncis dans l'âme et, de plus, des moyens miraculeux de faire de l'argent, plus d'argent encore."

Karl Marx, ibid., livre I, section II, chapitre 5 :

"Il est évident qu'aucun changement dans la distribution des valeurs circulantes ne peut augmenter leur somme, pas plus qu'un Juif n'augmente dans un pays la masse des métaux précieux, en vendant pour une guinée un liard de la reine Anne."

Karl Marx, ibid., livre III, section IV, chapitre 20 :

"Les peuples commerçants de l'Antiquité existaient comme les dieux d'Epicure dans les entrailles de la terre ou plutôt comme les juifs dans les pores de la société polonaise."

Karl Marx, lettre à Engels, 13 octobre 1867 :

"En matière de vanité littéraire, le camarade [Borkheim] est un pur youpin."

Karl Marx, lettre à Engels, 14 avril 1870 :

"Dans le Volksstimme, elle est belle la construction que le petit Juif Léo Frankel (correspondant parisien de Schweitzer, j'ignore s'il l'est encore) tire de mon explication des éléments de la valeur."

Karl Marx et Friedrich Engels, "Le projet de loi sur l'emprunt forcé et son exposé des motifs", La Nouvelle Gazette Rhénane, 26 juillet 1848 :

"Le Juif Pinto, le célèbre joueur en Bourse du dix-huitième siècle, recommande dans son livre sur la « circulation », de jouer à la Bourse."

Friedrich Engels, "La Posnanie", La Nouvelle Gazette Rhénane, 29 avril 1849 :

"Les lecteurs de la Nouvelle Gazette Rhénane se souviennent comment nous avons appris (...) que les serins nationalistes allemands et les non moins allemands brasseurs d'affaires de ce bourbier qu'est le Parlement de Francfort ont, lors de ces recensements, compté une fois encore comme Allemands les Juifs polonais, bien que cette race, la plus crasseuse de toutes, ne puisse ni par son jargon ni par son origine, mais tout au plus par sa frénésie de profit être apparentée avec Francfort (...)."

Friedrich Engels, La guerre des paysans allemands, chapitre 3, 1850 :

"Les conjurés demandaient le pillage et l'extermination des Juifs, dont l'usure pressurait déjà, à cette époque comme aujourd'hui encore, les paysans alsaciens (...)."

L'antiracisme convaincu et audacieux de Theodor Herzl

Bernard Lewis, Semites and Anti-Semites : An Inquiry into Conflict and Prejudice, New York-Londres, W. W. Norton & Company, 1986, p. 174-177 :

"Herzl et ses collaborateurs immédiats étaient, en tous points, des Européens typiques de leur génération (partageant la confiance enjouée du XIXe siècle dans la supériorité de la civilisation européenne sur toutes les autres, et la croyance en la mission européenne de mener, et, incidemment, de dominer, le reste du monde sur le chemin de l'élévation). Même ceux qui, comme Herzl lui-même, professaient des opinions libérales ou de gauche, partageaient cette perception, comme c'était le cas de figures antérieures telles que Karl Marx et Friedrich Engels. Dans la vision des premiers sionistes d'Occident, les Juifs d'Europe (ils étaient à peine conscients de l'existence des autres) étaient des Européens authentiques, participant aux mêmes tâches nobles que leurs compatriotes chrétiens consistant à amener le progrès à l'arriéré et la lumière à l'ignorant. Comme la plupart des écrivains du XIXe siècle, les Européens et autres, qui considéraient cette question, ils attachaient une grande importance à la notion de race, qu'ils ne comprenaient bien sûr ni dans le sens nazi, ni dans celui de l'Amérique moderne, mais dans le sens courant de cette époque-là et dans ce lieu (c'est-à-dire, ce qu'on appelle aujourd'hui l'appartenance ethnique). Dans le langage accepté du discours de leur temps, les mots tels que race, empire, et colonie avaient des connotations positives, très différentes des significations négatives qu'ils ont acquises.

Sur le plan plus pratique, le premier porte-parole du sionisme trouvait ce langage utile pour faire appel à des puissances impériales, et en particulier à la Grande-Bretagne, sans le soutien desquelles l'ensemble de l'entreprise n'aurait jamais pu réussir.

Selon une phrase célèbre, aujourd'hui citée par les opposants, et non les défenseurs du sionisme, l'objectif du mouvement était "d'apporter un peuple sans terre à une terre sans peuple". Sans nul doute, la Palestine était peu peuplée à cette époque, mais ce n'était pas une terre sans peuple, et ses habitants n'étaient pas isolés ; ils faisaient partie de grandes entités historiques telles que l'Empire ottoman, la nation arabe ou syrienne, et par-dessus tout, la communauté de l'islam.

La phrase est attribuée au romancier anglo-juif Israël Zangwill, qui, dans un article publié en 1901, fit remarquer : "La Palestine est un pays sans peuple ; les Juifs sont un peuple sans pays. La régénération du sol amènerait la régénération des gens". Zangwill devint plus tard vivement conscient du problème présenté au sionisme par la population arabe. A un moment, il se détourna de la Palestine, et dirigea un mouvement en faveur d'un foyer national juif dans un territoire vide ailleurs. Ce mouvement n'aboutit à rien, et en 1923, au moment de l'accord pour un échange de populations entre la Grèce et la Turquie, il proposa un échange similaire pour la Palestine. Sa proposition fut ignorée à l'époque, même si les événements de 1948-1949 s'approchèrent de sa réalisation.

Quelques-uns des premiers sionistes occidentaux ne parvinrent tout simplement pas à voir quelque problème que ce soit, et regardèrent la population arabe de Palestine à peu près de la même façon que les autres colons blancs regardaient les habitants existants des pays où ils s'installaient en Asie, encore plus en Afrique, et surtout dans les Amériques. Mais la plupart d'entre eux étaient au courant dès le début qu'il y avait une population arabe en Palestine, et tentèrent de diverses façons de gagner leur acceptation. Même Vladimir Jabotinsky, l'apôtre du sionisme militant et militaire, dans un poème célèbre, parle d'une terre où "les fils de l'Arabie, les fils de Nazareth (c'est-à-dire les chrétiens), et mes fils" prospéreraient côte à côte. Theodor Herzl, le fondateur du mouvement sioniste, montre un souci pour les habitants arabes de la Palestine. Dans son roman utopique Ancien-Nouveau-Pays (Altneuland), publié peu avant sa mort, il dépeint son Etat juif idéal du futur ou plutôt, son foyer national juif idéal, puisque son utopie sioniste est toujours sous une sorte de suzeraineté turque relâchée. Les dirigeants sont cependant élus, et un candidat qui fait campagne sur un programme xénophobe est dénoncé par tous les héros de Herzl et est ignominieusement défait. Tout au long du livre, un grand accent est mis sur l'absence de toute discrimination selon la race, la croyance ou (une remarquable caractéristique pour un livre publié en 1902) le sexe. Dans le rêve de Sion de Herzl, les femmes ont des droits égaux, les Arabes ont une place sécurisée et honorée, et l'un d'entre eux, à qui il est demandé par un visiteur européen si les Arabes ne sont pas contrariés par l'immigration juive, parle avec éloquence des nombreux avantages économiques et autres que les Juifs avaient amenés à son peuple. Dans le même roman, un éminent scientifique juif parle des noirs. Le passage mérite d'être cité :

Il y a encore un problème de malheur racial non résolu. Les profondeurs de ce problème, dans toute leur horreur, que seul un Juif peut sonder. ... Je veux dire le problème nègre : pensez aux horreurs terrifiantes de la traite négrière. Des êtres humains, parce que leurs peaux sont noires, sont dépouillés, enlevés, et vendus. ... Maintenant que j'ai vécu pour voir la restauration des Juifs, je voudrais paver la voie à la restauration des nègres.


Herzl, clairement, n'était pas raciste, et montrait une préoccupation pour la souffrance noire, ce qui est inhabituel en 1902 ; mais il était évidemment influencé par le paternalisme naïf de son temps, avec son incapacité caractéristique à comprendre la colère ou les aspirations des peuples colonisés. C'est le moins surprenant, étant donné que ces aspirations ne faisaient que commencer à apparaître, à ce moment-là, parmi les peuples coloniaux eux-mêmes.

La ligne d'argumentation impériale, et le paternalisme qui l'accompagnait parfois, avaient peu d'attrait pour les Juifs est-européens qui fournissaient la majeure partie des immigrants, et qui, au cours de la Première Guerre mondiale, prirent le contrôle de la direction sioniste. Dans la plupart des cas, ils se considéraient comme des victimes de l'Europe, fuyant à l'instar des pionniers américains pour créer de nouveaux foyers, non pas comme des porte-drapeaux de la civilisation européenne dans laquelle ils avaient tant souffert."

Albert Regnard : socialiste, communard, "libre-penseur" anticlérical, antisémite et raciste aryaniste

"Aryens et Sémites : le bilan du Christianisme et du Judaïsme", La Revue socialiste, n° 30, juin 1887 :

"L'Empire a disparu dans l'effondrement de la France. Malheureusement, la propagande anti-religieuse, socialiste et athée, gênée d'ailleurs par toutes sortes d'entraves, n'avait pas eu le temps en quatre ou cinq ans, de pénétrer assez profondément dans les masses. Cette fois encore, le nombre n'était pas la force et la République oligarchique favorisa pendant de trop longues années la continuation du règne de l'église et de la ploutocratie, tout aussi puissantes aujourd'hui que sous l'Empire.

Eh bien ! le livre de M. Drumont, « malgré ses blasphèmes et ses erreurs », dirai-je à mon tour, a eu l'immense mérite de ramener l'attention d'une génération trop indifférente sur un de ces problèmes d'intérêt primordial dont la solution importe le plus au bonheur du genre humain. En tapant comme un sourd, en faisant jouer la mine dans tous les coins sous le Judaïsme, ce démolisseur forcené ne s'est pas aperçu qu'il ruinait du même coup l'édifice catholique. Et c'est là de l'excellente besogne, quoique inconsciente ; c'est par là que ce livre nous plaît et qu'il a réjoui le coeur de millier d'hommes, parmi les acheteurs de ses cent vingt éditions. C'est aussi par ses violentes attaques contre cet autre produit immédiat du Sémitisme : — le Capitalisme — par les invectives contre ce régime de sauvage concurrence, contre l'infamie des tripoteurs de Bourse, contre l'insolence des milliardaires : et d'autant plus que les coups de fouet ne vont pas cingler le visage des seuls fils d'Israël, mais encore d'un tas d'agioteurs incirconcis, judaïsés par le Christianisme !

Ce qui nous réjouit encore, c'est de voir proclamer et répandre par les milliers d'exemplaires de la France juive, cette éclatante vérité, contestée seulement par l'ignorance des naïfs ou la mauvaise foi des intéressés : — la réalité et l'excellence de la race Aryenne, de cette famille unique à laquelle l'humanité doit les merveilles du siècle de Péricles, la Renaissance et la Révolution — les trois grandes époques de l'histoire du monde — et qui seule est en mesure de préparer et d'accomplir l'achèvement suprême de la rénovation sociale.

« Le rôle du Sémite, dit M. Drumont, sa pensée fixe a été constamment de réduire l'Aryen en esclavage, de le mettre à la glèbe. Il a essayé d'arriver à ce but par la guerre, et Littré a montré le caractère de ces grandes poussées qui faillirent donner aux Sémites l'hégémonie du monde. » Hélas ! ce que n'avait pu, contre Rome, Carthage avec Annibal, Paul l'a réalisé. Oui ! le Sémitisme a eu l'hégémonie du globe ; de l'Orient, par l'Islamisme, de l'Occident, de la race aryenne, par le christianisme.

Eh ! quoi, ces Romains, ces conquérants — et bien mieux ! — ces organisateurs du monde ont été vaincus par le Sémitisme !" (p. 500-501)

"Oui, il existe déjà une famille humaine remarquable entre toutes par la beauté des formes et la blancheur de la peau, distincte encore des autres variétés à peau plus ou moins blanche, et en particulier des Sémites, par le langage et par les qualités maîtresses du cerveau. On la connaît sous le nom de Race Aryenne, ou Indo-Européenne ; les Grecs et les Romains, les Hindous, les Iraniens, les Celtes comme les Germains, les Slaves et les Néo-latins d'aujourd'hui sont des rameaux divergents de cette souche illustre. « Pour la conformation physique, dit excellemment M. de Gobineau, il n'y a pas de doute : c'était la plus belle race dont on ait jamais entendu parler. La noblesse de ses traits, la vigueur et la majesté de sa stature élancée nous sont attestées par des témoignages qui, pour être postérieurs à l'époque où elle était réunie n'en ont pas moins un poids irrésistible... Le fond du type demeura partout le même, et il est peu contestable que la souche qui, même dégénérée de sa beauté primordiale, fournissait des types comme ceux des Kachemyriens actuels, comme ceux dont la représentation a été figurée sous les premiers successeurs de Cyrus, enfin que les hommes dont l'aspect physique a inspiré les sculpteurs de l'Apollon Pythien et de la Vénus de Milo, formaient la plus belle espèce dont la vue ait pu réjouir les astres et la terre.

« La couleur des Aryens était blanche et rosée ; tels apparurent les plus anciens Grecs et les Perses ; tels se montrèrent aussi les Hindous primitifs. Parmi les couleurs des cheveux et de la barbe, le blond dominait, et on ne peut oublier la prédilection que lui portaient les Hellènes ; ils ne se figuraient pas autrement leurs plus nobles divinités. Tous les critiques ont vu dans ce caprice d'une époque où les cheveux blonds étaient devenus rares à Athènes et sur les quais de l'Eurotas, un ressouvenir des âges primitifs de la race hellénique ».

Mais la race Aryenne n'est pas seulement la plus belle et la plus vigoureuse, — qualités qui sont aussi des vertus, aretai, au sens grec, au sens vrai du mot : elle surpasse encore toutes les autres, comme nous le verrons, par les aptitudes sociologiques, par les propriétés du cerveau. « Elle possède seule la notion de la justice, le sentiment de la Liberté, la conception du Beau ».

Qui donc, pour le rappeler rapidement, a fondé sur des bases inébranlables le concept de la justice ? Qui donc a formulé cet axiome éternel, que nous avons mis deux mille ans à retrouver. « Le droit doit être le même pour tous, — to d'orthon lêpteon isôs — qui donc, si ce n'est cet Aryen grec, l'incomparable Aristote ? Et n'est-ce pas la Révolution qui, depuis l'antiquité, a fait les premiers pas vers la réalisation de ce principe vraiment immortel ? Libre à M. Renan d'adorer ce qu'il avait brûlé et de nous apprendre qu'elle avait été préparée par les Juifs ; ces choses là peuvent être bonnes à dire dans une synagogue, dans une assemblée de beni-Israel : elles ne supportent pas l'examen. Quant au Socialisme — j'entends le Socialisme scientifique avec son application selon la formule du collectivisme — personne ne niera que ce ne soit une création Franco-germanique, c'est-à-dire Aryenne dans toute la force du terme.

Et d'ailleurs, toute conception scientifique, toute science réelle ne nous vient-elle pas aussi de cette élite immortelle de la race, qui donna son nom à l'Hellade ? Pythagore, Archimède, Aristote, Hypocrate, sans parler des autres, suffisent pour nous rappeler qu'à la Grèce nous devons encore ce service inestimable, l'institution de toutes les sciences, sur des bases inébranlables et d'après des principes coordonnés, depuis la Mathématique jusqu'à la Biologie en passant par la Physique. Les Arabes, dans les siècles des ténèbres, nous ont transmis quelques-uns de ces trésors, se montrant plus d'une fois commentateurs habiles ; ils n'ont été que cela. Ils ont bien pu, par exemple, donner un nom à l'Algèbre ; mais c'est à Diophante qu'on en doit la découverte.

Quant à ce qui regarde la conception du Beau, est-il nécessaire d'évoquer les chefs-d'oeuvre inimitables de la sculpture grecque et de la peinture de la Renaissance, et, dans l'ordre littéraire, les génies prodigieux qui depuis le temps des épopées de l'Inde et de l'Ionie jusqu'à nos jours, ont fait vibrer le coeur de l'homme en chantant sa gloire avec ses douleurs et ses espérances ? Qu'est-ce au surplus que le Temps dans l'histoire, qu'est-ce que le lieu en regard de la Race ? N'est-il pas évident qu'Oreste et Hamlet, Lady Macbeth et Clytemnestre sont sortis de cerveaux identiques ? Oui, Eschyle et Shakespeare, Phidias et Raphaël, comme Lucrèce et Diderot, comme Goethe sont bien issus du même sang, d'une même race, dont l'Humanité peut dire avec pleine raison : « Celle-là est ma fille bien aimée, sur laquelle reposent toutes mes espérances »." (p. 514-518)

"Correspondance", La Revue socialiste, n° 63, mars 1890 :

"Je nie que le Socialisme poursuive « l'Egalité des races » comme le veut notre collaborateur. Le Socialisme poursuit la solution de la Question sociale, qui n'a rien de commun avec le problème insoluble, selon moi, de l'égalité du Canaque et du Parisien. J'ajoute que même en adoptant l'idée de la lutte des races, le Socialisme se place encore au vrai point de vue en défendant une race supérieure par ses qualités intellectuelles et morales, contre les empiétements d'une autre race, la juive, qui, déplorablement inférieure à cet égard, est en train de nous imposer sa domination, en raison même de la seule qualité qu'on ne puisse lui refuser : la volonté ferme et persistante d'accaparer à nos dépens, tous les biens de la terre.

Le Juif est vis-à-vis de l'Aryen, comme le capitaliste vis-à-vis du prolétaire et, dans une bonne mesure, le capitalisme est une création sémitique." (p. 348)

mardi 3 juillet 2012

Armand Lévy : catholique d'origine juive, révolutionnaire de 1848, ami du poète polonais Adam Mickiewicz, agent de propagande bonapartiste, défenseur du principe des nationalités sans turcophobie, proto-sioniste

Alain Plessis, Nouvelle Histoire de la France contemporaine, tome 9 : "De la fête impériale au mur des fédérés (1852-1871)", Paris, Le Seuil, 1979, p. 178 :

"L'empereur [Napoléon III] a ses propres publicistes ou agents de propagande : pour toucher la classe ouvrière il fera ainsi appel à Armand Lévy et à Hugelmann, deux révolutionnaires de 1848, à Darimon aussi, l'ami d'Emile Ollivier."

N. Gruss, "Une amitié exemplaire : Adam Mickiewicz et Armand Lévy", Les Nouveaux Cahiers (revue de l'Alliance Israélite Universelle), n° 26, 1971 :


"En compagnie de Lévy, Mickiewicz part pour la Turquie. Une Légion polonaise y est créée pour combattre la Russie et libérer la Pologne. Nous sommes en 1855 au moment de la guerre de Crimée. La Turquie, aidée par la France et l'Angleterre, se bat alors contre la Russie. Mais le poète disparaît soudainement. Le bruit court que des aristocrates polonais ennemis l'avaient empoisonné... Mais, nous ne nous arrêterons, ici, que sur ses idées concernant les juifs.

A Smyrne (Izmir), Mickiewicz et son secrétaire Lévy se rendent à la grande synagogue. Dans une conversation avec le rabbin, Lévy déclare : « Il me semble que te temps du retour à Jérusalem se rapproche ». Quand le rabbin lui demanda sur quels signes il se fondait, Lévy répondit : « La chute prochaine de l'autorité papale, la présente agonie de la Turquie et la ruine de la Russie ». Boreisza cite encore les propos tenus par Mickiewicz à Lévy, après la chute de Sébastopol : « Je ne voudrais pas que les juifs quittent la Pologne car, de même que l'union entre la Pologne et la Lithuanie, différentes par la race et la religion, a donné sa dimension politique et militaire à notre République, l'union entre la Pologne et Israël renforcera notre puissance morale et matérielle. L'aspiration de la Pologne à la renaissance impose la résorption des causes de sa chute, c'est-à-dire qu'il faut réunir fraternellement les différentes races et religions de notre patrie ». (...)

C'étaient, là, les pensées du prophète (grand poète) du peuple polonais, — c'est ainsi qu'on qualifiait Mickiewicz, et Boreisza les rappelle avec l'intention d'accuser le régime actuel. Dans le camp de Saddik-Pacha, Mickiewicz et Lévy rencontrèrent des soldats juifs, surtout des prisonniers russes, originaires de Crimée et de Bessarabie. L'idée leur vint alors de créer une Légion juive, où le judaïsme pourrait être respecté. Ce projet reçut l'accord de personnalités autorisées ; des officiers français d'origine juive y souscrivirent. Mickiewicz pensait qu'en faisant leur entrée en Pologne, les détachements juifs attireraient à eux la majorité de la population juive, donnant ainsi l'exemple et stimulant les Polonais à se battre contre la Russie. Ces derniers auraient acquis la certitude que, là où combattent les juifs, la victoire est assurée.

Pendant ce temps, Lévy établit des contacts avec des cercles juifs afin d'obtenir une aide financière pour appuyer ce plan. A ce moment, arriva, en Turquie, un émissaire d'Alphonse de Rothschild en vue de négocier avec le Sultan un prêt à la Turquie. Rothschild étant lié aux francs-maçons, Lévy put facilement rencontrer son délégué, Israël Landau, grâce auquel il put approcher le ministre turc des Affaires étrangères. Rothschild, d'une part, et la communauté juive, de l'autre, devaient supporter la charge matérielle de la Légion. Mais les Turcs firent traîner les choses en longueur, de crainte de complications avec la chrétienté si les juifs recevaient certaines concessions à Jérusalem. La fin de la guerre de Crimée et la conclusion de l'accord sur l'emprunt réduisirent à néant toute l'entreprise. Les banquiers juifs n'avaient pas tenu à s'engager trop avant."

Ladislas Mickiewicz, Adam Mickiewicz : sa vie et son oeuvre, Paris, Albert Savine, 1888, p. 318-319 :


"Le 15 octobre [1855], Armand Levy, en se promenant dans le camp de Sadyk-Pacha, avait rencontré un soldat israélite fait prisonnier par les Turcs et qui, avec plusieurs de ses compagnons, préféra s'engager contre la Russie que de rester prisonnier de guerre. Rentré sous la tente, il demanda à Adam Mickiewicz si, de même qu'il existait déjà un régiment presque exclusivement polonais sous le général Zamoyski et un régiment de Kosaks sous Sadyk-Pacha, on ne pourrait pas créer un régiment d'Israélites polonais. « Vous avez raison, répondit Adam Mickiewicz. Une fois entré en Pologne, un pareil régiment permettrait d'entraîner une synagogue et les autres synagogues suivraient. Or, notre paysan sait le Juif si prudent qu'en le voyant prendre parti contre la Russie, il en serait frappé. » De retour à Constantinople, Armand Levy alla en causer avec le banquier Camondo, qui accueillit cette idée avec faveur. Levy lui remit une note dictée par Mickiewicz et que Camondo alla lire à Rechid-Pacha, qui trouva le projet réalisable. Ali-Pacha, alors grand Vizir, n'y fit pas d'objection. Rouchdi-Pacha, ministre de la guerre, fut plus réservé et répondit que la Turquie se proposait plutôt d'amalgamer ses sujets que de les organiser en corps militaires distincts, et il émit la crainte que ce ne fut un précédent dangereux. L'affaire en était là, c'est-à-dire soumise à l'examen de la Sublime-Porte, quand Adam Mickiewicz mourut."

Carol Iancu, "Aux sources de l'Etat d'Israël : La Conférence sioniste de Focşani (1882) en Roumanie", in Jean-Antoine Gili et Ralph Schor (dir.), Hommes, idées, journaux. Mélanges en l'honneur de Pierre Guiral, Paris, Publications de la Sorbonne, 1988, p. 219-220 :


"(...) c'est au publiciste français Armand Lévy (1827-1891) que revient le mérite d'avoir le premier popularisé l'idée d'un retour imminent à Jérusalem. Partisan du principe des nationalités (il oeuvra pour la libération et l'indépendance des Polonais, des Roumains et des autres peuples balkaniques), Armand Lévy préconisa la constitution d'une légion juive, premier pas pour la renaissance de la nation juive. Pendant son séjour à Bucarest en 1857 il fut l'un des fondateurs (avec le docteur Iuliu Barusch, le « Mendelssohn roumain ») du journal bilingue L'Israélite roumain (français-roumain). Tout en y publiant des articles en faveur de l'émancipation des Juifs roumains, il y exprima sa foi inébranlable dans la renaissance nationale juive. En 1867 un médecin de Giurgiu, le docteur Wertheimer s'adresse au président de l'Alliance israélite universelle de Paris dans le but d'une colonisation agricole et la « restauration d'Israël ». Une année plus tard le rabbin Aizic Taubes de Bârlad intervient avec Armand Lévy, mais sans succès auprès du ministre Bratianu pour obtenir l'aide des autorités roumaines en vue d'une émigration massive vers la Palestine."

Armand Lévy, L'Empereur Napoléon III et les Principautés roumaines, Paris, E. Dentu, 1858, p. 9-11 :

"L'alliance de la France avec les Turcs remonte, en effet, au temps de François Ier et de Soliman-le-Magnifique. La France est la première nation chrétienne qui ait fait amitié avec les Musulmans.

Et, au commencement de ce siècle, quand, après la bataille d'Austerlitz, l'ambassadeur ottoman vint, au nom de la Sublime-Porte, saluer l'empereur Napoléon, Napoléon lui dit : « Tout ce qui arrivera d'heureux ou de malheureux aux Ottomans sera heureux ou malheureux pour la France. Transmettez ces paroles au Sultan. Et qu'il s'en souvienne toutes les fois que mes ennemis, qui sont aussi les siens, voudront arriver jusqu'à lui. Il ne peut jamais avoir rien à craindre de moi. Uni avec moi, il n'aura jamais à redouter la puissance d'aucun de ses ennemis. »

Après la bataille d'Iéna, Napoléon écrivait du camp d'Ostérode, 3 avril 1807, au Sultan : « On m'a proposé la paix. On m'accordait tous les avantages que je pouvais désirer ; mais on voulait que je ratifiasse l'état de choses établi entre la Porte et la Russie par le traité de Sistow, et je m'y suis refusé. J'ai répondu qu'il fallait qu'une indépendance absolue fût assurée à la Porte, et que tous les traités qui lui ont été arrachés pendant que la France sommeillait fussent révoqués. »

Cette lettre de Napoléon avait été précédée et elle fut suivie d'assurances verbales, mais formelles, qu'il ne remettrait pas l'épée au fourreau que la Crimée n'eût été rendue au Croissant. Mais Sélim fut renversé par les Janissaires ; et Napoléon, voyant échouer ainsi les projets de réorganisation de l'armée ottomane et ne pouvant plus compter sur la coopération des Turcs, accepta l'entrevue de Tilsitt.

Toutefois, jamais Napoléon n'a consenti à sacrifier les Turcs. Voici ses paroles : « Alexandre voulait Constantinople, je ne devais pas l'accorder : c'est une clé trop précieuse ; elle vaut à elle seule un empire ; celui qui la possédera peut gouverner le monde. — C'est surtout à cause des Grecs, ses coreligionnaires, que je n'ai pas voulu lui donner Constantinople ; il eût acquis une population dévouée, et la Russie eût pu un jour inonder l'Europe avec ses cosaques. — Constantinople m'a toujours apparu comme un intérêt français, parce que c'est le marais qui empêche de tourner la droite française. »

A Erfurth, 28 septembre 1808, il fut question entre l'empereur Napoléon et l'empereur Alexandre du partage de l'Orient. La France gagnait l'Egypte et la Syrie ; la Pologne renaissait de ses cendres. Napoléon pouvait poser sur sa tête la couronne d'Occident. « Le traité fut rédigé, dit-il ; mais, au moment de signer, je ne pus m'y décider. Qui me répondait que l'empereur Alexandre, une fois saisi de Constantinople, ne reviendrait pas à l'alliance anglaise pour me reprendre la Pologne et réduire la puissance française de telle sorte que la puissance russe n'eût plus eu ni rivalité ni contrôle. Et Alexandre m'en a toujours voulu. »

C'est ainsi que l'intérêt de la France et des Turcs se trouve rapproché, et que la France n'a reculé devant aucun sacrifice pour empêcher la conquête de Constantinople par la Russie. La pensée de Napoléon Ier a été suivie par Napoléon III. Si la Crimée n'a pas été arrachée à la Russie, du moins les traités qui avaient établi le protectorat russe sur les Principautés du Danube, pendant que la France sommeillait, ont été révoqués. Et ce n'est pas après une lutte aussi longue et aussi glorieuse que l'a été l'expédition de Crimée, que l'empereur Napoléon III pouvait tenir à Stuttgardt un langage moins ferme que l'Empereur son oncle ne le fit à Erfurth avec le premier Alexandre."

Armand Lévy, La Question d'Orient et les périls extérieurs de la République. Lettre ouverte à MM. les députés et conseillers généraux, Paris, Librairie du Luxembourg, 1883, p. 4 :


"Et tous les trois ensemble, France, Angleterre et Italie, nous serions forcément écoutés, quand nous réclamerions de l'Autriche-Hongrie la cessation de son occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine qui devraient, selon qu'elles le préféreraient, pouvoir s'annexer soit à la Serbie, soit au Monténégro, et quand nous appuierions les aspirations des Bulgares à se gouverner par eux-mêmes, au lieu de rester sous tutelle russe.

Les Russes se sont empressés de substituer à la domination ottomane leur protectorat en Bulgarie après la paix de 1878, de même qu'ils l'avaient fait en Moldavie et en Valachie après la paix de 1829. Mais les Bulgares, qui ont été à l'école politique des Roumains, inclineront vite à imiter leur patriotique résistance, qui se manifesta moins de cinq ans après le traité d'Andrinople, par lequel la Russie avait obligé la Porte à leur rendre leur autonomie. Déjà plus de quatre ans sont passés depuis le traité de Berlin, par lequel l'autonomie a été reconnue aux Bulgares. Et le protectorat russe leur pèse. Il n'y a qu'à seconder leur frémissement de liberté, et aussi à les aider dans l'affranchissement de leurs frères restés sous le joug turc.

Pas plus que nous ne devrions laisser aux Russes le monopole de la défense des intérêts bulgares, nous ne devrions les laisser prendre les premiers en mains la cause de l'Arménie. C'est nous qui devrions rappeler les stipulations du traité de 1878 en sa faveur. Notre désintéressement visible doublerait l'autorité de notre parole et garantirait notre popularité.

Il ne peut, d'ailleurs, en notre siècle, s'agir d'une extermination de Maures comme au XVe. Les Turcs eux-mêmes ont droit à l'existence, et nul n'est fondé à les déclarer incivilisables à perpétuité. Il est juste qu'ils replient leurs tentes de pays conquis : mais, eux aussi, doivent trouver leur place au soleil.

C'est une erreur de croire que les Russes qui, le plus souvent, agissent en barbares dans notre Europe, peuvent porter la civilisation en Asie."

dimanche 1 juillet 2012

Gustave Hervé : de l'antipatriotisme internationaliste au patriotisme philosémite et pro-sioniste

La muraille, Paris, Bibliothèque des ouvrages documentaires, 1916, p. 46 :

"Longtemps j'ai considéré comme une chimère le rêve de ces Juifs sionistes qui réclament qu'on leur rende la terre de leurs ancêtres. Des colonies juives se fondaient ça et là, en Palestine, colonies modèles où les Juifs montraient qu'après deux mille ans de vie urbaine, ils n'avaient rien perdu des qualités de leurs aïeux, les paysans de Judée et de Galilée. Mais comment espérer jamais que la Palestine pût ressusciter sous la botte turque ? Mais voici que la Turquie se suicide ; voici que l'Europe va s'adjuger les territoires où les conquérants turcs, en six siècles de domination, n'ont pas réussi à fonder une vraie nation, en se fondant avec les indigènes ; voici que la Palestine va sans doute tomber dans le lot de la France républicaine.

La France de la Révolution a rendu aux Juifs français la dignité humaine. Aujourd'hui, il faut qu'elle fasse plus encore : il faut qu'elle ressuscite la nation juive. Il faut qu'à sa voix tous les juifs de Russie, de Roumanie, de Pologne, d'Asie-Mineure, tous les juifs qui ont conservé une conscience nationale juive, aillent occuper, à la paix, la terre de leurs ancêtres !"

"Casse-cou ! Chancelier Hitler !", La Victoire, 31 mars 1933 :

"Adolf Hitler, à quelles catastrophes, malgré vos bonnes intentions, votre inexpérience politique et votre fureur antisémite conduisent-elles la patrie allemande que vous avez si bien sauvée de la gangrène marxiste ?"

"L'immonde antisémitisme !", La Victoire, 13-14 novembre 1938 :

"Vous représentez-vous ces pauvres gens qui subissent depuis cinq ans toutes les avanies, toutes les brimades, toutes les humiliations, toutes les vexations, toutes les iniquités quand, réveillés la nuit en sursaut, ils assistèrent, impuissants et terrorisés, au sac de leurs boutiques ! (...) En ce jour affreux pour les Juifs de toute la terre, combien nous sommes de cœur, en particulier, avec nos compatriotes israélites. Ils étaient mêlés avec tous les autres Français dans les tranchées, il y a vingt ans, payant de leur part de sacrifices la joie et l'honneur d'être des citoyens français. (...) Comme, en des heures comme celles-ci, on regrette de n'être pas juif, pour souffrir avec eux et partager leurs peines ! (...) Honte au peuple allemand d'avoir laissé l'antisémitisme, cette lèpre, empoisonner son esprit et son cœur ! (...) Honte à Hitler et au gouvernement naziste d'avoir organisé et couvert ces ignobles représailles pour le crime d'un gamin de 17 ans, dont la persécution, la misère et l'exil avaient détraqué les nerfs et la cervelle ! (...) Et nous, ici, qui à deux reprises, une première fois avant 1914, une deuxième fois il y a dix ans, prêchions la réconciliation avec la grande nation germanique, avec ce grand foyer de civilisation, en lui accordant quand elle était par terre, après sa défaite, la révision honorable du traité de Versailles, et jusqu'à la restitution de ses colonies ! Il est beau le foyer de "la Kultur"."

Le philosémitisme de coeur et de raison de Claude Farrère

Claude Farrère, discours lors d'une séance solennelle du Comité français pour la protection des intellectuels juifs persécutés, 10 mai 1933 :

"Mesdames,
Messieurs,

Après les grands orateurs que vous venez d'entendre, je n'aurais garde de me risquer à aborder les hautes questions, morales et religieuses à la fois, qu'ils ont traitées, j'en serais tout à fait indigne. Mais j'ai entendu tout à l'heure, dans la bouche de mon grand ami, le Ministre Piétri, et dans la bouche de plusieurs des orateurs qui m'ont précédé, quelques mots, un mot qui est tant inquiétant, parce que nous sommes des hommes qui avons supporté de lourdes épreuves dont nous n'avons pas encore perdu tout souvenir — il y a quelque quinze années, nous avons subi la guerre — j'ai entendu tout à l'heure parler du chômage que cette grande émigration risquait d'accroître, j'ai entendu parler de la vague antisémite, qui présenterait comme une menace pour la paix et mon coeur de vieux combattant, président de l'association des écrivains anciens combattants, s'est ému.

Je veux dire tout de suite les réflexions qui me sont venues, parce que je crois qu'elles sont tout de même rassurantes. A l'instant, M. le Pasteur Monod rappelait une page douloureuse de notre histoire de France, ce qui s'est passé en octobre 1685, lorsque Louis XIV, mal entouré, mal conseillé et surtout mal informé, prit de telles mesures de restrictions pour la liberté de conscience que cent mille Protestants sortirent de France. Le Roi n'avait pas voulu cela, le Roi ne désirait pas que des citoyens français quittassent leur patrie, mais le résultat n'en était pas moins acquis, ces cent mille Français qui sortaient de France en sortaient parce qu'ils avaient préféré la liberté entière de leur conscience à leur intérêt matériel.

Où sont-ils allés ? Eh bien ! ils sont allés, certains, chez les peuples voisins, je ne dirai pas chez les peuples ennemis, car dans ce temps-là il n'y avait pas de peuples ennemis, il y avait quelquefois des rivalités commerciales, des rivalités économiques, quelquefois des guerres de gouvernement, des luttes pour un intérêt quelconque, mais les peuples s'en tenaient généralement assez dédaigneux et la réconciliation suivait la paix promptement, en sorte que les Protestants qui, à ce moment, sortaient de France, il serait injuste de les accuser d'être allé chez les ennemis.

Aujourd'hui, après plus de deux cents années, voilà que tout à coup, à une époque où vraiment les questions confessionnelles, j'en ai eu ici la preuve tout à l'heure, sont traitées avec tant de réciproque tolérance, avec des coeurs si hauts et si purs, tout à coup une confession se trouve jetée hors de la vie.

N'attendez pas d'un ancien combattant qu'il se permette de juger les Gouvernements ni les peuples étrangers. Ce qu'ils font est leur affaire ; je me mêle de mes propres affaires à moi, les affaires de la France.

Je dis que la France a, aujourd'hui, une occasion magnifique d'ouvrir les deux bras aux exilés. Et ne craignons pas le chômage, et ne craignons pas les conséquences d'un geste généreux. Est-ce que jadis les Protestants qui ont quitté la riche France de Louis XIV pour aller principalement dans l'électorat de Brandebourg, y ont apporté le malheur ou la ruine ? Non, ils ont apporté ce qu'ils possédaient, c'est-à-dire une intelligence industrielle extrême, un goût de la manufacture qui était grand, ils ont apporté le progrès.

Et notre intérêt est vivant, c'est l'intérêt du pays. Il sera plus nombreux et plus fort d'accueillir tous ceux qui nous feront l'honneur de passer notre frontière, sachant que chez nous il y a la liberté de conscience, la liberté de travail. Et tous ceux qui viennent sous la seule condition de respecter nos lois, j'estime qu'en les accueillant, exilés volontaires ou involontaires, la France fait d'abord une bonne affaire, et ensuite un geste généreux qui est digne d'elle et qui la redressera encore parmi les nations... je n'en veux pas plus."