samedi 2 juin 2012

Salonique l'Ottomane, Salonique la Juive



Edgar Morin, entretien avec Yves Lacoste : "De l'Europe médiane et du rôle historique des diasporas juives", Hérodote, n° 48, 1er trimestre 1988, p. 15-16 :


"Salonique qui faisait partie de l'Empire ottoman, jusqu'en 1912, était la ville d'Europe la plus peuplée de juifs ; ils y étaient majoritaires et c'était la ville sinon la plus cosmopolite du moins la plus occidentalisée de l'Empire ottoman, notamment par l'influence de la langue française. Au XIXe siècle, Salonique a connu une très grande prospérité lors du développement des échanges dans l'Empire ottoman. Elle était située au débouché des grandes vallées balkaniques et de la mer Noire, au-delà des détroits. Ainsi, mon grand-père était importateur de pétrole de Bakou à l'époque où l'on se servait des lampes à pétrole. Les juifs séfarades de Salonique étaient en contact étroit avec ceux d'Alexandrie, d'Istamboul et de Smyrne et ils étaient bien vus dans l'Empire ottoman, car ils y formaient alors la seule minorité à ne pas avoir de revendication territoriale ou de projet d'indépendance. En raison de la multiplicité de ces relations extérieures et de leur prépondérance numérique dans la ville, les juifs de Salonique se caractérisaient vraiment par l'inverse d'une culture de ghetto, et de ce fait ils étaient bien différents des juifs de ghettos de Pologne et d'Ukraine. Le déclin de cette brillante culture de Salonique va de pair avec celui de l'Empire ottoman, d'abord avec ses difficultés économiques puis avec ses désastres militaires. Dès la fin du XIXe siècle, on commence à émigrer vers la France ou vers Vienne. La guerre gréco-turque de 1912-1913 est une date fatale pour la Salonique de l'époque, car en devenant ville grecque, elle se coupe des autres grandes villes de l'Empire ottoman, avec lesquelles elle entretenait des rapports étroits. La destruction d'une grande partie de l'agglomération par le grand incendie de 1917 accélérera et amplifiera l'émigration, notamment vers la France, ne serait-ce qu'en raison de la francophilie des judéo-espagnols et des relations qui s'étaient établies lors du stationnement de 1915 à 1918 du corps expéditionnaire français après l'échec des Dardanelles. La société séfarade qui resta à Salonique (environ 50 000 personnes devenues grecques), fut déportée dans sa quasi-totalité par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale au camp d'extermination d'Auschwitz."

"Le rôle des juifs était déjà très important dans l'empire turc, aussi bien dans la médecine, les affaires, la culture ; il y avait de plus les « deunmés » judéo-musulmans qui établissaient une communication de fait entre les deux sociétés. La culture de ces séfarades bien acceptés était plus ouverte, plus laïque que celle des juifs de Pologne qui étaient encore enfermés dans leurs ghettos et les convictions religieuses. Dans l'Empire austro-hongrois, les juifs n'étaient plus dans les ghettos, mais ils n'étaient pas véritablement acceptés dans la société des « gentils ». En dépit du rôle considérable que jouaient les juifs dans une ville comme Vienne, l'antisémitisme y était virulent."