lundi 25 juin 2012

Pacte de non-agression germano-soviétique : les déportations staliniennes de Juifs

Stéphane Courtois et Jean-Louis Panné, "Le Komintern à l'action", in Le Livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression (ouv. col.), Paris, Robert Laffont, 1997, p. 348-351 :

"Fin septembre 1939, le partage de la Pologne entre l'Allemagne nazie et la Russie soviétique, décidé secrètement le 23 août 1939, devint effectif. Les deux envahisseurs coordonnèrent leur action pour s'assurer du contrôle de la situation et de la population : Gestapo et NKVD collaboraient. Les communautés juives se trouvaient partagées : sur 3,3 millions de personnes, environ 2 millions vivaient sous domination allemande ; aux persécutions (synagogues brûlées) et aux massacres succéda l'enfermement dans les ghettos : celui de Lodz fut crée le 30 avril 1940, celui de Varsovie, organisé en octobre, fut fermé le 15 novembre.

De nombreux Juifs polonais avaient fui vers l'Est devant l'avance de l'armée allemande. Pendant l'hiver 1939-1940, les Allemands ne cherchèrent pas à interdire tout franchissement de la nouvelle frontière. Mais ceux qui tentaient leur chance devaient affronter un obstacle inattendu : « Les gardiens soviétiques du "mythe de classe" habillés de longs manteaux de fourrure et de casquettes, baïonnette au canon, accueillaient les nomades partis pour la Terre promise avec des chiens policiers et des rafales de pistolets-mitrailleurs ». De décembre 1939 à mars 1940, ces Juifs se retrouvèrent coincés dans un no man's land, large d'un kilomètre et demi, sur la rive orientale du Bug, contraints de camper à la belle étoile. La majorité d'entre eux retournèrent en zone allemande.

Devenu soldat de l'armée polonaise du général Sanders, L. C. (matricule 15015) témoigne de cette incroyable situation : « Ce territoire était un secteur de 600-700 mètres où 700-800 personnes étaient amassées depuis quelques semaines déjà ; 90 % de Juifs, échappés à la surveillance allemande. [...] Nous étions malades, tout mouillés sur ce territoire rendu humide par les pluies d'automne, nous serrant les uns contre les autres sans que les Soviets "humanitaires" daignassent nous donner un petit morceau de pain ou de l'eau chaude. Ils ne laissaient même pas passer les gens de la campagne environnante qui désiraient faire quelque chose pour nous maintenir en vie. En conséquence, nous laissâmes de nombreuses tombes sur ce territoire. [...] Je peux affirmer que les personnes qui retournèrent chez elles du côté des Allemands avaient raison car le NKVD, à aucun point de vue, n'était meilleur que la Gestapo allemande, avec la différence que le NKVD tue et torture d'une manière bien plus terrible que la mort, de sorte que celui qui réussit par miracle à fuir ses griffes reste invalide pendant toute sa vie... » Symboliquement, Israël Joshua Singer fait mourir dans ce no man's land son héros qui, devenu un « ennemi du peuple », avait fui l'URSS.

En mars 1940, plusieurs centaines de milliers de réfugiés (certains avancent le chiffre de six cent mille) se virent imposer un passeport soviétique. Les accords soviéto-nazis prévoyaient un échange de réfugiés. Leurs familles disloquées, la pénurie et la terreur policière du NKVD devenant de plus en plus lourdes, certains décidèrent de retourner dans la partie allemande de l'ancienne Pologne. Jules Margoline, qui se trouvait lui-même à Lwov en Ukraine occidentale, rapporte qu'au printemps 1940 les Juifs « préféraient le ghetto allemand à l'égalité soviétique ». Il leur semblait alors plus aisé de quitter le Gouvernement général pour atteindre un pays neutre que de tenter cette fuite via l'Union soviétique.

Début 1940, les déportations touchant les citoyens polonais commencèrent (voir la contribution d'Andrzej Paczkowski) et se poursuivirent jusqu'en juin. Les Polonais de toutes confessions furent déportés en train vers le Grand Nord ou au Kazakhstan. Le convoi de Jules Margoline mit dix jours pour atteindre Smolensk. (...)

A l'hiver 1945-1946, le docteur Jacques Pat, secrétaire du Comité ouvrier juif des Etats-Unis, se rendit en mission en Pologne pour mener une enquête sur les crimes nazis. Il publia à son retour une série d'articles dans le Jewish Daily Forward à propos des Juifs réfugiés en URSS. Il estimait que 400.000 Juifs polonais avaient péri en déportation, dans les camps ou les colonies de travail. A la fin de la guerre, 150.000 choisirent de reprendre la citoyenneté polonaise pour fuir l'URSS. « Les cent cinquante mille Juifs qui franchissent aujourd'hui la frontière soviéto-polonaise ne discutent plus sur l'Union soviétique, sur la patrie socialiste, la dictature et la démocratie. Pour eux, ces discussions sont terminées et le dernier mot a été leur fuite de l'Union soviétique », écrivait Jacques Pat après avoir interrogé des centaines d'entre eux."

Yves Santamaria, 1939, le pacte germano-soviétique, Bruxelles, Complexe, 1998, p. 35 :

"L'existence de deux zones d'occupation [en Pologne] constituait pour les comparatistes une mine d'observations. Autorités de l'Est et de l'Ouest se rejoignaient dans l'annihilation de l'identité polonaise. A Zakopane et Cracovie, spécialistes de la Gestapo et du NKVD échangèrent à ce sujet nombre d'informations utiles au combat contre la résistance, conformément aux accords du 28 septembre. De part et d'autre, on rivalisa de zèle dans le combat mené contre l'Eglise catholique, pilier traditionnel de la nation polonaise. La bolchévisation de l'Est eut des effets contradictoires : tremplin pour l'ascension des cadres d'origine biélorusse ou ukrainienne, elle pouvait se révéler mortelle aux éléments de l'ancien PC polonais dissous par Moscou en 1938. Telle fut sans doute l'analyse développée par un autre futur dirigeant de la Pologne Wladislaw Gomulka : libéré à Lvov par l'Armée rouge, il préféra anticiper sur la curiosité du NKVD en passant en zone allemande. Le choix était plus restreint pour les Juifs. Sociologiquement, nombre d'entre eux prenaient rang, en zone soviétique, d'élément « anti-sociaux ». De ce fait, quelques-uns firent le choix allemand. La grande majorité demeura sur place, bientôt rejointe par un courant venu de l'Ouest. Le 16 novembre 1939, l'accord germano-soviétique sur les transferts de population excluait les Juifs (et les Polonais) des catégories concernées. La frontière soviétique tendit à se durcir à l'égard des arrivants, jusqu'à sa fermeture en janvier 1940. Plusieurs centaines de milliers de Polonais juifs furent déportés en Union soviétique. Le destin des survivants fut donc plus aléatoire que celui de leurs correligionnaires de la zone ouest. Au contraire, le taux d'extermination fut plus élevé chez les Polonais (sans considération religieuse) de l'Est que chez ceux demeurés sous la botte allemande. A cette arithmétique douteuse, on peut préférer un aphorisme (juif) contemporain de la tragédie selon lequel si « Hitler tue le poisson ; Staline vide le bocal »."