samedi 9 juin 2012

Les filiations du Front national

Simon Epstein, Un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Paris, Albin Michel, 2008, p. 296-298 :

"Deux auteurs, Tristan Mendès France et Michaël Prazan, publient en 1998 une dénonciation particulièrement virulente de l'extrême droite d'hier et d'aujourd'hui. Pour montrer la continuité entre le passé (effroyable) et le présent (menaçant), ils embrochent deux vieux militants d'extrême droite qui ont adhéré au Front national de Jean-Marie Le Pen. Rappelant que l'un fut au PPF de Jacques Doriot (Victor Barthélemy) et l'autre au RNP de Marcel Déat (Roland Gaucher, à ne pas confondre avec François Gaucher), nos deux auteurs prouvent que le Front national, associant Barthélemy et Gaucher, unit en son sein les deux grandes tendances du collaborationnisme parisien. Ils donnent à leur raisonnement une formulation quasi mathématique : « PPF + RNP = FN ». Leur but, louable en soi, est de discréditer le Front national en dévoilant sa nature de parti fasciste post-collaborationniste. Or où étaient Victor Barthélemy et Roland Gaucher avant d'être, l'un au PPF, et l'autre au RNP ? Barthélemy était communiste actif, membre de l'appareil du parti et permanent au Secours rouge international. Quant à Gaucher, il était d'extrême gauche, membre, à la fin des années 1930, des Lycéens antifascistes puis de la Fédération des étudiants révolutionnaires. L'équation « PPF + RNP = FN » eût donc méritée d'être complétée, mais elle aurait perdu son mordant polémique et sa valeur éducative si on l'avait précédée d'un volet rendant compte des positions initiales de Barthélemy et Gaucher. On aurait eu un « Communisme + gauche révolutionnaire = PPF + RNP = FN ». Bien qu'historiquement pertinente, la formule eût été politiquement incorrecte et moralement désastreuse... Dans la même catégorie, signalons aussi André Dufraisse : il passe (via Doriot, via la LVF, via Poujade) du léninisme le plus intransigeant au lepénisme le plus fidèle. « Il venait comme moi de l'extrême gauche », dira Roland Gaucher de son ami François Brigneau. Lequel sera, comme lui, pendant des décennies, l'un des polémistes les plus acérés de la presse d'extrême droite. Brigneau dans ses écrits poussera l'antisémitisme au-delà des limites tolérées par la loi, et il apportera un soutien opiniâtre, insidieux, incessant, au courant négationniste. Il vient de la gauche pacifiste des années 1930, ce qu'il dira lui-même : « Mon père, instituteur laïque en Bretagne, était syndicaliste révolutionnaire : il appartenait au groupe de la "Révolution prolétarienne" dirigé par Monatte et Louzon. Je fus donc élevé "à gauche". Dans une gauche pacifiste et européenne qui me conduisit en 1937 au Frontisme, chez Bergery, et en 1938 dans le camp des Munichois. J'avais dix-neuf ans. » Brigneau pendant la guerre sera aux Jeunesses du RNP, puis à la Milice. Il racontera dans ses Mémoires comment Max Corre, le directeur de France-Dimanche, l'embaucha après la guerre, en dépit de sa conduite sous l'Occupation. Corre l'interroge sur son passé, Brigneau est mal à l'aise, mais révèle qu'il fut « frontiste » en 1938. Son interlocuteur s'enthousiasme aussitôt, car il fut, lui-même, le responsable des Jeunes de Bergery au Quartier latin : Brigneau peut donc commencer sa carrière journalistique. Le plus piquant de l'affaire est que Max Corre faisait le coup de poing aux côtés des Groupes de défense de la LICA, dans les années 1930, quand les « frontistes » étaient antifascistes et quand Lecache marchait avec Bergery. Le Droit de vivre se souviendra de lui comme d'un ancien camarade. Et c'est lui qui accueille Brigneau, lequel est décidément moins loin de la LICA qu'il ne le pense, et qu'on ne le pense à la LICA.

Ce que nous venons de voir sur les débuts politiques de Roland Gaucher et de François Brigneau donne une saveur toute spéciale à un article publié en mai 1990, après Carpentras, par L'Evénement du jeudi. Visant, en toute légitimité à mobiliser les esprits contre le racisme, il est consacré aux filiations historiques du Front national. Il fustige, en péroraison dramatique, « l'extrême droite collaborationniste de Paris dont Doriot ou Déat sont les figures de proue », et il révèle que « ce sont surtout des rescapés de cette extrême droite parisienne, de François Brigneau à Roland Gaucher, que l'on trouve aujourd'hui encore autour de Le Pen »."