dimanche 10 juin 2012

Le "vibrant" hommage de Léon Blum à Maurice Barrès

Léon Blum, "Le vrai monument de Maurice Barrès", Le Populaire, 25 septembre 1928 :

"Je ne parlerai jamais de Barrès sans émotion. Je l'ai connu à vingt ans, quand il en avait trente. Il était un jeune homme glorieux et déjà magistral, le prince nonchalant et dédaigneux de ma génération comme de la sienne. Je l'admirais sans doute alors plus qu'aujourd'hui, mais je reste aussi touché qu'en ce temps-là de sa grâce si fière, de son charme câlin et un peu rude, de ce ton d'égalité autoritaire qu'il savait introduire dans l'amitié. L'affaire Dreyfus nous sépara brutalement, mais l'affection avait été assez vive (de part et d'autre, je le crois) pour que nous en ayons gardé plus que le souvenir. Nous en sentions en nous la racine encore intacte, et quand le hasard nous réunissait dans un couloir de la Chambre, ce n'était pas sans une sorte d'attendrissement. « Comment oublier, me disait-il un jour, que vous avez aimé ma jeunesse et qu'elle vous le rendait bien ? » Je ne l'avais pas oublié plus que lui, et je me souvenais aussi que c'est moi qui l'avais reçu devant le lit funèbre de Jaurès et qu'il m'avait dit : « Votre deuil est aussi le mien. » Cela avec des larmes dans les yeux, de vraies larmes qui effaçaient bien des choses.

J'évoque ces souvenirs, par un mouvement d'expansion naturelle dont la cérémonie de Sion-Vaudemont me fournit l'occasion, et aussi pour bien montrer que devant le nom de Barrès je ne suis ni critique hostile ni même spectateur impartial : sa mémoire m'est restée chère comme sa personne."