mardi 12 juin 2012

Le sionisme selon Moiz Kohen/Tekin Alp/Munis Tekinalp



Moiz Kohen, "Una explicación", La Epoca (journal de Salonique en langue ladino), 20 décembre 1910 :

"Tout le monde sait que je m'étais toujours considéré comme un sioniste à un moment donné, me déclarant moi-même comme en étant un et agissant en conséquence : toutefois, comme mes écrits, mes nombreux articles dans les journaux turcs, mes polémiques avec Ebuzziya Tevfik Bey dans Tasvir-i Efkâr, et mes conférences au Congrès de Hambourg le prouvent, j'ai toujours considéré le sionisme comme un mouvement d'immigration juive en Turquie et de préférence en Palestine, laquelle a une certaine attraction historique pour les Juifs. (...)

Par conséquent, d'après les sionistes, je n'ai jamais été un sioniste ; selon moi, j'ai été, je suis et serai toujours un sioniste, ce qui signifie un partisan d'une immigration juive importante en Turquie ; dans mes articles, publiés dans Tasvir-i Efkâr, dans Zeman et Yeni Asır, etc., j'ai toujours été favorable, avec beaucoup d'insistance, à cette immigration — à partir d'un point de vue ottoman, aussi bien que juif — car je suis convaincu qu'elle peut contribuer beaucoup au progrès de notre pays et garantir la sécurité de milliers de nos malheureux coreligionnaires."

Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937, p. 231-232 :

"En effet, depuis quelque temps, l'histoire contemporaine enregistre un nouveau nationalisme des Juifs, appartenant à des cultures et à des nations différentes. Jusqu'à ces derniers temps, il était généralement admis qu'une nation juive, dans le sens moderne du mot, n'existait pas. Les Juifs de tous les pays occidentaux se sont assimilés aux peuples parmi lesquels ils vivent depuis des siècles et s'en sont approprié complètement la langue et la culture. Il y avait bien entre les Juifs du monde entier une espèce de solidarité spirituelle, résultant pour les uns, de la communauté de religion, pour les autres, des souvenirs historiques millénaires, et, pour certains autres, d'un esprit spécifique juif. Cette solidarité spirituelle était plus ou moins analogue à celle qui existe entre les catholiques, protestants, musulmans ou même francs-maçons de nationalités différentes. Il est évident, dès lors, que ces affinités spirituelles entre les Juifs du monde entier, ne pouvaient en aucune façon constituer un lien national pour des Juifs vivant depuis des milliers d'années dans des pays différents et inféodés physiquement et culturellement à des nations différentes.

La situation a cependant changé depuis que la recrudescence de l'antisémitisme, les pogroms et les persécutions de toutes sortes pratiqués dans certains pays ont donné naissance au Sionisme. Depuis lors un asile, un foyer national pour les victimes de l'antisémitisme, a été créé en Palestine, où ont fleuri une nouvelle langue et une nouvelle culture juives. L'ancien esprit messianique des Hébreux, la mystique religieuse qui étaient sur le point de disparaître, ont pris de nouveau racine dans la terre des ancêtres.

Désormais, les Juifs du monde entier, qui voudront naturellement avoir la paix intérieure et vivre en parfaite harmonie avec le milieu, l'atmosphère et la culture qui sont les leurs depuis des siècles, auront à lutter d'un côté contre l'antisémitisme chrétien qui tâche de les repousser et l'appel du sémitisme qui essaiera de les attirer. Il est évident que ni l'un ni l'autre de ces facteurs antagonistes qui convergent cependant vers le même but ne pourra soustraire le Juif occidental à l'influence sentimentale et instinctive de la culture, du milieu, de l'atmosphère de sa patrie, du coin de terre qui l'a vu naître, et qui renferme les cendres et les os de ses aïeux. Ainsi que le fait ressortir très judicieusement Fortunat Strowski :

« Les Juifs dont les familles habitaient l'Allemagne depuis des siècles et des siècles, et qui en sont aujourd'hui chassés, ne pleurent pas le bien-être, la richesse, l'habitude, mais la patrie, que le nationalisme hitlérien n'empêche pas d'aimer. »

N'empêche que le nationalisme juif pourra continuer son développement sur la terre des ancêtres et donner libre cours à sa mystique et à son messianisme."