lundi 4 juin 2012

Le projet d'autonomie juive et la suzeraineté ottomane en Palestine

Deka-Duo, "Autonomie juive et Philanthropie", La Revue socialiste, n° 224, août 1903, p. 201-204 :

"Le plan sioniste n'a rien à faire avec le Saint-Sépulcre. Il s'agit de cultiver le pays entier par le travail et le génie juif ; il ne s'agit pas d'occuper les quelques hectares de la terre palestinienne qui ont une importance religieuse pour les chrétiens ; les « lieux saints » pourront être soumis au régime de l'exterritorialisation, que le droit international public garantit aux ambassades. Du reste, on ne voit guère comment et en quoi la population juive de la Palestine porterait atteinte aux sentiments religieux des chrétiens, tandis que ces mêmes sentiments sont parfaitement respectés par les Turcs plus forts militairement et plus fanatiques que ne le seront jamais les Juifs ; il ne faut pas oublier que le sionisme est un mouvement laïque qui est plutôt porté à attiédir le sentiment religieux juif qu'à l'exciter ; l'autonomie juive ne pouvant du reste exister qu'en vertu du consentement des puissances, on comprend que le peuple juif ne voudra jamais s'aliéner ce consentement par un manque de respect à l'égard des lieux saints.

Il ne s'agit pas non plus de porter atteinte à l'intégrité de l'Empire turc ; la Palestine restera, malgré l'autonomie juive, sous la suzeraineté de la Turquie. Historiquement et jusqu'à l'heure présente, la Turquie s'est montrée d'une large tolérance à l'égard des Juifs qui y sont infiniment moins malheureux qu'en Russie, en Roumanie, en Perse, en Algérie, au Maroc et même en Autriche-Hongrie. On ne connaît ni pillages ni massacres juifs en Turquie. Les Juifs obligés d'émigrer en masse de la Russie, de la Roumanie, de l'Autriche-Hongrie, n'émigrent pourtant pas de la Turquie. La paix règne depuis des siècles entre Juifs et Turcs.

Le parti national juif tend à obtenir le droit de libre colonisation de la Palestine au moyen d'une convention loyale avec la Porte ottomane ; des avantages financiers considérables seront garantis à la Turquie qui sera elle-même intéressée à ce que la colonisation se fasse dans les meilleures conditions ; plus prospère sera la colonisation et plus grands seront les avantages que la Turquie se partagera avec les colons juifs. On ne voit donc pas comment dans ces conditions les rapports cordiaux entre les deux peuples pourraient être rompus ; tout au contraire ces rapports sont tout naturellement destinés à se raffermir avec le temps. Toutes les prédictions menaçantes, d'après lesquelles la future population juive en Palestine serait aussi maltraitée par les Turcs que le sont actuellement les Arméniens ou les Macédoniens ne reposent sur aucune base sensée ; elles sont ridicules, comme ne tenant aucun compte de la façon dont la colonisation sera réalisée ni des rapports d'amitié séculaire qui lient Turcs et Juifs. Nous n'avons pas à examiner ici les causes du conflit entre Arméniens, Macédoniens et Turcs. Nous nous révoltons contre toute oppression du faible par le fort, peu nous importe que le faible s'appelle Arménien, Boer, Malgache ou Chinois, et que le fort porte le nom de Turc, Anglais, Français ou Russe ; mais nous avons la conviction absolue que rien n'est plus capable de diminuer et de rendre impossibles ces conflits en Turquie que l'émigration dans ce pays d'un élément civilisateur aussi vigoureux que les Juifs. Aucune protestation libérale ou socialiste ne fera pour l'apaisement durable des populations de l'Empire turc ce que pourrait faire la présence sur une partie de cet empire d'un peuple civilisé et autonome de plusieurs millions, profondément intéressé à la paix et ayant une répugnance héréditaire pour le meurtre et le pillage.

On sait quel rôle considérable les Juifs ont joué dans le développement politique, économique et intellectuel des pays européens, surtout en Allemagne, en Autriche et même en Russie ; leur récompense fut mépris, boycottage, massacres. Concentrés dans un pays à eux, les Juifs, tout en se garantissant contre les violences antisémites, seront appelés à jouer un rôle civilisateur encore plus décisif. (...)

Nous sommes bien loin d'un partage de l'Empire turc ; le peuple juif en appelant à une vie nouvelle une partie abandonnée de l'Empire turc, en développant les forces productives de celui-ci, rendra peut-être inutile toute idée de partage ; une paix féconde pénétrera peu à peu toutes ces populations agitées qui finiront par s'entendre pour établir la concorde et la liberté pour tous."