jeudi 21 juin 2012

L'antisémitisme des chrétiens d'Orient en général et des Grecs en particulier

Bernard Lewis, The Jews of Islam, Princeton, Princeton University Press, 1984 :

"La nouvelle relation tripartite entre l'Occident, l'Islam, et les Juifs trouva sa première expression dramatique dans la célèbre affaire de Damas de 1840. Le 5 février de cette année, le père Tomaso, un moine capucin de nationalité sarde, disparut tout d'un coup avec son domestique. Un barbier juif fut accusé de les avoir assassinés et, après torture, se déclara lui-même prêt à avouer. Des compagnons monacaux du père, à l'instigation et avec l'encouragement du consul français Ratti-Menton, proclamèrent qu'il avait été tué par les Juifs à des fins rituelles. Sur l'insistance du consul, le gouverneur Sharif Pacha arrêta un grand nombre de notables juifs et autres, dont beaucoup furent torturés. Un leader communautaire, Joseph Laniado, décéda au cours des interrogatoires ; un autre, Moïse Aboulafia, se sauva lui-même en embrassant l'islam. Lui et plusieurs autres furent amenés par la torture à avouer tout ce que leurs accusateurs voulaient. Le consul français, pour justifier et poursuivre ses actions à Damas, les soutint par une campagne de presse active en France dirigée contre les Juifs de Damas et les Juifs en général. Damas était à cette époque sous le règne de Muhammad 'Ali Pacha, le gouverneur ottoman de l'Egypte, qui avait réussi à transformer ce pays, avec l'ajout de la Syrie, en une principauté semi-indépendante sous une suzeraineté ottomane purement nominale. Dans cette politique, il fut soutenu par la France et empêché par la Grande-Bretagne et d'autres puissances européennes.

Ces considérations de politiques de puissance peuvent aider à expliquer pourquoi, alors que les démarches des dirigeants juifs français à l'égard du gouvernement de la France suscitèrent des réponses insatisfaisantes, des appels similaires en Grande-Bretagne produisirent une réponse très différente. Le 22 juin, Lord Palmerston, secrétaire des Affaires étrangères britannique, informa le Parlement qu'il avait prévenu Muhammad 'Ali Pacha de l'effet que le "traitement barbare" des Juifs de Damas était susceptible d'avoir en Europe. Le 3 juillet, une grande réunion eut lieu à la Mansion House, la résidence officielle du lord-maire de Londres, lors de laquelle des membres du Parlement et des dignitaires de l'Eglise dénoncèrent la renaissance de cette diffamation médiévale et la torture et le meurtre d'innocents en son nom. D'autres gouvernements occidentaux, y compris celui des Etats-Unis, se firent les défenseurs de la position britannique et prirent des mesures en son soutien. Une réunion de Juifs éminents, à Londres, à laquelle assista l'homme d'Etat français juif Adolphe Crémieux, décida d'envoyer une délégation au Moyen-Orient, composée de Crémieux lui-même, son compatriote, l'orientaliste Salomon Munk, et le knight anglo-juif, Sir Moses Montefiore.

Malgré tous les obstacles mis sur sa route par les représentants français au Caire et à Damas, la délégation, avec un soutien diplomatique considérable, atteint son but. Le 6 septembre, en réponse à une note conjointe de neuf consuls européens, Muhammad 'Ali Pacha envoya des ordres à Damas pour la libération des prisonniers juifs survivants. Peu de temps après, Muhammad 'Ali fut contraint de renoncer à Damas et au reste de la Syrie-Palestine, qui réintégrèrent la pleine souveraineté ottomane. Sur le chemin du retour, les membres de la délégation juive furent reçus par le sultan ottoman qui, à leur demande, publia un ferman dénonçant l'accusation de meurtre rituel comme une diffamation sans fondement, et réaffirmant l'intention des autorités ottomanes d'assurer la pleine protection de la vie et de la propriété des Juifs.

Plusieurs aspects de cette affaire appellent des commentaires. L'un d'eux est la diffamation sanglante elle-même. L'accusation de l'utilisation de sang humain à des fins rituelles apparaît comme ayant été lancée initialement par les païens contre les premiers chrétiens. Elle fut ensuite utilisée par les chrétiens eux-mêmes contre les Juifs, et a été un thème familier de l'antisémitisme chrétien depuis les premiers temps jusqu'à nos jours. A l'époque islamique classique, cette forme particulière de calomnie anti-juive semble avoir été ignorée. Sa première apparition, sous les auspices de l'Islam, eut lieu durant le règne du sultan ottoman Mehmed le Conquérant, et elle provenait presque certainement de l'importante population grecque-chrétienne sous domination ottomane. De telles accusations avaient été courantes dans l'Empire byzantin. Elles se produisirent à intervalles rares sous les Ottomans, et étaient généralement condamnées par les autorités ottomanes.

La diffamation sanglante revient dans des proportions épidémiques au XIXe siècle, au cours duquel de telles accusations, parfois suivies par des flambées de violence, apparaissent sur tout l'empire. L'affaire de Damas de 1840 peut avoir été la première. Elle fut très loin d'être la dernière. Pour le reste du XIXe siècle et jusqu'au XXe siècle, la diffamation sanglante devint presque monnaie courante dans les terres ottomanes, comme par exemple à Alep (1810, 1850, 1875), Antioche (1826), Damas (1840, 1848, 1890), Tripoli (1834), Beyrouth (1862, 1874), Dayr al-Qamar (1847), Jérusalem (1847), Le Caire (1844, 1890, 1901-1902), Mansoura (1877), Alexandrie (1870, 1882, 1901-1902), Port Saïd (1903, 1908), Damanhur (1871, 1873, 1877, 1892), Istanbul (1870, 1874), Büyükdere (1864), Kuzguncuk (1866), Eyoub (1868), Edirne (1872), Izmir (1872, 1874), et plus fréquemment dans les provinces grecques et balkaniques. En Iran et au Maroc, en revanche, malgré l'hostilité générale envers les Juifs, cette accusation particulière resta longtemps pratiquement inconnue, sans doute parce que la présence chrétienne était plus restreinte et l'influence européenne plus tardive.

Quatre caractéristiques sont à noter. Tout d'abord, la diffamation provenait presque invariablement de la population chrétienne et était souvent encouragée par la presse chrétienne, en particulier grecque ; d'autre part, ces accusations étaient parfois soutenues et même occasionnellement provoquées par des représentants diplomatiques étrangers, en particulier grecs et français ; troisièmement, les Juifs pouvaient généralement compter sur la bonne volonté des autorités ottomanes et sur leur aide, là où elles étaient capables de leur en fournir. Enfin, et dans une mesure croissante, les communautés juives mises en danger par de telles accusations pouvaient souvent faire appel à la sympathie et même au soutien actif des représentants britanniques, et parfois aussi des représentants prussiens et autrichiens.

Bien que ces accusations semblent être parties des communautés chrétiennes, elles n'y restèrent pas confinées. Au début du XXe siècle, elles figurèrent dans le cadre d'une campagne anti-juive dans certains journaux égyptiens musulmans, et sont depuis lors devenues un thème courant dans la littérature musulmane anti-juive dans la région, au Moyen-Orient et ailleurs. Les rapports des représentants britanniques en Egypte, à la fois avant et après l'occupation, expriment  occasionnellement leur inquiétude quant aux dangereuses conséquences de telles calomnies. Ils expriment aussi leur colère face à l'attitude désobligeante et parfois franchement hostile des représentants de certaines autres puissances européennes." (p. 156-159)

"A partir de 1860, il y avait une montée inquiétante de l'antisémitisme de style européen parmi les communautés chrétiennes de l'empire [ottoman]. Il était particulièrement fort chez les Grecs, mais touchait aussi d'autres chrétiens, y compris les chrétiens arabophones du Levant et d'Egypte. Une raison à cela était certainement leur plus grande ouverture aux influences de l'Europe, y compris le précepte et la pratique de l'antisémitisme européen, une autre était le renouveau éducatif et économique qui commençait parmi les Juifs ottomans dans la seconde moitié du XIXe siècle, et qui confrontait les marchands, commerçants, et artisans chrétiens à la concurrence d'un quartier qu'ils avaient été habitués à dénigrer. De manière significative, l'apparition de slogans et d'accusations antisémites a été presque toujours accompagnée d'attaques contre les magasins et ateliers juifs et des appels au boycott. Les populations musulmanes ont été les dernières à être touchées par ces incitations, et les autorités ottomanes firent généralement ce qu'elles pouvaient pour protéger leurs sujets juifs. Presque jusqu'à la fin de l'empire, nombre de Juifs souffrant ou craignant des persécutions fuirent la Russie, la Roumanie et d'autres pays balkaniques et trouvèrent refuge dans les terres ottomanes.

A Istanbul et dans d'autres villes turques, il semble y avoir eu une prise de conscience parmi les musulmans qu'en cette période les Juifs n'étaient pas les ennemis des Turcs, mais leurs compagnons d'infortune. L'opinion publique turque n'était pas en règle générale anti-juive, et une mesure officielle turque a parfois été prise pour protéger les Juifs de leurs persécuteurs locaux." (p. 170-171)