mardi 5 juin 2012

La guerre italo-turque (1911-1912) et le sionisme

"NOTES ET REFLEXIONS

L'affaire de la Tripolitaine — Le Ghetto du IVe arr.

L'affaire de la Tripolitaine

Les événements qui se déroulent en Tripolitaine depuis quelques mois ne peuvent être relatés ici ; ils dépassent et le but et le cadre de notre Revue. Mais nous ne pouvons nous empêcher d'insister sur un point particulier de ce grand fait historique, point qui nous montre sous quel angle doivent être envisagées les conséquences du conflit italo-turc.

Depuis le milieu du XVIIIe siècle, l'Empire ottoman, affaibli par des guerres malheureuses, a abandonné toute idée de conquête ou de politique offensive. Malgré cela, il se trouve constamment en conflit avec les Puissances européennes, conflit qui a toujours comme origine les émeutes ou les troubles provoqués par les populations chrétiennes, qui habitent la Turquie. Et depuis un siècle, le même phénomène se reproduit régulièrement, évoluant par des phases différentes, mais se terminant toujours de la même et identique façon : dans une région quelconque de la Turquie ont lieu des troubles qui éclatent, spontanément ou artificiellement ; ces troubles sont plus ou moins réprimés, et l'élément ottoman triomphe ; puis les Puissances européennes interviennent, et quelles que soient les phases de la lutte diplomatique ou militaire, la région révoltée recouvre son indépendance et au bout d'un certain temps, elle est définitivement perdue pour la Turquie.

C'est de cette façon que la Turquie a progressivement perdu la Grèce, la Roumanie, la Serbie, la Bulgarie, la Roumélie, etc., etc. Les hommes d'Etat turcs devant cet endettement de leur pays, devant cette désagrégation consécutive d'une province après l'autre, n'ont trouvé qu'un seul moyen d'empêcher la possibilité même de conflits futurs, et d'arracher dans sa racine l'origine de ces déchirements funestes. Ce moyen sauveur consiste dans l'interdiction de toute pénétration étrangère en Turquie ; dans le maintien improductif de provinces entières, dans le système de la porte fermée devant tout progrès industriel et économique. Autrement parler, les Turcs ont préféré avoir des espaces immenses vides, non cultivés, non habités, dans un abandon absolu, sans agriculture, sans industrie, sans commerce — que de voir leur pays devenir riche et prospère, mais en même temps offrant des prétextes d'intervention à l'Etranger. Car, malheureusement pour lui, l'élément ottoman est encore incapable de faire par lui-même, sans concours du dehors, une oeuvre de civilisation et de progrès.

Cette politique qui a réussi jusqu'à présent s'effondre aujourd'hui. Une nouvelle méthode diplomatique vient d'être inaugurée, celle du droit de pénétration dans les pays restés en dehors de l'orbite économique moderne ; les événements du Maroc, de la Tripolitaine et de la Perse sont les premières applications de cette nouvelle doctrine du droit du plus fort.

La Turquie se trouve donc placée devant ce dilemme : ou ouvrir son pays au commerce international, et c'est là une source indiscutable de conflits futurs, ou maintenir l'ancien système de la porte fermée, mais cette porte s'ouvrira fatalement sous la poussée extérieure.

Quelle sera la solution de ce problème dont les deux faces sont également redoutables ? L'avenir seul le dira. Mais il est certain, qu'en ce qui concerne une partie de la Turquie, et notamment la Palestine, le Sionisme est en état d'apporter à la Turquie la vraie et la meilleure solution, celle qui tout en développant le pays, le conservera à l'Empire ottoman.

Les Sionistes, en arrivant en Palestine, y apporteront toute la civilisation moderne dont ils sont imprégnés. Ils y apporteront cet esprit d'initiative et de progrès qui manque à la Turquie. Ils mettront à son service une intelligence affinée et une expérience millénaire ; ils introduiront en Palestine toutes les méthodes et tous les procédés de la science moderne. Ils transformeront le désert de la Judée et les contrées incultes de la Galilée en un vaste pays cultivé, irrigué, couvert de champs fertiles et d'usines prospères, creusé de canaux et sillonné de chemins de fer ; en un mot ils transporteront dans l'Orient antique toutes les conquêtes de l'Europe occidentale.

Mais tandis que n'importe quelle puissance européenne qui accomplirait cette transformation économique, apporterait en même temps son drapeau qui se dresserait tôt ou tard contre la Turquie, le Sionisme apportera avec lui un esprit d'attachement à l'Empire Ottoman ; il n'oubliera jamais l'asile et la protection que les Juifs ont toujours trouvés sous l'égide du Croissant ; il ne demandera jamais autre chose qu'une liberté individuelle et économique, en étant politiquement non pas un élément étranger, mais au contraire un ferme soutien du pays, qui, en lui ouvrant les portes de sa patrie d'autrefois, acquerrait en lui le plus dévoué et le plus fidèle de ses fils.

Le Ghetto du IVe arr.

Le Ministère de l'Intérieur a fait communiquer dernièrement à la Presse la note suivante :

« Le Sous-Secrétaire d'Etat à l'Intérieur a reçu une délégation des commerçants du Ive arrondissement, présentée par MM. Failliot, député ; Badini-Jourdin et Lemarchand, conseillers municipaux du IVe arrondissement, qui sont venus l'entretenir des mesures à prendre contre les nomades qui envahissent le IVe arrondissement ».

Ceux qui ne sont pas au courant de cette affaire, ont dû ouvrir de grands yeux. Les nomades du IVe arrondissement ? Mais d'où sont-ils sortis ? S'agit-il des Bohémiens qui campent sur les fortifications ? ou des Bédouins ou des Kirghiz ont-ils envahi le quartier de l'Hôtel-de-Ville ? Mais non, rassurez-vous, il ne s'agit que de pauvres Juifs !

Depuis quelque temps une campagne très violente est menée contre nos pauvres coreligionnaires qui habitent autour de la Bastille. L'antisémitisme n'étant pas à la mode,et n'osant pas s'attaquer aux Juifs riches qui peuvent disposer de certaines influences, les soi-disants « commerçants » du IVe arrondissement se sont rabattus sur cette pauvre et malheureuse agglomération d'immigrés qui sont sans protection et ne peuvent pas se défendre, n'étant pas Français et par conséquent pas électeurs. On les a chargés, ces pauvres malheureux, de tous les péchés possibles et imaginables : ils sont atteints de maladies infectieuses et contaminent tout le quartier ; ils ne payent pas leurs dettes, étant profondément malhonnêtes ; la justice ne peut rien faire contre eux, car ils sont insaisissables, n'ayant pas d'état-civil fixe, etc., etc. Cette campagne a pour base un tremplin électoral, et le député et les conseillers municipaux du quartier espèrent y trouver une popularité bon marché en flattant les instincts chauvins toujours judéophobes de la populace.

Mais sans attacher plus d'importance qu'elle ne mérite à cette campagne de bassesse et de haine, il est temps de l'arrêter. C'est le devoir de nos coreligionnaires français de défendre leurs pauvres frères immigrés et de détruire l'amas de mensonges et de calomnies qu'on tisse autour d'une population, certainement très pauvre, mais honnête et laborieuse. En attendant, félicitons l'obscur rédacteur du ministère de l'Intérieur pour sa belle expression de « nomades » dont il a émaillé son style administratif. Il ne croyait certainement pas dire un mot si profondément vrai. Sont-ils autre chose que des nomades, ces pauvres Juifs chassés de Russie ou de Roumanie et qu'on poursuit même en France ? Ces pauvres êtres croyaient trouver un asile dans le pays de la Grande Révolution et des Droits de l'Homme. Mais MM. Failliot et Badini-Jourdin sont là pour leur rappeler qu'ils sont exclus de tout droit, et qu'aucune hospitalité ne leur est due. Qu'ils n'osent pas caresser l'espoir de se fixer dans le pays de la Liberté. Ils ne sont que des nomades : qu'ils continuent donc leur destinée éternelle — d'être chassés de partout, même de ce pays de France que leurs ancêtres ont peut-être habité à l'époque des Croisades !

D. J."

Source : L'Echo sioniste, n° 1, 7e année, 10 janvier 1912, p. 5-7.