samedi 9 juin 2012

Histoire d'une trahison : antiracistes philosémites dans les années 20 et 30, collaborateurs pacifistes dans les années 40

Anatole de Monzie, parlementaire de centre-gauche, puis pétainiste :

"Le destin du peuple juif, une fois de plus, grâce au sionisme, s'affirme hors de pair, hors de règle, hors série." (Destins hors série, Paris, Les Editions de France, 1927, p. 175)

Pierre Bonardi, écrivain radical-socialiste, puis doriotiste et collaborationniste :

"Je les ai vus creusant les sillons, surveillant les pépinières, arrosant, dans ce pays sans eau, les orangeries, taillant les vignes, dressant avec un acharnement cyclopéen des temples et des forêts dans des plaines d'enfer, et je reviens persuadé que, quoi qu'il puisse arriver maintenant, les poètes auront, une fois de plus, raison contre les spéculateurs, les fous auront raison contre les sages, la passion aura raison contre la raison même !" (Le Retour à Jérusalem, Paris, A. Delpeuch, 1927, p. 40)

Georges Suarez, co-fondateur du journal Gringoire, puis directeur du journal collaborationniste Aujourd'hui :

"Dans les derniers mois de l'année passée, je me trouvais en Palestine ; j'ai admiré le magnifique effort des pionniers sionistes, mais pourquoi faut-il qu'une ombre ait assombri les lumineux horizons de la Renaissance juive ? De ce réveil, après l'assoupissement séculaire de toute une race, la France était absente, absente des esprits sinon des coeurs, absente de la vie même et de ses réalités quotidiennes ! (...) Entre l'ambition sioniste si fortement teintée d'idéal et la grande espérance française, il ne manque que le contact, l'interpénétration et la transfusion des idées. J'attends de La Revue littéraire juive qu'elle soit le levier du rayonnement de notre pays en Palestine et de l'attachement des sionistes à la France." (La Revue littéraire juive, mars 1927)

Pierre Drieu La Rochelle, pacifiste de gauche (membre du Front commun) et écrivain salué par Bernard Lecache (LICA) en 1933, puis doriotiste, et enfin directeur de La Nouvelle Revue française sous l'Occupation et contributeur du journal La Révolution nationale

"D'abord vous n'êtes pas des Germains, assez de ces blagues. Pas plus que nous ne sommes Gaulois ou Latins, ou que les Italiens ne sont Romains." ("Discours aux Allemands" dans L'Europe contre les patries, Paris, Gallimard, 1931)

"Il n'y avait ni blessés ni tués dans ce trou, parce qu'on ne s'exposait guère. Mais Jacob s'exposait. Joseph Jacob. C'était un Juif. Un Juif comme on dit. Qu'est-ce qu'un Juif ? Nul ne le sait. Enfin on en parle. (...) Il en prit dans le ventre. Il dégringola du talus. Le capitaine Etienne vint à quatre pattes, comme si le talus n'était pas assez haut, près de Jacob. (...) Depuis un moment, le capitaine Etienne regardait Jacob. C'était effrayant ce que Jacob était français, il voulait se faire tuer pour la France. Ils s'en sont donné du mal pour les Patries dans cette guerre-là, les Juifs." (La comédie de Charleroi, Paris, Gallimard, 1934, p. 67)

Paul Morand, écrivain, puis diplomate de Vichy :

"A mesure que l'Europe abat ses barrières sociales, l'Amérique élève les siennes. Les préjugés de race s'y accroissent d'année en année, bien que les Américains aiment peu à s'expliquer là-dessus et que la presse n'en souffle mot ; des clubs, qui n'ont rien de particulièrement fermé, des clubs de golf par exemple, n'acceptent pas de membres israélites. Des immeubles achetés par des Juifs déclassent un quartier." (New York, Paris, Flammarion, 1930, p. 218)

"L'antisémitisme qui joua un rôle capital à cette époque, pour disparaître quelques années plus tard, nous semble aujourd'hui incompréhensible ; c'est une sorte de fièvre obsidionale. La France n'avait aucune raison d'en vouloir à ses Juifs qui sont parmi les meilleurs et les plus assimilés (...)." (1900, Paris, Les Editions de France, 1931, p. 13)

Jacques Doriot, d'abord membre du comité central du PCF, puis exclu du parti en raison de sa ligne d'alliance antifasciste avec la SFIO et le Parti radical, fondateur du parti anticommuniste PPF, et enfin collaborationniste et engagé dans la LVF :

"De retour d'Allemagne, je trouve votre lettre au sujet du meeting du Cirque d'Hiver, je n'ai jamais été pressenti pour aller parler dans ce meeting et vous savez fort bien que si j'y avais été présent, j'aurais protesté de toutes mes forces contre les pogromes de Salonique." (Bulletin de la LICA, septembre 1931)

François Chasseigne, d'abord communiste, puis député membre du groupe du Parti d'unité prolétarienne, et enfin membre des Amis de la Waffen SS et secrétaire d'Etat à l'Agriculture et au Ravitaillement du gouvernement Laval :

"Votre cause est une cause juste." (discours lors d'un meeting organisé par la LICA à la salle Wagram, Paris, 7 décembre 1932)

Camille Chautemps, sénateur radical-socialiste, ministre de l'Intérieur et président du Conseil sous la IIIe République, puis pétainiste et chargé de mission de Vichy aux Etats-Unis :

"Nous avons les uns et les autres le sentiment d'être les interprètes de la pensée française unanime en disant que les souffrances de dizaines ou de centaines de milliers d'hommes, qui se trouvent des parias dans leur pays, ont un douloureux retentissement dans l'âme nationale. (...) A cet égard, je tiens à dire non seulement que les ordres nécessaires seront donnés, mais encore que, dès le premier jour, le Conseil des ministres en a délibéré et que j'ai donné en son nom les instructions les plus précises pour que les personnes qui demandent asile sur notre territoire y fussent accueillies conformément à toutes les traditions de l'hospitalité française." (discours à la Chambre des députés, 5 avril 1933)

Jean Luchaire, pacifiste de gauche, fondateur du périodique Notre Temps, puis contrôleur de la presse collaborationniste en zone occupée :

"Nous n'avons aucune sympathie pour les méthodes violentes employées par les nazis." ("Réactions aux réunions franco-allemandes", Notre Temps, 7 mai 1933)

Gaston Bergery, député radical-socialiste, puis fondateur du Parti frontiste, et enfin diplomate de Vichy :

"J'ai fait de nombreuses conférences pour dénoncer la cruauté et (ce qui peut être pire) l'absurdité de l'antisémitisme hitlérien. (...) Je pense, au reste, que les phénomènes fascistes d'Allemagne et d'Italie ne s'installeront pas dans l'histoire et ne submergeront pas l'Europe si la France sait aujourd'hui être à la hauteur de son destin et apporter au monde, pour la deuxième fois en 150 ans, les mots d'ordre de la libération des peuples." (Le Droit de vivre, juin 1933)

"Le racisme et l'antisémitisme sont contraires à l'idée de nation. Ils permettent de divertir contre une minorité raciale la colère des masses provoquée par le gâchis économique et social. C'est la diversion, la recherche d'un bouc émissaire, et c'est là une opération abominable." (Le Droit de vivre, 25 avril 1936)

Abel Bonnard, écrivain et académicien, puis membre du Groupe Collaboration et ministre de l'Education nationale du gouvernement Laval :

"On ne peut que louer l'entreprise des hommes à la fois savants et honnêtes qui s'efforcent de désabuser les Allemands en leur démontrant qu'ils n'ont point du tout la pureté de sang dont ils se vantent. Néanmoins je ne crois pas que des observations de ce genre puissent affecter en rien la force du racisme. Quand des idées soulèvent un peuple, il se moque bien de ce que peuvent penser d'elles des hommes de cabinet. On aura beau répéter aux Allemands que l'idée de race n'est pas susceptible d'une définition scientifique, ils répondront  qu'ils savent très bien ce qu'elle signifie pour eux et à quels actes elle les incite." ("Les esprits libres", Journal des débats politiques et littéraires, 11 novembre 1933)

Félicien Challaye, d'abord communiste, membre de la Ligue des droits de l'homme, puis contributeur des journaux collaborationnistes L'Atelier et Aujourd'hui :

"Le racisme allemand est une conception stupide appliquée à une humanité où les races (à supposer qu'elles aient jamais existé) se sont fondues en ces mélanges que sont les peuples modernes." (Pour la paix désarmée, même en face d'Hitler, Le Vésinet, Chez l'auteur, 1934, p. 20)

Fernand de Brinon, journaliste membre du Comité France-Allemagne, puis représentant officiel de Vichy à Paris :

"Des persécutions, suites de l'esprit de fureur qui dresse l'hitlérisme dans une sorte de croisade et d'inquisition contre ses "hérétiques", nous ont justement alarmés. Nous ne pouvons ni comprendre ni admettre les discriminations qu'il établit entre ses habitants, alors qu'il est si jaloux de son droit à l'égalité de traitement de la part des peuples étrangers." (France-Allemagne, 1918-1934, Paris, Bernard Grasset, 1934, p. 212-213)

Marcel Déat, député socialiste SFIO, puis dissident néo-socialiste, et enfin leader de la formation collaborationniste RNP et ministre du Travail et de la Solidarité nationale du gouvernement Laval

"Le peuple de France se fiche profondément des juifs et des maçons. Il veut la République et il l'aura." (L'Oeuvre, 12 juin 1934)

"Monsieur le Directeur,
Le fait même que vous demandiez des explications complémentaires témoigne que vous savez ce qu'est une interview, c'est-à-dire un dialogue rapide avec un journaliste portant sur n'importe quoi et romancé ensuite par le susdit journaliste. J'ai dit à peu près, autant qu'il m'en souvienne : « Ce qui a pu faire croire à une partie de l'opinion publique que nous étions antisémites, c'est le fait qu'avant et depuis la scission nous nous sommes trouvés en bagarre avec l'Internationale et la SFIO, lesquelles sont juives dans une large proportion. C'est même ce qui explique la campagne menée par ailleurs contre eux et ce qui a fait accuser les socialistes d'être exclusivement inspirés par les Juifs et de ne pas avoir le sens national. Quant à nous, nous ne sommes nullement antisémites et la preuve c'est que nous comptons dans nos rangs beaucoup d'amis juifs (...). » " (lettre ouverte au directeur de la revue juive La Terre retrouvée, parue dans le journal Paris-Demain, 30 juin 1934)

"Il n'y a rien qui soit plus complètement étranger à la pensée française, à la réalité française et à l'histoire même de ce pays, et nous avons toutes les peines du monde à concevoir comment une notion aussi obscure, aussi totalement discutable sur le terrain même de la science, a fini pour un peuple entier par renfermer une espèce de dynamisme sauvage. (...) La France ignore complètement la notion de race. Je voudrais bien savoir ce qu'est la race française. Nous sommes, nous, un peuple de métis. Par définition, nous avons été placés à une espèce de carrefour des peuples. (...) Il nous est impossible, en pensant français, de ne pas penser humain. Cela nous donne de la nation une autre idée et cela nous donne de l'Etat une autre notion, qu'à ceux qui sont nos voisins (...). La nation, pour nous, ne sera jamais dressée dans un mouvement unanime. Nous ne ferons jamais, dans ce pays, des défilés de millions d'hommes, vêtus de la même manière, marchant de la même manière, et faisant semblant de penser de la même façon, en répétant les mêmes formules. (...) L'Etat français ne sera jamais adoré et il ne sera jamais totalitaire." (discours lors d'une réunion de "Protestation contre les atteintes portées en Allemagne : A la dignité de la personne humaine, A la liberté de conscience chrétienne et laïque et Aux droits humains et civiques des Israélites", 20 novembre 1935)

"Je suis contre l'antisémitisme et contre le racisme." (Le Droit de vivre, 18 avril 1936)

Pierre-Etienne Flandin, député de centre-droit, président du Conseil sous la IIIe République, puis vice-président du Conseil de Vichy :

"Je suis heureux d'être un des fondateurs du Comité et j'espère que dans la défense de la paix, de l'ordre et dans la restauration de la vie économique, la France et les Israélites du monde entier sauront collaborer fructueusement." (déclaration lors de la réception d'une délégation du Comité pour la défense des droits des Israélites en Europe centrale et orientale, 17 décembre 1934)

"Je vous prie de transmettre à mes amis américains mon désir d'une collaboration cordiale et étroite politique, économique et financière avec les Israélites étrangers." (déclaration à Bernard Kahn, représentant à Paris des organisations juives américaines de secours aux réfugiés, 17 décembre 1934)

Claude Jamet, journaliste socialiste SFIO, membre du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, puis contributeur du journal collaborationniste La France socialiste et membre de la Ligue de la pensée française de René Château :

"Je plains les royalistes honnêtes. Avec quelle honte ils ont dû apprendre, jeudi soir, l'attentat de leurs amis contre Léon Blum. (...)

Qu'on essaie d'imaginer, de voir la meute hurlante : ce grouillement, ce déchaînement de lâchetés fauves autour d'un vieil homme, chacun y allant, sans risque aucun, de son coup de griffe, ou de dent, ou de corne, ou de sabot ; et les ignobles gestes, les coups de pied anonymes, la flamme des yeux, la bave aux lèvres, le sadisme collectif d'une foule excitée par le sang, qui devient populace. C'est le mufle même de la Bestialité qui vous souffle au visage. Pas un civilisé qui ne frémisse à cette évocation. Un homme, quel qu'il soit, frappé par une foule, et c'est l'Humanité tout entière qui saigne. (...)

Mais je crois que, même étant « de droite », j'admirerais encore cette intelligence, claire et aiguë, et je rendrais hommage à cet esprit, l'un des plus grands de notre temps.

« Le youtre Blum », dites-vous, dans votre abject langage. Mais Hegel : « Le peuple juif est le peuple de l'Esprit. » Comprenez-vous ? Excommuniés, votre dieu aussi était juif." ("Blum lynché", Front populaire de la Vienne, 22 février 1936)

Lucien Romier, historien et journaliste, puis membre du Conseil national et ministre d'Etat de Vichy :

"Il n'est guère d'idée plus étrangère à la tradition française que le « racisme ». En France, le préjugé dit de race n'eut jamais rien de la force qu'il a conservée, par exemple, chez les Anglo-Saxons, même les plus cultivés. (...)

Il faudrait chercher longtemps dans nos provinces (sauf l'Alsace et la Lorraine et l'Algérie, où les communautés juives se distinguent elles-mêmes) pour découvrir soit un paysan, soit un ouvrier français qui porte attention au fait que quelqu'un est juif, et, surtout, qui se source de la « race juive ».

Dans le coin de France où je passai mon enfance, se trouvaient établis quelques juifs, dépositaires, charretiers, négociants. Jamais je n'entendis personne parler d'eux comme de juifs. On les appelait les « Alsaciens » et on les considérait simplement comme tels à cause de leur accent...

Anatole Leroy-Beaulieu a très bien expliqué l'origine des qualités et des défauts dont on fait grief aux juifs.

Un de mes plus chers amis de jeunesse était juif. Il tomba, un des premiers jours de la guerre, frappé d'une balle au front, sur la terre qu'il défendait, comme il l'aimait et la connaissait, étant historien. On me permettra de ne pas discuter s'il avait moins de droit à être reconnu d'elle qu'à mourir pour elle." (avant-propos d'Israël chez les nations d'Anatole Leroy-Beaulieu, Paris, Calmann-Lévy, 1938)

Joseph Barthélemy, député de centre-droit, puis ministre de la Justice de Vichy :

"S'inspirant des doctrines dites racistes et obéissant peut-être à certaines directives politiques des maîtres actuels de l'Allemagne, le précédent gouvernement de la Roumanie, présidé par M. Goga, s'est lancé, à pleines voiles, dans l'antisémitisme. Ce n'est pas sans avoir porté au droit de bien graves entorses qui ne sont pas encore réparées. Or, quand le droit souffre, tout le monde est atteint. (...)

Le trouble du monde vient donc d'abord de ce que certaines minorités ethniques ne se trouvent pas bien dans les unités politiques auxquelles elles ont été incorporées. Et voici, au contraire, une minorité qui ne demande qu'à rester dans l'unité à laquelle appartient, et à y accomplir, dans la paix, l'intégralité de ses devoirs nationaux, et ce sont les dirigeants de l'Etat qui voudraient l'en exclure...

De pareils troubles, singulièrement menaçants pour la paix du monde, ne peuvent être calmés que par le droit." ("Les Juifs roumains devant le droit", Le Temps, 1er mars 1938)

Ludovic Zoretti, membre de la SFIO et secrétaire général de la Fédération générale de l'enseignement, puis membre dirigeant du RNP :

"On a essayé, au moyen d'une citation tronquée et falsifiée d'un article que je reconnais volontiers maladroit, puisqu'il n'a pas été compris, de me faire passer pour ce que je ne suis pas, de me faire passer exactement pour le contraire de ce que je suis. (...) Cette position est très simple : nous ne permettrons pas qu'on pose la question juive en France." ("A propos d'antisémitisme, de racisme et de la question juive", Le Pays normand, 18 décembre 1938)

"Je suis enchanté qu'il n'y ait plus de malentendu entre nous." (lettre à Bernard Lecache, 10 décembre 1938, Archives de la LICA au CDJC, CMXCVI-dossier 1592)

Georges Bonnet, député radical-socialiste, ministre des Affaires étrangères du gouvernement Daladier, puis pétainiste et membre du Conseil national de Vichy :

"La France doit donner l'hospitalité à ceux dont la vie est menacée dans leur pays pour des raisons racistes ou politiques. Nous venons de recevoir cent mille réfugiés allemands considérés comme non-aryens dans leur patrie d'origine. Notre devoir est de venir en aide à ces malheureux." (déclaration lors de la séance inaugurale d'un Comité chargé du problème des réfugiés en France, 14 janvier 1939, cité par Louise Weiss dans Mémoires d'une Européenne, tome III (1934-1939), Paris, Payot, 1970, p. 234)

Georges Dumoulin, socialiste SFIO et trésorier de la CGT, puis membre du RNP et contributeur du journal L'Atelier :

"Une nation qui descend tend vers l'injustice et cette tendance va jusqu'au crime, jusqu'à la Saint-Barthélemy. (...) Une nation qui grandit s'élève en même temps que ses Juifs. Par sa tolérance, elle permet le développement de leurs facultés et elle hérite du produit de leur intelligence. (...) La tolérance, disons-le, est par elle-même révolutionnaire ; l'intolérance est un instrument réactionnaire."

"Je connais les défauts et les inconvénients que présente parfois le sémitisme pénétrant, tenacement conquérant. Il y a là l'exagération du sentiment d'auto-défense d'une race martyrisée. Mais je sais tout ce qu'il y a d'odieux, de pervers et de lâche dans l'antisémitisme. Aussi ma formule tirée de la déclaration des Droits de l'Homme est-elle simple et claire : les hommes naissent libres et égaux en droit." ("Le problème des Emigrés et des Juifs dans le monde", Syndicats, 18 janvier 1939)

"Un homme libre n'éprouve aucune difficulté pour se déclarer contre le racisme. Puisque dans mon esprit, les hommes naissent libres et égaux en droits, il ne saurait être question de les distinguer d'après la couleur de leur peau, ni d'après leur origine, leurs coutumes, leurs mœurs ou leur religion. Par suite, je ne puis comprendre le racisme tel qu'on le pratique en Allemagne, et aussi en Italie, que comme une déviation de l'esprit humain et comme une aberration chez ceux qui propagent cette abominable doctrine. Mon sentiment est qu'il faut combattre courageusement le racisme et se dresser énergiquement contre les entreprises hitlériennes et mussoliniennes." (Le Droit de vivre, juin 1939)

Gratien Candace, député socialisant, sous-secrétaire d'Etat aux Colonies dans les gouvernements Herriot et Paul-Boncour, puis pétainiste et membre du Conseil national de Vichy :

"Le racisme est la plus grande honte politique et sociale du XXe siècle." (Le Droit de vivre, 21 janvier 1939)

"On ne peut abandonner les populations indigènes à des Etats qui ont chassé de chez eux des hommes, parce qu'ils les prétendent de race inférieure. (...) Entre l'Allemand d'aujourd'hui et le noir que je suis, je pense que le civilisé, c'est moi." (discours à un meeting du Rassemblement mondial contre le racisme, mars 1938, cité dans Le Droit de vivre, 18 mars 1939)

Francis Delaisi, économiste, membre du comité central de la Ligue des droits de l'homme et membre directeur du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, puis contributeur d'Aujourd'hui et membre du comité directeur de la Ligue de la pensée française :

"Le racisme est une affreuse monstruosité. En soi le racisme est une absurdité tant du point de vue rationnel que du point de vue scientifique. (...) Ce qu'on reproche aux juifs, c'est une certaine manifestation de puissance financière ; mais partout où j'ai vu des juifs dans des conseils d'administration, j'y ai vu aussi, au même titre, des catholiques et des protestants authentiques. (...) C'est ce qu'il faut dire à la classe ouvrière : il y a une exploitation capitaliste qui n'a rien de spécifiquement juive, il y a chez les juifs de vrais intellectuels et des ouvriers authentiques. (...) Par le racisme, on détourne l'attention des ouvriers de leur véritable objectif de lutte." (Le Droit de vivre, juin 1939)

René Belin, membre du Bureau confédéral de la CGT, puis ministre du Travail de Vichy :

"Votre tâche et votre propagande sont excellentes et indispensables. La classe ouvrière est profondément antiraciste. Je suis entièrement d'accord avec l'action de la LICA." (Le Droit de vivre, juin 1939)

"Au nom des travailleurs organisés dans la CGT, je tiens à apporter de la manière la plus totale l'expression de notre solidarité à l'endroit de tous ceux qui souffrent dans leur chair et dans leur esprit. Les travailleurs savent depuis longtemps que la liberté ne se conçoit pas si l'on n'a pas le droit de s'installer sous un soleil unique pour tous les hommes."

"Je vous l'affirme hautement et sincèrement au nom des travailleurs, nous sommes avec vous pour cette lutte et nous combattrons jusqu'à la victoire des libertés." (discours lors d'un meeting organisé par la LICA au Cirque d'Hiver, Paris, 19 juin 1939)

Jérôme Carcopino, historien romaniste, puis ministre de l'Education nationale de Vichy :

"(...) en effet, je lus dans les journaux de Paris, qui l'énonçaient sans commentaires, la nouvelle que Mussolini avait pris un certain nombre de mesures relatives au statut personnel des Juifs italiens. Puis des informations qui me parvinrent directement de Rome m'en firent comprendre la désastreuse gravité. Il s'agissait, en réalité, d'une exorbitante législation d'exception, calquée sur les ordonnances nazies et dérivée de cette notion de la race qu'Hitler avait fait absorber à l'Allemagne comme la « tarte à la crème » de ses discours et de sa doctrine. Elle était draconienne, bien plus rigoureuse que celle où Mussolini s'était fait la main sur les francs maçons. Tous les juifs de naissance, quelle que fût leur religion, étaient frappes d'une véritable diminutio capitis. Les officiers étaient chassés de l'armée et de la marine royales ; les fonctionnaires détenant une parcelle d'autorité ou de prestige étaient révoqués de leurs emplois ; les professionnels d'un certains nombre de métiers particulièrement enviables ou rémunérateurs étaient condamnés à changer de professions. En outre, les uns et les autres s'exposaient à de rigoureuses sanctions s'ils embauchaient ou conservaient près d'eux des serviteurs qui ne fussent pas juifs eux-mêmes.

L'opinion avait été littéralement frappée de stupeur par ces décrets inhumains auxquels les journaux du régime n'avaient même pas essayé de la préparer et qui l'assommèrent comme un coup asséné à l'improviste. C'est qu'il n'y avait jamais eu en Italie d'antisémitisme, ni de campagnes analogues, par exemple, à celles qu'avait menées en France un Edouard Drumont. Les juifs italiens, dont les noms, souvent, ne se distinguaient pas des autres, faisaient corps avec le reste de la nation. A diverses reprises, et sans que personne s'en offusquât, la monarchie avait choisi le chef de ses gouvernements parmi des demi-juifs, comme Sidney Sonnino, des juifs intégraux comme Luigi Luzzatti. Le Vatican était à l'égard d'Israël, l'héritier d'une longue tradition de tolérance ; et loin d'avoir souhaité ces lois persécutrices, Pie XI, dont elles blessaient la charité évangélique, avait tout de suite condamné l'hérésie qu'impliquait leur indifférence au mérite des conversions, leur tacite mépris du baptême chrétien. Par conséquent, à ces dispositions, que personne, encore, n'avait envisagées, qui dégoûtaient les uns et scandalisaient les autres, on ne pouvait supposer qu'un seul et unique motif : la volonté d'Hitler, à laquelle s'était plié Mussolini. L'histoire officielle datera du mois de mai 1939 la conclusion du pacte d'acier entre l'Allemagne et l'Italie. Mais la vérité c'est qu'elle était virtuellement contenue dans la législation antijuive de 1938, ce gage de soumission exigé par le Führer du Duce, son futur allié et dès maintenant son vassal. Quelques semaines plus tard, en rentrant à Rome, je fus déconcerté par les ravages qu'elle avait déjà produits et qu'elle redoublerait à coup sûr dans un avenir immédiat.

Dans l'Université, c'était une hécatombe où les plus hautes valeurs, avaient été ou seraient sacrifiées puisque la mise au ban des juifs ne comportait aucune exception." (Souvenirs de sept ans, 1937-1944, Paris, Flammarion, 1953, p. 76-77)

Pierre-Antoine Cousteau, pacifiste de gauche, puis journaliste à Je suis partout, et enfin collaborationniste (plus extrême que Robert Brasillach) :

"Je serais mort plutôt que de convenir qu'un Juif pouvait ne pas être "un Français comme les autres". Et pourtant, quand ça ne serait que par goût du scandale, il me plaisait d'avoir un ami juif, de l'afficher comme tel et avec autant d'ostentation que possible." (En ce temps-là..., Paris, La Librairie française, 1959, p. 24)

Sources : Simon Epstein, Les dreyfusards sous l'Occupation, Paris, Albin Michel, 2001.

Simon Epstein, Un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Paris, Albin Michel, 2008.