mardi 12 juin 2012

François Mitterrand, Vichy et l'extrême droite

Simon Epstein, Un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Paris, Albin Michel, 2008 :

"Péan traite aussi, dans son livre, de l'amitié que François Mitterrand n'a cessé de porter à René Bousquet, chef de la police française sous Laval, responsable actif, efficace et impitoyable de l'arrestation et de la déportation des Juifs de France en 1942. Acquitté à la Libération, après un étrange procès où il fut confronté à une parodie d'acte d'accusation, il mènera, sous les IVe et Ve Républiques, une belle carrière dans la banque et accessoirement dans la politique. C'est Darquier de Pellepoix, interviewé dans L'Express en 1978, qui déclenchera ce qui deviendra l'affaire Bousquet. Les procédures judiciaires seront très lentes à se mouvoir, en partie par suite d'interventions présidentielles, et Bousquet sera assassiné en 1993. « Ce n'était pas un Vichyssois fanatique, comme on l'a présenté... C'était un homme d'une carrure exceptionnelle. Je l'ai trouvé sympathique, direct, presque brutal. Je le voyais avec plaisir. Il n'avait rien à voir avec ce qu'on a pu dire de lui », déclare Mitterrand à Péan.

On se souviendra que Bousquet, dans les années 1930, est un homme de gauche. Il est le protégé de Pierre Cathala, il appartient à ce centre-gauche radical-socialiste dont La Dépêche de Toulouse est l'oriflamme. Il est vraiment, lui, un homme du Front populaire, travaillant avec Salengro puis avec Marx Dormoy. Libre penseur et républicain, il n'aurait pu être ami de Mitterrand, qui à l'époque était catholique pratiquant et fréquentait la droite et l'extrême droite. C'est sous l'effet des mutations et des turbulences de la guerre et de l'après-guerre qu'un Bousquet (traditionnellement à gauche) et qu'un Mitterrand (nouvellement à gauche) pourront se lier d'amitié.

Plusieurs questions restent posées, alimentant les polémiques : celle de savoir s'ils se sont connus à Vichy même, en 1942, et non après 1949, comme Mitterrand ne cessera de l'affirmer ; celle des amis de Bousquet, ex-fonctionnaires vichyssois, qui deviendront proches collaborateurs de Mitterrand sous la IVe République et qui, par la suite, resteront ses amis ; celle des interventions de Mitterrand au profit de Bousquet, etc. La biographie de René Bousquet par Pascale Froment, publiée en novembre 1994, apporte, à ces égards, bien des éclaircissements.

Un autre livre, publié en septembre 1994, vient lui aussi assombrir l'horizon présidentiel. Trois journalistes, Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez font le point sur les rapports de Mitterrand avec l'extrême droite tout au long de sa vie, et pas seulement dans sa jeunesse. S'appuyant sur des témoignages et des documents indiscutables, ils nous dévoilent un président encourageant l'essor du Front national dans le but de diviser la droite : en ouvrant la télévision à Le Pen, par sa fameuse lettre de juin 1982 ; en instaurant la proportionnelle intégrale pour les législatives de 1986, ce qui permettra au FN d'avoir une trentaine d'élus. Ils nous montrent aussi Mitterrand recueillant les voix de Le Pen au deuxième tour des présidentielles de 1988, comme il avait bénéficié de celles de Tixier-Vignancour au deuxième tour en 1965 : à cette date, le soutien de l'extrême droite antigaulliste fut même explicite et démonstratif. Nos trois auteurs décrivent un président qui ne consent qu'avec réticence à l'extradition de Klaus Barbie, et qui fait lanterner la procédure devant conduire Bousquet en justice. Ils insistent sur ses amitiés de jeunesse, sur sa présence aux manifestations contre les « métèques » et contre Jèze. Examinant sa période vichyste et ses engagements résistants, ils n'oublient pas son immédiat après-guerre : sa candidature très droitière en 1946, ses fonctions dans le groupe L'Oréal, ses relations cagoulardes, etc. Ils traitent de la gerbe qu'il a fait déposer en 1984, puis chaque année depuis 1987, et jusqu'en 1993, sur la tombe de Pétain, ainsi que des rapports qu'il n'a cessé d'avoir avec certains nostalgiques de Pétain, au fil des décennies. Et ils apportent des éléments nouveaux sur son témoignage en faveur de Salan, en 1962 ; ses liens avec les anciens de l'OAS et l'amnistie qu'il leur fait accorder peu de temps après son élection ; ses positions intransigeantes et belliqueuses lors des premières années de l'insurrection algérienne, qui furent aussi les dernières années de la IVe République... Faux, Legrand et Perez auront moins d'écho que Péan, leurs chapitres souffrent d'une évidente propension à l'amalgame et aux conclusions hâtives, mais ils sont bien informés et, sur certains points, hautement instructifs." (p. 555-556)

"La crise de septembre 1994 provoque le désarroi de nombreux Juifs partisans de Mitterrand, parmi lesquels les plus efficaces et les plus dévoués dont il s'était entouré. Ainsi, c'était donc vrai ! Péan a confirmé les pires médisances auxquelles, pendant des décennies, ils avaient régulièrement refusé de prêter attention. Symétriquement, il a invalidé les historiettes radieuses auxquelles ils avaient cru avec candeur, et qu'ils avaient propagées avec un zèle confinant à l'admiration aveugle et au culte de la personnalité. Péan diagnostiquera qu'on ne connaît au jeune Mitterrand aucune expression d'antisémitisme explicite, ce qui, tout de même, consolera bien des esprits désemparés.

Il n'en demeure pas moins que manifester contre les « métèques », en 1935, n'était pas symptomatique de philosémitisme avancé. Adhérer à la Révolution nationale et servir l'Etat français, en 1942, n'était pas signe de désaccord absolu avec les déportations de Juifs, pas plus que fréquenter Bousquet et ses pairs, pendant de longues années, ne sera révélateur d'excessive compassion pour les Juifs et leurs souffrances. Que s'ajoutent à cela ses accointances cagoulardes, et l'on peut conclure que Mitterrand, qui incontestablement eut beaucoup d'amis dévoués parmi les Juifs, en eut aussi beaucoup, à certaines époques et dans certaines circonstances, parmi les antijuifs. A sa mort, en janvier 1996, les journaux feront état de son philosémitisme et de l'attention, mi-fascinée, mi-agacée, qu'il n'a cessé de porter au peuple juif.

La question rebondira soudain, sans crier gare, en 1999, quand Jean d'Ormesson publiera son Rapport Gabriel. Il y raconte un dernier petit déjeuner à l'Elysée, qui s'est tenu le 17 mai 1995, le jour même de la passation des pouvoirs à Jacques Chirac, peu avant la cérémonie officielle. Les deux hommes sont en tête à tête, d'Ormesson fait honneur à ses œufs brouillés, Mitterrand est éveillé et combatif, et la conversation touche à divers sujets, dont la maladie. Vers la fin, d'Ormesson interroge le président sortant sur ses liens avec Bousquet. Il a la surprise de l'entendre proférer : « Vous constatez là l'influence puissante et nocive du lobby juif en France. » D'Ormesson rentre chez lui et note les mots. Il attendra quatre ans avant de les rendre publics." (p. 571-572)

François Mitterrand, cité par Jacques Attali dans C'était François Mitterrand, Paris, Le Livre de Poche, 2005 :

"Il [Laval] était, parmi le personnel politique de l'avant-guerre, le seul, avec Léon Blum et André Tardieu, à avoir une véritable stature. Mais son manque de convictions et sa trop grande confiance en soi l'ont perdu. Et puis il a été entraîné. Il y a des moments dans la vie où les événements se précipitent sur vous comme si des murailles se refermaient : le héros essaie d'empêcher que les deux côtés se rejoignent, il meurt écrasé. Les autres essaient de trouver un passage..." (printemps 1977, p. 398)

François Mitterrand, cité par Georges-Marc Benamou dans Jeune homme, vous ne savez pas de quoi vous parlez, Paris, Plon, 2000 :


"Ah, Pétain... C'était un vieillard un peu dépassé mais... magnifique. (...) Et ce regard bleu métallique. Le type même du Français (...). Celte... Une allure magnifique..." (22 octobre 1994, p. 101-102)

"La Collaboration, c'était la grande idée de Laval... Ce Laval, quel personnage ! Quel destin ce Laval... ! Il les surplombait tous. Quel type incroyable ce Laval ! Un paysan auvergnat qui avait prodigieusement réussi à Paris sous la IIIe, il avait fait une magnifique carrière à la gauche d'Aristide Briand, puis à droite contre le Front populaire (qui l'avait humilié et dont il voulait se venger). Il avait été l'homme fort de bien des gouvernements. Il avait influé, trafiqué, comploté, et peut-être même avec Mussolini. Il était riche et puissant parce que dans sa vie, il n'avait jamais cru en rien. Mais voilà que pour la première fois de sa vie, il s'était mis à croire en quelque chose : la grande Europe, l'alliance continentale avec les Allemands. C'était son obsession, un grand rêve géopolitique. Comme quoi, croire, ça l'a perdu. (...) à l'époque, il avait une vision plus moderne que Pétain, qui n'en avait pas d'ailleurs. Imaginez un instant le pire : si l'Allemagne avait gagné, Laval aurait eu raison. Je vous le dis, il y a vraiment cru, et jusqu'au bout. (...) Jusqu'au bout il a espéré s'en sortir. Il avait une telle confiance en lui. Il croyait pouvoir embobiner tout le monde, Roosevelt, les Anglais, et même une partie de la Résistance. On n'imagine plus la dimension extraordinaire de cet homme... Rendez-vous compte, durant l'été 1944, alors que les Alliés avaient débarqué, Laval croyait encore pouvoir passer un accord avec les parlementaires de juillet 1940, et installer à Matignon le vieil Edouard Herriot afin de le mettre à la tête de l'Etat avant l'arrivée des Américains. Et dire qu'Herriot a failli accepter..." (28 octobre 1994, p. 96-98)

"Une carrière brisée à trente-cinq ans, c'est terrible. Il avait une étoffe, ce type. Une carrière ainsi brisée à trente-cinq ans, ce n'est pas supportable... Bousquet en souffrait cruellement. Imaginez cette "cassure", cette carrière foudroyée, cette vie arrêtée en plein envol alors qu'il aurait pu (c'est certain) occuper des postes ministériels dans tous les gouvernements de la IVe et même de la Ve. Il en avait la capacité. Quel dommage." (17 décembre 1994, p. 222)

Charles de Gaulle, déclaration en 1965, cité par Alain Peyrefitte dans un entretien au Figaro Magazine, 8 novembre 1997 :

"Mitterrand et Bousquet, ce sont les fantômes qui reviennent : le fantôme de l'antigaullisme issu du plus profond de la collaboration. Que Mitterrand soit un arriviste et un impudent, je ne vous ai pas attendu pour le penser. Mitterrand est une arsouille."