samedi 30 juin 2012

1933 : le désarroi d'un grand patriote et historien allemand d'origine juive

Ernst Kantorowicz, lettre au ministre de la Science prussien, 20 avril 1933 :

"Il me semblait que moi qui me suis engagé volontairement en août 1914, qui ai combattu, pendant et après la guerre contre les Polonais à Poznan, contre l'insurrection spartakiste à Berlin et contre la République des Conseils à Munich, je ne puisse m'attendre à être dépouillé de ma charge en raison de mon ascendance juive ; il me semblait que par les écrits que j'ai publiés sur l'empereur Frédéric II Hohenstaufen, je n'aurais pas besoin de garantie, ni passées ni présentes, pour attester de mes sentiments en faveur d'une Allemagne réorientée dans un sens national ; il me semblait que mon attitude fondamentalement enthousiaste envers un Reich dirigé en un sens national, allait bien au-delà de l'attitude commune, influencée par les événements et ne soit pas effritée en raison de l'actualité récente (...). Pourtant, moi, en tant que Juif, je suis contraint de tirer des conclusions nettes de ce qui arrive et de laisser de côté mes devoirs professionnels pour le semestre d'été."

vendredi 29 juin 2012

Trotsky et les pogroms de l'Armée rouge

Norman Cohn, Histoire d'un mythe. La « conspiration » juive et les protocoles des Sages de Sion, Paris, Gallimard, 1992, p. 126 :

"Lorsqu'à Saint-Pétersbourg une députation juive vint demander à Trotsky de s'abstenir de tout acte qui pût inciter la soldatesque blanche à des pogromes, il lui répondit : « Allez trouver vos Juifs, et dites-leur que je ne suis pas Juif, et que je n'ai pas le moindre souci des Juifs et de ce qui peut leur arriver. » "

Boris Mirsky, Les Juifs et la Révolution russe, Paris, J. Povolozky, 1921, p. 53 :

"Le réactionnaire antisémite russe (je ne parle pas des vulgaires « pogromistes » mais des théoriciens) n'est ni un révolté ni un emballé ; l'antisémite de la Russie méridionale actuelle est un filou débrouillard, sans surface et sans talent, capable de s'adapter à toutes les circonstances, socialiste à l'époque de Kérensky, militaire aux ordres de Trotsky, toujours prêt à prélever sa part de butin après un bon pogrom juif."

Lidia Miliakova, "Introduction", in Lidia Miliakova (dir.), Le livre des pogroms. Antichambre d'un génocide Ukraine, Russie, Biélorussie, 1917-1922, Paris, Calmann-Lévy, 2010, p. 12 :

"Les victimes et les témoins raisonnent rarement en catégories (« Blancs », « Rouges », « petliouriens ») lorsqu'il s'agit d'identifier les participants aux pogroms ; en revanche, elles nomment avec précision les régiments, les bataillons, les compagnies « pogromistes », nombreuses dans l'Armée nationale ukrainienne, l'armée polonaise, l'Armée blanche, l'Armée rouge, les unités de Boulak-Balakhovitch et de Savinkov."

Nicolas Werth, "Dans l'ombre de la Shoah : les pogroms des guerres civiles russes, 1918-1921", ibid., p. 44 :

"Les Juifs furent encore victimes d'un autre ennemi, plus inattendu : certaines unités de l'Armée rouge, tout particulièrement celles de la célèbre Ire armée de cavalerie dirigée par le général Boudienny. Composées à plus de 90 % de paysans, russes pour la plupart, les unités de la 6e division perpétrèrent toute une série de pogroms lors de leur retraite devant l'armée polonaise en septembre et octobre 1920. Le grand écrivain Isaac Babel a superbement rendu compte, dans son recueil de récits La Cavalerie rouge, du contexte dans lequel se déroulèrent ces pogroms et des raisons qui poussèrent des soldats de l'Armée rouge à s'y livrer."

"Communiqué de l'hebdomadaire Le Dimanche juif au sujet du pogrom perpétré dans la ville de Novgorod-Severski (province de Tchernigov), au mois d'avril 1918", ibid., p. 67 :

"Les contributions et les perquisitions étaient monnaie courante, ce pouvoir cauchemardesque terrorisait les Juifs plus que tous les autres encore. Par exemple, une bande de soldats de l'Armée rouge exigea des Juifs une contribution de 750 000 roubles. Etant donné la pénurie de numéraire, les hommes de l'Armée rouge se satisfirent des 230 000 roubles apportés le lendemain par les Juifs.

Le 1er avril, un groupe de bolcheviks organisa un pogrom. Une milice d'autodéfense, à laquelle participaient des officiers et des soldats, intervint contre eux. Mais cette milice, trop faible, dut reculer. Le 6 avril, une bande de soldats de l'Armée rouge et de marins encercla la ville et pilla la population juive plusieurs heures durant. Soixante-deux Juifs furent tués, quatorze grièvement blessés. La même bande pilla, sur sa route, les Juifs des villages alentour, laissant derrière elle seize cadavres." 

Stéphane Courtois, "Du passé faisons table rase !", in Stéphane Courtois (dir.), Du passé faisons table rase ! Histoire et mémoire du communisme en Europe, Paris, Robert Laffont, 2002, p. 83 :

"Trotsky fut le fondateur des camps de concentration soviétiques à l'été 1918 et il couvrit de son autorité d'innombrables massacres perpétrés par « son » armée, y compris des massacres de Juifs."

Isaac-Leib Peretz, Les oubliés du Shtetl : Yiddishland, Paris, Plon, 2007, p. 306 :

"Les archives secrètes, désormais accessibles depuis la chute de l'URSS, nous apprennent que la seule réaction de Lénine, lorsqu'il fut dûment informé de cette campagne de tueries entreprise par sa célèbre « Cavalerie rouge », fut d'ordonner que le rapport dénonçant les pogroms soit... archivé. Et lorsque le Bureau central de la section juive du PC de Russie lui adressa un appel angoissé, daté du 6 juillet 1921, en soulignant que la passivité des autorités incitait les fauteurs de pogroms en Biélorussie à croire que le Kremlin restait indifférent à ces tueries, Lénine confirmera implicitement cette appréciation des pogromistes en ordonnant à nouveau le classement vertical du rapport. Même indifférence criminelle de la part du commandant de l'Armée rouge : Trotski reçut des centaines de rapports relatifs aux pogroms perpétrés par ses propres soldats en Ukraine. Mais jamais il ne fit la moindre référence à ces atrocités, ni dans ses déclarations officielles ni dans ses communications confidentielles au gouvernement à Moscou. C'est bien simple : le terme « pogrom » ne figure même pas dans l'index du volume contenant ses discours et directives de l'année 1919."

lundi 25 juin 2012

Pacte de non-agression germano-soviétique : les déportations staliniennes de Juifs

Stéphane Courtois et Jean-Louis Panné, "Le Komintern à l'action", in Le Livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression (ouv. col.), Paris, Robert Laffont, 1997, p. 348-351 :

"Fin septembre 1939, le partage de la Pologne entre l'Allemagne nazie et la Russie soviétique, décidé secrètement le 23 août 1939, devint effectif. Les deux envahisseurs coordonnèrent leur action pour s'assurer du contrôle de la situation et de la population : Gestapo et NKVD collaboraient. Les communautés juives se trouvaient partagées : sur 3,3 millions de personnes, environ 2 millions vivaient sous domination allemande ; aux persécutions (synagogues brûlées) et aux massacres succéda l'enfermement dans les ghettos : celui de Lodz fut crée le 30 avril 1940, celui de Varsovie, organisé en octobre, fut fermé le 15 novembre.

De nombreux Juifs polonais avaient fui vers l'Est devant l'avance de l'armée allemande. Pendant l'hiver 1939-1940, les Allemands ne cherchèrent pas à interdire tout franchissement de la nouvelle frontière. Mais ceux qui tentaient leur chance devaient affronter un obstacle inattendu : « Les gardiens soviétiques du "mythe de classe" habillés de longs manteaux de fourrure et de casquettes, baïonnette au canon, accueillaient les nomades partis pour la Terre promise avec des chiens policiers et des rafales de pistolets-mitrailleurs ». De décembre 1939 à mars 1940, ces Juifs se retrouvèrent coincés dans un no man's land, large d'un kilomètre et demi, sur la rive orientale du Bug, contraints de camper à la belle étoile. La majorité d'entre eux retournèrent en zone allemande.

Devenu soldat de l'armée polonaise du général Sanders, L. C. (matricule 15015) témoigne de cette incroyable situation : « Ce territoire était un secteur de 600-700 mètres où 700-800 personnes étaient amassées depuis quelques semaines déjà ; 90 % de Juifs, échappés à la surveillance allemande. [...] Nous étions malades, tout mouillés sur ce territoire rendu humide par les pluies d'automne, nous serrant les uns contre les autres sans que les Soviets "humanitaires" daignassent nous donner un petit morceau de pain ou de l'eau chaude. Ils ne laissaient même pas passer les gens de la campagne environnante qui désiraient faire quelque chose pour nous maintenir en vie. En conséquence, nous laissâmes de nombreuses tombes sur ce territoire. [...] Je peux affirmer que les personnes qui retournèrent chez elles du côté des Allemands avaient raison car le NKVD, à aucun point de vue, n'était meilleur que la Gestapo allemande, avec la différence que le NKVD tue et torture d'une manière bien plus terrible que la mort, de sorte que celui qui réussit par miracle à fuir ses griffes reste invalide pendant toute sa vie... » Symboliquement, Israël Joshua Singer fait mourir dans ce no man's land son héros qui, devenu un « ennemi du peuple », avait fui l'URSS.

En mars 1940, plusieurs centaines de milliers de réfugiés (certains avancent le chiffre de six cent mille) se virent imposer un passeport soviétique. Les accords soviéto-nazis prévoyaient un échange de réfugiés. Leurs familles disloquées, la pénurie et la terreur policière du NKVD devenant de plus en plus lourdes, certains décidèrent de retourner dans la partie allemande de l'ancienne Pologne. Jules Margoline, qui se trouvait lui-même à Lwov en Ukraine occidentale, rapporte qu'au printemps 1940 les Juifs « préféraient le ghetto allemand à l'égalité soviétique ». Il leur semblait alors plus aisé de quitter le Gouvernement général pour atteindre un pays neutre que de tenter cette fuite via l'Union soviétique.

Début 1940, les déportations touchant les citoyens polonais commencèrent (voir la contribution d'Andrzej Paczkowski) et se poursuivirent jusqu'en juin. Les Polonais de toutes confessions furent déportés en train vers le Grand Nord ou au Kazakhstan. Le convoi de Jules Margoline mit dix jours pour atteindre Smolensk. (...)

A l'hiver 1945-1946, le docteur Jacques Pat, secrétaire du Comité ouvrier juif des Etats-Unis, se rendit en mission en Pologne pour mener une enquête sur les crimes nazis. Il publia à son retour une série d'articles dans le Jewish Daily Forward à propos des Juifs réfugiés en URSS. Il estimait que 400.000 Juifs polonais avaient péri en déportation, dans les camps ou les colonies de travail. A la fin de la guerre, 150.000 choisirent de reprendre la citoyenneté polonaise pour fuir l'URSS. « Les cent cinquante mille Juifs qui franchissent aujourd'hui la frontière soviéto-polonaise ne discutent plus sur l'Union soviétique, sur la patrie socialiste, la dictature et la démocratie. Pour eux, ces discussions sont terminées et le dernier mot a été leur fuite de l'Union soviétique », écrivait Jacques Pat après avoir interrogé des centaines d'entre eux."

Yves Santamaria, 1939, le pacte germano-soviétique, Bruxelles, Complexe, 1998, p. 35 :

"L'existence de deux zones d'occupation [en Pologne] constituait pour les comparatistes une mine d'observations. Autorités de l'Est et de l'Ouest se rejoignaient dans l'annihilation de l'identité polonaise. A Zakopane et Cracovie, spécialistes de la Gestapo et du NKVD échangèrent à ce sujet nombre d'informations utiles au combat contre la résistance, conformément aux accords du 28 septembre. De part et d'autre, on rivalisa de zèle dans le combat mené contre l'Eglise catholique, pilier traditionnel de la nation polonaise. La bolchévisation de l'Est eut des effets contradictoires : tremplin pour l'ascension des cadres d'origine biélorusse ou ukrainienne, elle pouvait se révéler mortelle aux éléments de l'ancien PC polonais dissous par Moscou en 1938. Telle fut sans doute l'analyse développée par un autre futur dirigeant de la Pologne Wladislaw Gomulka : libéré à Lvov par l'Armée rouge, il préféra anticiper sur la curiosité du NKVD en passant en zone allemande. Le choix était plus restreint pour les Juifs. Sociologiquement, nombre d'entre eux prenaient rang, en zone soviétique, d'élément « anti-sociaux ». De ce fait, quelques-uns firent le choix allemand. La grande majorité demeura sur place, bientôt rejointe par un courant venu de l'Ouest. Le 16 novembre 1939, l'accord germano-soviétique sur les transferts de population excluait les Juifs (et les Polonais) des catégories concernées. La frontière soviétique tendit à se durcir à l'égard des arrivants, jusqu'à sa fermeture en janvier 1940. Plusieurs centaines de milliers de Polonais juifs furent déportés en Union soviétique. Le destin des survivants fut donc plus aléatoire que celui de leurs correligionnaires de la zone ouest. Au contraire, le taux d'extermination fut plus élevé chez les Polonais (sans considération religieuse) de l'Est que chez ceux demeurés sous la botte allemande. A cette arithmétique douteuse, on peut préférer un aphorisme (juif) contemporain de la tragédie selon lequel si « Hitler tue le poisson ; Staline vide le bocal »."

jeudi 21 juin 2012

L'antisémitisme des chrétiens d'Orient en général et des Grecs en particulier

Bernard Lewis, The Jews of Islam, Princeton, Princeton University Press, 1984 :

"La nouvelle relation tripartite entre l'Occident, l'Islam, et les Juifs trouva sa première expression dramatique dans la célèbre affaire de Damas de 1840. Le 5 février de cette année, le père Tomaso, un moine capucin de nationalité sarde, disparut tout d'un coup avec son domestique. Un barbier juif fut accusé de les avoir assassinés et, après torture, se déclara lui-même prêt à avouer. Des compagnons monacaux du père, à l'instigation et avec l'encouragement du consul français Ratti-Menton, proclamèrent qu'il avait été tué par les Juifs à des fins rituelles. Sur l'insistance du consul, le gouverneur Sharif Pacha arrêta un grand nombre de notables juifs et autres, dont beaucoup furent torturés. Un leader communautaire, Joseph Laniado, décéda au cours des interrogatoires ; un autre, Moïse Aboulafia, se sauva lui-même en embrassant l'islam. Lui et plusieurs autres furent amenés par la torture à avouer tout ce que leurs accusateurs voulaient. Le consul français, pour justifier et poursuivre ses actions à Damas, les soutint par une campagne de presse active en France dirigée contre les Juifs de Damas et les Juifs en général. Damas était à cette époque sous le règne de Muhammad 'Ali Pacha, le gouverneur ottoman de l'Egypte, qui avait réussi à transformer ce pays, avec l'ajout de la Syrie, en une principauté semi-indépendante sous une suzeraineté ottomane purement nominale. Dans cette politique, il fut soutenu par la France et empêché par la Grande-Bretagne et d'autres puissances européennes.

Ces considérations de politiques de puissance peuvent aider à expliquer pourquoi, alors que les démarches des dirigeants juifs français à l'égard du gouvernement de la France suscitèrent des réponses insatisfaisantes, des appels similaires en Grande-Bretagne produisirent une réponse très différente. Le 22 juin, Lord Palmerston, secrétaire des Affaires étrangères britannique, informa le Parlement qu'il avait prévenu Muhammad 'Ali Pacha de l'effet que le "traitement barbare" des Juifs de Damas était susceptible d'avoir en Europe. Le 3 juillet, une grande réunion eut lieu à la Mansion House, la résidence officielle du lord-maire de Londres, lors de laquelle des membres du Parlement et des dignitaires de l'Eglise dénoncèrent la renaissance de cette diffamation médiévale et la torture et le meurtre d'innocents en son nom. D'autres gouvernements occidentaux, y compris celui des Etats-Unis, se firent les défenseurs de la position britannique et prirent des mesures en son soutien. Une réunion de Juifs éminents, à Londres, à laquelle assista l'homme d'Etat français juif Adolphe Crémieux, décida d'envoyer une délégation au Moyen-Orient, composée de Crémieux lui-même, son compatriote, l'orientaliste Salomon Munk, et le knight anglo-juif, Sir Moses Montefiore.

Malgré tous les obstacles mis sur sa route par les représentants français au Caire et à Damas, la délégation, avec un soutien diplomatique considérable, atteint son but. Le 6 septembre, en réponse à une note conjointe de neuf consuls européens, Muhammad 'Ali Pacha envoya des ordres à Damas pour la libération des prisonniers juifs survivants. Peu de temps après, Muhammad 'Ali fut contraint de renoncer à Damas et au reste de la Syrie-Palestine, qui réintégrèrent la pleine souveraineté ottomane. Sur le chemin du retour, les membres de la délégation juive furent reçus par le sultan ottoman qui, à leur demande, publia un ferman dénonçant l'accusation de meurtre rituel comme une diffamation sans fondement, et réaffirmant l'intention des autorités ottomanes d'assurer la pleine protection de la vie et de la propriété des Juifs.

Plusieurs aspects de cette affaire appellent des commentaires. L'un d'eux est la diffamation sanglante elle-même. L'accusation de l'utilisation de sang humain à des fins rituelles apparaît comme ayant été lancée initialement par les païens contre les premiers chrétiens. Elle fut ensuite utilisée par les chrétiens eux-mêmes contre les Juifs, et a été un thème familier de l'antisémitisme chrétien depuis les premiers temps jusqu'à nos jours. A l'époque islamique classique, cette forme particulière de calomnie anti-juive semble avoir été ignorée. Sa première apparition, sous les auspices de l'Islam, eut lieu durant le règne du sultan ottoman Mehmed le Conquérant, et elle provenait presque certainement de l'importante population grecque-chrétienne sous domination ottomane. De telles accusations avaient été courantes dans l'Empire byzantin. Elles se produisirent à intervalles rares sous les Ottomans, et étaient généralement condamnées par les autorités ottomanes.

La diffamation sanglante revient dans des proportions épidémiques au XIXe siècle, au cours duquel de telles accusations, parfois suivies par des flambées de violence, apparaissent sur tout l'empire. L'affaire de Damas de 1840 peut avoir été la première. Elle fut très loin d'être la dernière. Pour le reste du XIXe siècle et jusqu'au XXe siècle, la diffamation sanglante devint presque monnaie courante dans les terres ottomanes, comme par exemple à Alep (1810, 1850, 1875), Antioche (1826), Damas (1840, 1848, 1890), Tripoli (1834), Beyrouth (1862, 1874), Dayr al-Qamar (1847), Jérusalem (1847), Le Caire (1844, 1890, 1901-1902), Mansoura (1877), Alexandrie (1870, 1882, 1901-1902), Port Saïd (1903, 1908), Damanhur (1871, 1873, 1877, 1892), Istanbul (1870, 1874), Büyükdere (1864), Kuzguncuk (1866), Eyoub (1868), Edirne (1872), Izmir (1872, 1874), et plus fréquemment dans les provinces grecques et balkaniques. En Iran et au Maroc, en revanche, malgré l'hostilité générale envers les Juifs, cette accusation particulière resta longtemps pratiquement inconnue, sans doute parce que la présence chrétienne était plus restreinte et l'influence européenne plus tardive.

Quatre caractéristiques sont à noter. Tout d'abord, la diffamation provenait presque invariablement de la population chrétienne et était souvent encouragée par la presse chrétienne, en particulier grecque ; d'autre part, ces accusations étaient parfois soutenues et même occasionnellement provoquées par des représentants diplomatiques étrangers, en particulier grecs et français ; troisièmement, les Juifs pouvaient généralement compter sur la bonne volonté des autorités ottomanes et sur leur aide, là où elles étaient capables de leur en fournir. Enfin, et dans une mesure croissante, les communautés juives mises en danger par de telles accusations pouvaient souvent faire appel à la sympathie et même au soutien actif des représentants britanniques, et parfois aussi des représentants prussiens et autrichiens.

Bien que ces accusations semblent être parties des communautés chrétiennes, elles n'y restèrent pas confinées. Au début du XXe siècle, elles figurèrent dans le cadre d'une campagne anti-juive dans certains journaux égyptiens musulmans, et sont depuis lors devenues un thème courant dans la littérature musulmane anti-juive dans la région, au Moyen-Orient et ailleurs. Les rapports des représentants britanniques en Egypte, à la fois avant et après l'occupation, expriment  occasionnellement leur inquiétude quant aux dangereuses conséquences de telles calomnies. Ils expriment aussi leur colère face à l'attitude désobligeante et parfois franchement hostile des représentants de certaines autres puissances européennes." (p. 156-159)

"A partir de 1860, il y avait une montée inquiétante de l'antisémitisme de style européen parmi les communautés chrétiennes de l'empire [ottoman]. Il était particulièrement fort chez les Grecs, mais touchait aussi d'autres chrétiens, y compris les chrétiens arabophones du Levant et d'Egypte. Une raison à cela était certainement leur plus grande ouverture aux influences de l'Europe, y compris le précepte et la pratique de l'antisémitisme européen, une autre était le renouveau éducatif et économique qui commençait parmi les Juifs ottomans dans la seconde moitié du XIXe siècle, et qui confrontait les marchands, commerçants, et artisans chrétiens à la concurrence d'un quartier qu'ils avaient été habitués à dénigrer. De manière significative, l'apparition de slogans et d'accusations antisémites a été presque toujours accompagnée d'attaques contre les magasins et ateliers juifs et des appels au boycott. Les populations musulmanes ont été les dernières à être touchées par ces incitations, et les autorités ottomanes firent généralement ce qu'elles pouvaient pour protéger leurs sujets juifs. Presque jusqu'à la fin de l'empire, nombre de Juifs souffrant ou craignant des persécutions fuirent la Russie, la Roumanie et d'autres pays balkaniques et trouvèrent refuge dans les terres ottomanes.

A Istanbul et dans d'autres villes turques, il semble y avoir eu une prise de conscience parmi les musulmans qu'en cette période les Juifs n'étaient pas les ennemis des Turcs, mais leurs compagnons d'infortune. L'opinion publique turque n'était pas en règle générale anti-juive, et une mesure officielle turque a parfois été prise pour protéger les Juifs de leurs persécuteurs locaux." (p. 170-171)

mardi 12 juin 2012

Le sionisme selon Moiz Kohen/Tekin Alp/Munis Tekinalp



Moiz Kohen, "Una explicación", La Epoca (journal de Salonique en langue ladino), 20 décembre 1910 :

"Tout le monde sait que je m'étais toujours considéré comme un sioniste à un moment donné, me déclarant moi-même comme en étant un et agissant en conséquence : toutefois, comme mes écrits, mes nombreux articles dans les journaux turcs, mes polémiques avec Ebuzziya Tevfik Bey dans Tasvir-i Efkâr, et mes conférences au Congrès de Hambourg le prouvent, j'ai toujours considéré le sionisme comme un mouvement d'immigration juive en Turquie et de préférence en Palestine, laquelle a une certaine attraction historique pour les Juifs. (...)

Par conséquent, d'après les sionistes, je n'ai jamais été un sioniste ; selon moi, j'ai été, je suis et serai toujours un sioniste, ce qui signifie un partisan d'une immigration juive importante en Turquie ; dans mes articles, publiés dans Tasvir-i Efkâr, dans Zeman et Yeni Asır, etc., j'ai toujours été favorable, avec beaucoup d'insistance, à cette immigration — à partir d'un point de vue ottoman, aussi bien que juif — car je suis convaincu qu'elle peut contribuer beaucoup au progrès de notre pays et garantir la sécurité de milliers de nos malheureux coreligionnaires."

Tekin Alp, Le Kemalisme, Paris, Félix Alcan, 1937, p. 231-232 :

"En effet, depuis quelque temps, l'histoire contemporaine enregistre un nouveau nationalisme des Juifs, appartenant à des cultures et à des nations différentes. Jusqu'à ces derniers temps, il était généralement admis qu'une nation juive, dans le sens moderne du mot, n'existait pas. Les Juifs de tous les pays occidentaux se sont assimilés aux peuples parmi lesquels ils vivent depuis des siècles et s'en sont approprié complètement la langue et la culture. Il y avait bien entre les Juifs du monde entier une espèce de solidarité spirituelle, résultant pour les uns, de la communauté de religion, pour les autres, des souvenirs historiques millénaires, et, pour certains autres, d'un esprit spécifique juif. Cette solidarité spirituelle était plus ou moins analogue à celle qui existe entre les catholiques, protestants, musulmans ou même francs-maçons de nationalités différentes. Il est évident, dès lors, que ces affinités spirituelles entre les Juifs du monde entier, ne pouvaient en aucune façon constituer un lien national pour des Juifs vivant depuis des milliers d'années dans des pays différents et inféodés physiquement et culturellement à des nations différentes.

La situation a cependant changé depuis que la recrudescence de l'antisémitisme, les pogroms et les persécutions de toutes sortes pratiqués dans certains pays ont donné naissance au Sionisme. Depuis lors un asile, un foyer national pour les victimes de l'antisémitisme, a été créé en Palestine, où ont fleuri une nouvelle langue et une nouvelle culture juives. L'ancien esprit messianique des Hébreux, la mystique religieuse qui étaient sur le point de disparaître, ont pris de nouveau racine dans la terre des ancêtres.

Désormais, les Juifs du monde entier, qui voudront naturellement avoir la paix intérieure et vivre en parfaite harmonie avec le milieu, l'atmosphère et la culture qui sont les leurs depuis des siècles, auront à lutter d'un côté contre l'antisémitisme chrétien qui tâche de les repousser et l'appel du sémitisme qui essaiera de les attirer. Il est évident que ni l'un ni l'autre de ces facteurs antagonistes qui convergent cependant vers le même but ne pourra soustraire le Juif occidental à l'influence sentimentale et instinctive de la culture, du milieu, de l'atmosphère de sa patrie, du coin de terre qui l'a vu naître, et qui renferme les cendres et les os de ses aïeux. Ainsi que le fait ressortir très judicieusement Fortunat Strowski :

« Les Juifs dont les familles habitaient l'Allemagne depuis des siècles et des siècles, et qui en sont aujourd'hui chassés, ne pleurent pas le bien-être, la richesse, l'habitude, mais la patrie, que le nationalisme hitlérien n'empêche pas d'aimer. »

N'empêche que le nationalisme juif pourra continuer son développement sur la terre des ancêtres et donner libre cours à sa mystique et à son messianisme."

Le MHP, Israël et les Juifs



Rifat N. Bali, "Turquie", in Jean-Yves Camus (dir.), Extrémismes en Europe, Paris, Editions de l'Aube, 1997, p. 381 :

"[Alparslan] Türkes, pour donner l'image d'un dirigeant politique modéré, a établi des contacts avec des notables juifs et des dirigeants de la communauté juive de Turquie. Par leur intermédiaire, il a aussi rencontré des représentants de la communauté juive américaine. Son projet est de rapprocher la Turquie et Israël, car il souhaite utiliser Israël pour accroître l'influence de la Turquie dans les nouvelles républiques turques de l'ex-Union soviétique.

Les dirigeants de la communauté juive de Turquie ont traditionnellement été proches de la droite, ce qui explique que les Droits de l'homme n'aient pas été leur préoccupation majeure et qu'ils n'aient pas été rebutés par les tendances autoritaires du MHP. Ils ont ainsi pu répondre de façon tout à fait cordiale aux ouvertures faites par le MHP."

Kemal Kirişci, "The Kurdish Question and Turkish Foreign Policy", in Lenore G. Martin et Dimitris Keridis (dir.), The future of Turkish foreign policy, Cambridge, MIT Press, 2004, p. 302-303 :

"Le MHP, d'autre part, a traditionnellement eu des appréhensions sur l'adhésion à l'UE en raison de la décentralisation de la souveraineté turque, et favorisait au lieu de cela des relations beaucoup plus intimes avec les Etats turciques, ainsi que certains des Etats de la région, comme Israël, la Jordanie, l'Egypte, la Géorgie, et d'autres."

Les islamistes/post-islamistes turcs et Israël



Elise Ganem, L'axe Israël-Turquie, vers une nouvelle dynamique proche-orientale ?, Paris, L'Harmattan, 2005, p. 50 :

"Les partis d'obédience religieuse ou islamiste se sont laissés convaincre par les intérêts géostratégiques et politiques de l'axe Tel-Aviv/Ankara. Ainsi, c'est Necmettin Erbakan qui avait conclu les accords d'août 1996 alors qu'il s'était jusque-là prononcé contre et qu'il avait mené une campagne antisémite et anti-israélienne. Dans son article « The Remarkable Turkish-Israeli Tie », Amikam Nachmani rend très bien compte du rôle du gouvernement Erbakan dans la poursuite et l'accélération des relations avec Israël70. L'élection de Recep Tayyip Erdogan au poste de Premier ministre en novembre 2002 ne remet pas non plus les relations avec Israël en question. Il s'est d'ailleurs engagé récemment à renforcer les liens avec Israël sur le plan économique. (...)

70 Il rappelle qu'à la fin de la période de gouvernance du Refah, un journaliste avait écrit que Necmettin Erbakan manquerait à Israël."

L'antisémitisme et l'antimaçonnisme de Jules Guesde et Jean Jaurès

Jules Guesde, "Lèse-Rothschild", Le Cri du Peuple, 17 juin 1886 :

"En l'an de capital 1886, la Maison de la rue Laffitte est la vraie, l'unique Maison de France, dont l'inviolabilité n'a même pas besoin d'être établie par une loi, préexistante qu'elle est à toutes les lois — qu'elle domine ou supprime.

On peut, le radicalisme bourgeois a fini par s'y résigner, réclamer le retour à la nation — ou la confiscation — des biens du clergé, de tous les clergés. Ils ne représentent que les dieux qui s'en vont. On peut non seulement proposer, mais voter, comme le Conseil municipal de Paris, le retour à la nation — ou la confiscation — des biens des familles ci-devant royales ou impériales, et, comme la minorité du même Conseil, vouloir l'arrestation immédiate des membres de ces familles. — Si elles ont régné, elles ne règnent plus.

Mais ne vous avisez pas de préconiser le même régime pour le mauvais juif de Francfort installé depuis près d'un siècle, comme une pieuvre gigantesque, au cœur de la France, dont il aspire le sang par tous ses suçoirs, — ou malheur à vous !

Rothschild est un roi debout ! Rothschild est le dieu vivant ! Et à défaut des crimes de lèse-majesté et de blasphème disparus de nos codes, la République invoquera « l'excitation au pillage et au meurtre » contre les audacieux parlant de le mettre à Mazas comme un simple d'Orléans et de nationaliser ses millions escroqués à la nation."

Jules Guesde, déclaration au 3e congrès de la SFIO, Limoges, octobre 1906 :

"Il s'agit de savoir s'il y a plus d'inconvénients ou d'avantages pour le parti à ce que quelques-uns de ses membres fassent partie de la Franc-Maçonnerie. Telles sont les conséquences d'une pareille présence, alors surtout que dans quantité d'endroits nous avons à lutter contre les Francs-Maçons ; cette présence apporte le trouble dans les cerveaux, elle désarme l'action ouvrière."

Jean Jaurès, "Industrie et cléricalisme", La Dépêche de Toulouse, 21 juin 1892 :

"Il apparaîtra de plus en plus que le socialisme, luttant, à la fois, contre la juiverie financière qui opprime les intérêts, et contre le capitalisme clérical qui opprime à la fois les intérêts et les consciences, est le seul parti de la liberté."

Jean Jaurès, "Choses électorales", La Dépêche de Toulouse, 5 mars 1894 :

"Quand beaucoup d'ouvriers « conservateurs » du Gard, dont les chefs réactionnaires avaient surexcité le fanatisme religieux pour les mener à leur guise, se sont aperçus que les chefs de la réaction étaient maintenant les fiancés politiques de la juiverie opportuniste, ils ont eu un mouvement de dégoût, et ils se sont rapprochés de leurs frères, les ouvriers socialistes, dont un malentendu déplorable les avait séparés jusqu'ici."

Jean Jaurès, La Dépêche de Toulouse, 13 mars 1895 :

"J'estime que la juiverie politique et financière qui nous ronge est la plus grande plaie sociale du jour."

Jean Jaurès, L'Algérie (journal d'E. Cat), 27 avril 1895 :

"Il est légitime que les Algériens abattent les influences politiques funestes qui avec l'appui de la juiverie suppriment ici toute équité."

Jean Jaurès, "La Question juive en Algérie", La Dépêche de Toulouse, 1er mai 1895 :

"Dans les villes, ce qui exaspère le gros de la population française contre les juifs, c'est que, par l'usure, par l'infatigable activité commerciale et par l'abus des influences politiques, ils accaparent peu à peu la fortune, le commerce, les emplois lucratifs, les fonctions administratives, la puissance publique. (...) En France, l'influence politique des juifs est énorme mais elle est, si je puis dire, indirecte. Elle ne s'exerce pas par la puissance du nombre, mais par la puissance de l'argent. Ils tiennent une grande partie de de la presse, les grandes institutions financières, et, quand ils n'ont pu agir sur les électeurs, ils agissent sur les élus. Ici, ils ont, en plus d'un point, la double force de l'argent et du nombre ; et il est telle circonscription où c'est le quartier juif qui, par ses suffrages, a déterminé l'élection. (...) Ils votent en bloc comme juifs, et ils votent pour les candidats opportunistes : d'abord parce que l'opportunisme a développé la puissance de la finance et qu'il est ainsi, si l'on peut dire, la forme politique de l'esprit juif ; ensuite parce que c'est lui, depuis quinze ans, qui est le maître de la République et que les juifs algériens peuvent ainsi recevoir de lui les innombrables faveurs gouvernementales et administratives, et ces parcelles de pouvoir qui flattent  singulièrement ici une race longtemps humiliée par l'orgueil musulman. (...) Il me semble donc que le vrai rôle des travailleurs conscients d'Algérie est de se mêler aux luttes algériennes pour adoucir le plus possible la crise présente, pour obtenir une administration équitable et bienveillante, pour arracher à l'opportunisme juif le pouvoir dont il s'est fait un monopole ; mais c'est surtout de coordonner leur pensée et leur effort à la pensée et à l'effort de tout le socialisme français, uni au socialisme international."

Jean Jaurès, "Choses algériennes", La Dépêche de Toulouse, 8 mai 1895 :

"Il y a bien longtemps que dans les pays français le mouvement antijuif n'avait pris cette forme aiguë : il y a là la marque  d'un malaise profond. Il y a là aussi la condamnation nouvelle et saisissante d'un régime social qui permet l'accaparement de presque toute la fortune, mobilière et immobilière, par une classe d'hommes qui ne produisent pas. On entend des hommes, qui passent pour modérés, regretter le temps où les deys d'Alger faisaient rendre gorge, périodiquement, aux usuriers. Ils ne se doutent pas tous que cette opération hardie contre la finance, si elle se renouvelait ne porterait pas seulement sur les juifs, et c'est ainsi que sous la forme un peu étroite de l'antisémitisme se propage en Algérie un véritable esprit révolutionnaire. (...) Depuis vingt-cinq ans, depuis le décret Crémieux, depuis le développement de la République opportuniste, les Arabes assistaient avec stupeur et mépris à la mainmise officielle du juif algérien sur l'Algérie. Quand ils ont vu se former parmi les Français des ligues antijuives, quand ils ont entendu les trois mille électeurs français de Constantine crier dans les rues : « A bas les juifs ! » ils ont eu le sentiment qu'un grand changement se préparait, et ils se sont mêlés au mouvement. Les souvenirs de la conquête et tous les préjugés qui animaient les uns contre les autres vainqueurs et vaincus, Français et indigènes, semblaient un moment effacés, et contre l'usure juive, qui est aujourd'hui le vrai conquérant de l'Algérie, se faisait la réconciliation de l'Européen et de l'Arabe."

Jean Jaurès, "A Carmaux", La Dépêche de Toulouse, 22 avril 1898 :

"Ainsi, l'intérêt le plus vital de toute une région était sacrifié aux combinaisons capitalistes, et ce sont les grandes dynasties financières qui osent demander à tout un pays de se livrer à elles ! Ce sont ces dévorants, ces calculateurs à outrance qui osent, dans les réunions privées de leurs comités, crier contre moi : « A bas le juif ! » Ont-ils donc oublié que Drumont lui-même les a signalés, eux, comme les plus beaux spécimens de la juiverie chrétienne ? Ont-ils oublié que ce sont eux et leurs amis qui ont livré à M. de Rothschild la Banque de France, que nous voulions leur arracher pour la remettre à la France elle-même ? Pour moi, je me borne à demander, je demanderai demain comme hier sans hésitation et sans faiblesse, que la loi soit égale pour tous, que tous les citoyens quels qu'ils soient, quelles que soient leur religion et leur race, soient jugés selon les formes légales, et ni les menaces ni les insultes n'étoufferont le cri de ma conscience d'honnête homme et de républicain."

Jean Jaurès, discours au Tivoli, cité dans La Petite République, 9 juin 1898 :

"Nous savons bien que la race juive, concentrée, passionnée, subtile, toujours dévorée par une sorte de fièvre du gain quand ce n'est pas par la fièvre du prophétisme, nous savons bien qu'elle manie avec une particulière habileté le mécanisme capitaliste, mécanisme de rapine, de mensonge, de cor­ruption et d'extorsion. Mais nous disons, nous : ce n'est pas la race qu'il faut briser ; c'est le mécanisme dont elle se sert, et dont se servent comme elle les exploiteurs chrétiens."

Jean Jaurès, "L'embarras de Drumont", La Petite République, 13 décembre 1898 :

"Si M. Drumont avait eu la clairvoyance qu'il s'attribue tous les matins, il se serait borné à dénoncer dans l'action juive un cas particulièrement aigu de l'action capitaliste. Comme Marx, qu'il citait l'autre jour à contre-sens, il aurait montré que la conception sociale des juifs, fondée sur l'idée du trafic, était en parfaite harmonie avec le mécanisme du Capital. Et il aurait pu ajouter sans excès que les juifs, habitués par des spéculations séculaires à la pratique de la solidarité et façonnés dès longtemps au maniement de la richesse mobilière, exerçaient dans notre société une action démesurée et redoutable."

Jean Jaurès, "Derniers combats", L'Humanité, 16 avril 1907 :

"De même, il n'y a rien de scandaleux à ce que le Vatican confie ses économies à un banquier juif ; c'est une tradition fort ancienne, et à la cour de Rome comme à la cour d'Avignon, les juifs furent les meilleurs argentiers des papes. Cependant, en un temps où l'antisémitisme a été un des grands moyens d'action de l'Eglise, quand tous les républicains sont dénoncés et flétris par les journaux pieux, et les candidats de sacristie comme les stipendiés et les esclaves de la juiverie, les fidèles un peu simples ne voient pas sans quelque étonnement que l'Eglise met ses fonds chez M. de Rothschild ; mais si M. de Rothschild est à peu près le seul homme de France (avec M. Groussau) dont le correspondant du pape parle avec une sympathie sans réserve, l'étonnement redouble et les « bons » paysans se demandent : « Se serait-on moqué de nous ? » "

Jean Jaurès, L'organisation socialiste de la France : l'armée nouvelle, Paris, L'Humanité, 1915, p. 485 :

"Ce sera un régime de plein air, un régime public et loyal qui donnera aux officiers bien plus de garanties que ne leur en donnent les règles et les pratiques d'aujourd'hui. Ils sont à la merci des caprices d'un chef, des notes souvent fantaisistes d'inspecteurs qui passent à de rares intervalles et qui les jugent de très haut et de très loin. C'en sera fini du règne alternatif ou simultané des coteries rivales : jésuitière ou franc-maçonnerie. Je supplie les officiers vraiment républicains et démocrates de songer en quelle triste situation ils se trouvent."

Le lâche pacifisme de la SFIO

Léon Blum, Le Populaire, 1er octobre 1938 :

"Il n'y a pas une femme et pas un homme en France pour refuser à Neville Chamberlain et à Edouard Daladier leur part de tribut, de gratitude. La guerre est écartée, le fléau s'éloigne. La vie est redevenue naturelle. On peut reprendre son travail et retrouver son sommeil. On peut jouir de la beauté d'un soleil d'automne."

Paul Faure (secrétaire général de la SFIO, de 1920 à 1940), La Dépêche socialiste de Saône-et-Loire, 11 mars 1939 :

"Les défenseurs sincères de la paix ne doivent laisser passer aucune occasion de combattre les forces de guerre et d'exploiter à fond tout ce qui peut servir dans n'importe quel domaine à dissiper un malentendu diplomatique, à rapprocher économiquement les Etats, à développer les relations spirituelles, littéraires, scientifiques, sportives des peuples."

Robert Jospin, père de Lionel

Simon Epstein, Un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Paris, Albin Michel, 2008, p. 305-306 :

"(...) Edwy Plenel signale les lacunes de la biographie de Robert Jospin, père de Lionel Jospin, telle qu'elle est publiée dans le Maitron. Le texte consacre cinq lignes à Robert Jospin pendant la Seconde Guerre mondiale. Il fait candidement ressortir que « des responsabilités familiales l'obligèrent à une certaine prudence ». Il ajoute que « par son foyer et ses relations, il aida de nombreux résistants et c'est ainsi qu'en 1942, il subit une perquisition suivie d'une courte arrestation, sans suite ». Plenel fait observer, à juste titre, que la « vérité vraie » est sensiblement différente, puisque Robert Jospin, pacifiste intégral, munichois, était proche de Marcel Déat, et qu'il fut nommé, par les autorités préfectorales vichyssoises, au conseil municipal de Meudon en avril 1944. Des sources complémentaires l'associent à deux structures collaboratrices de gauche, la Ligue pour la pensée française, et le journal Germinal. Exclu de la SFIO à la Libération, en raison de son attitude sous l'Occupation, Robert Jospin n'y sera réintégré qu'en 1955."

François Mitterrand, Vichy et l'extrême droite

Simon Epstein, Un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Paris, Albin Michel, 2008 :

"Péan traite aussi, dans son livre, de l'amitié que François Mitterrand n'a cessé de porter à René Bousquet, chef de la police française sous Laval, responsable actif, efficace et impitoyable de l'arrestation et de la déportation des Juifs de France en 1942. Acquitté à la Libération, après un étrange procès où il fut confronté à une parodie d'acte d'accusation, il mènera, sous les IVe et Ve Républiques, une belle carrière dans la banque et accessoirement dans la politique. C'est Darquier de Pellepoix, interviewé dans L'Express en 1978, qui déclenchera ce qui deviendra l'affaire Bousquet. Les procédures judiciaires seront très lentes à se mouvoir, en partie par suite d'interventions présidentielles, et Bousquet sera assassiné en 1993. « Ce n'était pas un Vichyssois fanatique, comme on l'a présenté... C'était un homme d'une carrure exceptionnelle. Je l'ai trouvé sympathique, direct, presque brutal. Je le voyais avec plaisir. Il n'avait rien à voir avec ce qu'on a pu dire de lui », déclare Mitterrand à Péan.

On se souviendra que Bousquet, dans les années 1930, est un homme de gauche. Il est le protégé de Pierre Cathala, il appartient à ce centre-gauche radical-socialiste dont La Dépêche de Toulouse est l'oriflamme. Il est vraiment, lui, un homme du Front populaire, travaillant avec Salengro puis avec Marx Dormoy. Libre penseur et républicain, il n'aurait pu être ami de Mitterrand, qui à l'époque était catholique pratiquant et fréquentait la droite et l'extrême droite. C'est sous l'effet des mutations et des turbulences de la guerre et de l'après-guerre qu'un Bousquet (traditionnellement à gauche) et qu'un Mitterrand (nouvellement à gauche) pourront se lier d'amitié.

Plusieurs questions restent posées, alimentant les polémiques : celle de savoir s'ils se sont connus à Vichy même, en 1942, et non après 1949, comme Mitterrand ne cessera de l'affirmer ; celle des amis de Bousquet, ex-fonctionnaires vichyssois, qui deviendront proches collaborateurs de Mitterrand sous la IVe République et qui, par la suite, resteront ses amis ; celle des interventions de Mitterrand au profit de Bousquet, etc. La biographie de René Bousquet par Pascale Froment, publiée en novembre 1994, apporte, à ces égards, bien des éclaircissements.

Un autre livre, publié en septembre 1994, vient lui aussi assombrir l'horizon présidentiel. Trois journalistes, Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez font le point sur les rapports de Mitterrand avec l'extrême droite tout au long de sa vie, et pas seulement dans sa jeunesse. S'appuyant sur des témoignages et des documents indiscutables, ils nous dévoilent un président encourageant l'essor du Front national dans le but de diviser la droite : en ouvrant la télévision à Le Pen, par sa fameuse lettre de juin 1982 ; en instaurant la proportionnelle intégrale pour les législatives de 1986, ce qui permettra au FN d'avoir une trentaine d'élus. Ils nous montrent aussi Mitterrand recueillant les voix de Le Pen au deuxième tour des présidentielles de 1988, comme il avait bénéficié de celles de Tixier-Vignancour au deuxième tour en 1965 : à cette date, le soutien de l'extrême droite antigaulliste fut même explicite et démonstratif. Nos trois auteurs décrivent un président qui ne consent qu'avec réticence à l'extradition de Klaus Barbie, et qui fait lanterner la procédure devant conduire Bousquet en justice. Ils insistent sur ses amitiés de jeunesse, sur sa présence aux manifestations contre les « métèques » et contre Jèze. Examinant sa période vichyste et ses engagements résistants, ils n'oublient pas son immédiat après-guerre : sa candidature très droitière en 1946, ses fonctions dans le groupe L'Oréal, ses relations cagoulardes, etc. Ils traitent de la gerbe qu'il a fait déposer en 1984, puis chaque année depuis 1987, et jusqu'en 1993, sur la tombe de Pétain, ainsi que des rapports qu'il n'a cessé d'avoir avec certains nostalgiques de Pétain, au fil des décennies. Et ils apportent des éléments nouveaux sur son témoignage en faveur de Salan, en 1962 ; ses liens avec les anciens de l'OAS et l'amnistie qu'il leur fait accorder peu de temps après son élection ; ses positions intransigeantes et belliqueuses lors des premières années de l'insurrection algérienne, qui furent aussi les dernières années de la IVe République... Faux, Legrand et Perez auront moins d'écho que Péan, leurs chapitres souffrent d'une évidente propension à l'amalgame et aux conclusions hâtives, mais ils sont bien informés et, sur certains points, hautement instructifs." (p. 555-556)

"La crise de septembre 1994 provoque le désarroi de nombreux Juifs partisans de Mitterrand, parmi lesquels les plus efficaces et les plus dévoués dont il s'était entouré. Ainsi, c'était donc vrai ! Péan a confirmé les pires médisances auxquelles, pendant des décennies, ils avaient régulièrement refusé de prêter attention. Symétriquement, il a invalidé les historiettes radieuses auxquelles ils avaient cru avec candeur, et qu'ils avaient propagées avec un zèle confinant à l'admiration aveugle et au culte de la personnalité. Péan diagnostiquera qu'on ne connaît au jeune Mitterrand aucune expression d'antisémitisme explicite, ce qui, tout de même, consolera bien des esprits désemparés.

Il n'en demeure pas moins que manifester contre les « métèques », en 1935, n'était pas symptomatique de philosémitisme avancé. Adhérer à la Révolution nationale et servir l'Etat français, en 1942, n'était pas signe de désaccord absolu avec les déportations de Juifs, pas plus que fréquenter Bousquet et ses pairs, pendant de longues années, ne sera révélateur d'excessive compassion pour les Juifs et leurs souffrances. Que s'ajoutent à cela ses accointances cagoulardes, et l'on peut conclure que Mitterrand, qui incontestablement eut beaucoup d'amis dévoués parmi les Juifs, en eut aussi beaucoup, à certaines époques et dans certaines circonstances, parmi les antijuifs. A sa mort, en janvier 1996, les journaux feront état de son philosémitisme et de l'attention, mi-fascinée, mi-agacée, qu'il n'a cessé de porter au peuple juif.

La question rebondira soudain, sans crier gare, en 1999, quand Jean d'Ormesson publiera son Rapport Gabriel. Il y raconte un dernier petit déjeuner à l'Elysée, qui s'est tenu le 17 mai 1995, le jour même de la passation des pouvoirs à Jacques Chirac, peu avant la cérémonie officielle. Les deux hommes sont en tête à tête, d'Ormesson fait honneur à ses œufs brouillés, Mitterrand est éveillé et combatif, et la conversation touche à divers sujets, dont la maladie. Vers la fin, d'Ormesson interroge le président sortant sur ses liens avec Bousquet. Il a la surprise de l'entendre proférer : « Vous constatez là l'influence puissante et nocive du lobby juif en France. » D'Ormesson rentre chez lui et note les mots. Il attendra quatre ans avant de les rendre publics." (p. 571-572)

François Mitterrand, cité par Jacques Attali dans C'était François Mitterrand, Paris, Le Livre de Poche, 2005 :

"Il [Laval] était, parmi le personnel politique de l'avant-guerre, le seul, avec Léon Blum et André Tardieu, à avoir une véritable stature. Mais son manque de convictions et sa trop grande confiance en soi l'ont perdu. Et puis il a été entraîné. Il y a des moments dans la vie où les événements se précipitent sur vous comme si des murailles se refermaient : le héros essaie d'empêcher que les deux côtés se rejoignent, il meurt écrasé. Les autres essaient de trouver un passage..." (printemps 1977, p. 398)

François Mitterrand, cité par Georges-Marc Benamou dans Jeune homme, vous ne savez pas de quoi vous parlez, Paris, Plon, 2000 :


"Ah, Pétain... C'était un vieillard un peu dépassé mais... magnifique. (...) Et ce regard bleu métallique. Le type même du Français (...). Celte... Une allure magnifique..." (22 octobre 1994, p. 101-102)

"La Collaboration, c'était la grande idée de Laval... Ce Laval, quel personnage ! Quel destin ce Laval... ! Il les surplombait tous. Quel type incroyable ce Laval ! Un paysan auvergnat qui avait prodigieusement réussi à Paris sous la IIIe, il avait fait une magnifique carrière à la gauche d'Aristide Briand, puis à droite contre le Front populaire (qui l'avait humilié et dont il voulait se venger). Il avait été l'homme fort de bien des gouvernements. Il avait influé, trafiqué, comploté, et peut-être même avec Mussolini. Il était riche et puissant parce que dans sa vie, il n'avait jamais cru en rien. Mais voilà que pour la première fois de sa vie, il s'était mis à croire en quelque chose : la grande Europe, l'alliance continentale avec les Allemands. C'était son obsession, un grand rêve géopolitique. Comme quoi, croire, ça l'a perdu. (...) à l'époque, il avait une vision plus moderne que Pétain, qui n'en avait pas d'ailleurs. Imaginez un instant le pire : si l'Allemagne avait gagné, Laval aurait eu raison. Je vous le dis, il y a vraiment cru, et jusqu'au bout. (...) Jusqu'au bout il a espéré s'en sortir. Il avait une telle confiance en lui. Il croyait pouvoir embobiner tout le monde, Roosevelt, les Anglais, et même une partie de la Résistance. On n'imagine plus la dimension extraordinaire de cet homme... Rendez-vous compte, durant l'été 1944, alors que les Alliés avaient débarqué, Laval croyait encore pouvoir passer un accord avec les parlementaires de juillet 1940, et installer à Matignon le vieil Edouard Herriot afin de le mettre à la tête de l'Etat avant l'arrivée des Américains. Et dire qu'Herriot a failli accepter..." (28 octobre 1994, p. 96-98)

"Une carrière brisée à trente-cinq ans, c'est terrible. Il avait une étoffe, ce type. Une carrière ainsi brisée à trente-cinq ans, ce n'est pas supportable... Bousquet en souffrait cruellement. Imaginez cette "cassure", cette carrière foudroyée, cette vie arrêtée en plein envol alors qu'il aurait pu (c'est certain) occuper des postes ministériels dans tous les gouvernements de la IVe et même de la Ve. Il en avait la capacité. Quel dommage." (17 décembre 1994, p. 222)

Charles de Gaulle, déclaration en 1965, cité par Alain Peyrefitte dans un entretien au Figaro Magazine, 8 novembre 1997 :

"Mitterrand et Bousquet, ce sont les fantômes qui reviennent : le fantôme de l'antigaullisme issu du plus profond de la collaboration. Que Mitterrand soit un arriviste et un impudent, je ne vous ai pas attendu pour le penser. Mitterrand est une arsouille."

lundi 11 juin 2012

Ce qui intrigue François Hollande

Serge Raffy, Le Président : François Hollande, itinéraire secret, Paris, Fayard/Pluriel, 2012 :

"Pourquoi donc leur père [de François et Philippe Hollande], patron d'une clinique prospère, dirigeant un cabinet en pleine expansion, abandonne-t-il tout en quelques semaines, comme s'il avait le diable à ses trousses ? Quels fantômes hantent l'âme de ce médecin de province ? Est-ce la faute à la politique qui l'a accaparé ces dernières années ? Georges Hollande a été candidat malheureux en 1959 aux élections municipales de Rouen, sur une liste d'extrême droite. Ses penchants pour l'avocat Jean-Louis Tixier-Vignancour, ancien camelot du roi, croix-de-feu, sont connus de tous. Tout comme son aversion profonde pour le général de Gaulle. Georges, en 1944, a été mobilisé quelques mois et garde de cette période une certaine fidélité au maréchal Pétain. Il a un mépris profond pour ceux qu'il appelle « les résistants de la dernière heure ». Durant la guerre d'Algérie, il ne dissimule pas ses sympathies pour l'OAS. Il les clame même haut et fort. A Rouen, son caractère bien trempé lui joue parfois des tours. Dans les milieux feutrés de la bourgeoisie locale, ses coups de menton agacent. Même ses amis médecins lui conseillent de tempérer ses ardeurs politiques, dans l'intérêt de son propre cabinet. Mais Georges n'en a cure.

En 1965, il se présente à nouveau aux élections municipales, à Bois-Guillaume, à la tête d'une liste de « rénovation et d'expansion » à la composition sulfureuse. On y trouve des anciens de l'OAS, des élus soupçonnés d'avoir trempé dans la collaboration et des industriels du bâtiment plus intéressés par les terrains vierges de la commune que par le débat, qui fait rage alors, sur l'introduction du français à la place du latin dans les églises. Nouvelle déconvenue : il est battu à plate couture par la liste gaulliste." (p. 23-24)

"Passionné par l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, il [François Hollande] vient de lire Eric Roussel, auteur d'un ouvrage, Le Naufrage, consacré à la défaite de 39-40 et à ses effets dévastateurs sur les élites françaises qui se sont données au maréchal Pétain. L'ancien premier secrétaire du PS n'en finit pas d'être intrigué par le glissement d'une société démocratique vers un système autoritaire. En sommes-nous là, aujourd'hui ? Evidemment non, mais rien n'est définitif. Une autre question le tourmente : comment des hommes au parcours sans tache plongent-ils dans un régime qu'ils ont autrefois ardemment combattu ? « C'est l'histoire qui, à un moment précis, façonne le parcours des hommes, soutient-il. Dans une période comme 1939, l'année de la débâcle, des républicains authentiques ont basculé progressivement dans le pétainisme. Cela reste pour moi une énigme. Ces hommes ont renoncé, pour mille raisons, à défendre leurs convictions. Pourquoi, à un moment précis, un homme comme Charles de Gaulle se lève et a le courage de refuser ? Pourquoi d'autres, peut-être plus brillants, ont raté leur rendez-vous avec l'histoire ? » En filigrane, c'est de lui qu'il parle, bien sûr." (p. 348-349)

dimanche 10 juin 2012

Pas de socialisme d'Etat en Israël

Zeev Sternhell, entretien à L'Express, n° 2946-2947, 20 décembre 2007-2 janvier 2008, p. 118 :

"Au sommet de sa puissance, le système des kibboutz n'employait que de 6 à 8 % de la population. Les autres habitants menaient une vie normale au sein d'une société bourgeoise, construite sur le modèle libéral. Un exemple : au début des années 1930, les dirigeants du Yichouv ont débattu de la possibilité d'imposer les revenus. Le Mapaï, le parti de Ben Gourion, était contre. Avez-vous déjà vu un parti socialiste opposé à l'impôt sur le revenu ? La raison est simple. Peu avant, le gouvernement polonais avait mis en place un impôt de ce type. Et Berl Katznelson, l'idéologue du Parti travailliste, craignait qu'une telle mesure ne dissuade les juifs polonais de venir s'installer en Palestine, puisqu'ils quittaient leur pays, entre autres raisons, à cause de cet impôt. Attirer les juifs était plus important que de veiller à leur bien-être, une fois qu'ils étaient sur place. Il a fallu attendre l'arrivée au pouvoir de la droite, en 1977, pour que l'éducation secondaire devienne gratuite. Au début des années 1950, le coût des études en classe terminale représentait l'équivalent de 30 % du salaire moyen. Le culte du travail manuel et les urgences liées à la construction de l'Etat étaient tels que seuls les enfants de la bourgeoisie poursuivaient leur scolarité jusqu'au bout."

Le "vibrant" hommage de Léon Blum à Maurice Barrès

Léon Blum, "Le vrai monument de Maurice Barrès", Le Populaire, 25 septembre 1928 :

"Je ne parlerai jamais de Barrès sans émotion. Je l'ai connu à vingt ans, quand il en avait trente. Il était un jeune homme glorieux et déjà magistral, le prince nonchalant et dédaigneux de ma génération comme de la sienne. Je l'admirais sans doute alors plus qu'aujourd'hui, mais je reste aussi touché qu'en ce temps-là de sa grâce si fière, de son charme câlin et un peu rude, de ce ton d'égalité autoritaire qu'il savait introduire dans l'amitié. L'affaire Dreyfus nous sépara brutalement, mais l'affection avait été assez vive (de part et d'autre, je le crois) pour que nous en ayons gardé plus que le souvenir. Nous en sentions en nous la racine encore intacte, et quand le hasard nous réunissait dans un couloir de la Chambre, ce n'était pas sans une sorte d'attendrissement. « Comment oublier, me disait-il un jour, que vous avez aimé ma jeunesse et qu'elle vous le rendait bien ? » Je ne l'avais pas oublié plus que lui, et je me souvenais aussi que c'est moi qui l'avais reçu devant le lit funèbre de Jaurès et qu'il m'avait dit : « Votre deuil est aussi le mien. » Cela avec des larmes dans les yeux, de vraies larmes qui effaçaient bien des choses.

J'évoque ces souvenirs, par un mouvement d'expansion naturelle dont la cérémonie de Sion-Vaudemont me fournit l'occasion, et aussi pour bien montrer que devant le nom de Barrès je ne suis ni critique hostile ni même spectateur impartial : sa mémoire m'est restée chère comme sa personne."

samedi 9 juin 2012

Lassitude des Israélites de France

Bernard Lazare, "Juifs et Israélites", Entretiens politiques et littéraires, n° 6, 1er septembre 1890 :

"Et tous ces Israélites sont las de se voir confondre avec une tourbe de rastaquouères et de tarés ; ils sont las de cette perpétuelle équivoque qui les range parmi des spéculateurs véreux, des fabricants de musique imbécile, des journalistes sans esprit, des chroniqueurs efflanqués, des politiciens sans talent, des faiseurs malhonnêtes qui les déshonorent et pour lesquels ils ressentent le juste mépris qui est universel."

Cri du coeur d'un Juif assimilé

Raymond Aron, "Israël : face à la tragédie", Le Figaro littéraire, 12 juin 1967 :

"Je suis ce que l'on appelle un « juif assimilé ». Enfant, j'ai pleuré aux malheurs de la France à Waterloo ou à Sedan, non en écoutant le récit de la destruction du Temple. Aucun autre drapeau que le tricolore, aucun autre hymne que la Marseillaise ne mouillera jamais mes yeux. Hitler, il y a près de quarante ans maintenant, m'a révélé mon « judaïsme ». Je me suis efforcé, vaille que vaille, de l'assumer, ce qui a voulu dire simplement ne jamais le dissimuler. Etre juif à mes yeux n'est ni infamant ni glorieux, je n'en tire ni honte ni fierté, je n'ai même pas le droit de mettre en cause l'humanité ou, du moins, pas plus que n'importe quel homme de cœur, puisque j'ai survécu au grand massacre. (...)

Depuis New Delhi jusqu'à La Havane, tous se déclarent pro-égyptiens et anti-israéliens. Que le Président Nasser veuille ouvertement détruire un Etat membre des Nations Unies ne trouble pas la conscience délicate de Mme Nehru. « Etatcide », bien sûr, n'est pas génocide. Et les Juifs français qui ont donné leur âme à tous les révolutionnaires noirs, bruns ou jaunes hurlent maintenant de douleur pendant que leurs amis hurlent à la mort. Je souffre comme eux, avec eux, quoi qu'ils aient dit ou fait, non parce que nous sommes devenus des sionistes ou des Israéliens, mais parce que monte en moi, irrésistible, un sentiment de solidarité. Peu importe d'où il vient. Si les grandes puissances, selon le calcul froid de leurs intérêts, laissent détruire le petit Etat qui n'est pas le mien, ce crime modeste à l'échelle du monde, m'enlèverait la force de vivre et je crois que des millions d'hommes auraient honte de l'humanité." 

Le sionisme de la droite gaulliste historique

Charles de Gaulle :

"Envers Israël, nous ressentons de l'admiration, de l'affection et de la confiance. (...) Vous, monsieur Ben Gourion, symbolisez en votre personne la merveilleuse résurrection, la renaissance, la fierté et la prospérité d'Israël. A mes yeux, vous êtes le plus grand homme d'Etat de ce siècle." (toast en l'honneur de David Ben Gourion lors de sa visite en France, 13 juin 1960)

"Nous tenons à vous assurer de notre solidarité, de notre amitié, et je lève mon verre à Israël, notre ami et notre allié." (déclaration à David Ben Gourion lors de sa visite en France, 6 juin 1961)

"Bien entendu, nous ne laissions pas ignorer aux Arabes que, pour nous, l'Etat d'Israël était un fait accompli et que nous n'admettrions pas qu'il fût détruit. De sorte qu'on pouvait imaginer qu'un jour viendrait où notre pays pourrait aider directement à ce qu'une paix fût conclue et garantie en Orient, pourvu qu'aucun drame nouveau ne vînt la déchirer." (conférence de presse, 27 novembre 1967)

Michel Debré, résistant, sénateur RPF (1948-1958), garde des Sceaux (1958), Premier ministre (1959-1962), ministre de l'Economie et des Finances (1966-1968), ministre des Affaires étrangères (1968-1969), ministre de la Défense (1969-1973) :

"Nasser est un dictateur (...). Ses théories sont le racisme et l'impérialisme (...). Ses objectifs sont à la mesure de ses théories : écraser Israël, chasser la France d'Afrique. Ses moyens correspondent également aux théories : la force et la fourberie (...). L'élimination de Nasser est une oeuvre d'intérêt public (...)." (Carrefour, 14 novembre 1956)

"L'Etat d'Israël, né d'une révolte et d'un espoir, a justifié, par l'acharnement de ses citoyens, la confiance de ceux qui l'avaient créé. Il est aujourd'hui, et presque malgré lui, à l'avant-garde du combat, qui est le combat éternel de la Liberté. Parce qu'un immense mouvement anime, en faisant appel aux plus bas instincts et aux haines les plus barbares, une part de plus en plus grande du monde oriental ; parce que les combinaisons diplomatiques de grandes et lointaines puissances montrent de coupables indulgences et un criminel aveuglement à l'égard du danger que fait courir ce mouvement ; parce que l'Etat d'Israël est une citadelle avancée, dont l'existence pacifique et laborieuse, dont l'esprit, l'ardeur et la jeunesse sont un reproche vivant aux obscurantismes et aux violences. (...)

Imaginons un seul instant qu'aboutisse le complot sans cesse recommencé par ceux qui, dans le monde arabe, cherchent à rallumer l'esprit de Hitler : c'est la civilisation qui reçoit un coup d'une violence inouïe, c'est la Méditerranée, l'Europe, l'Occident, la chrétienté qui sont atteints, non seulement dans leurs intérêts, mais dans leur idéal, dans leur raison d'exister, dans leur raison de vivre et de croire. La lutte qui est imposée à Israël, sachons qu'elle nous est imposée aussi et que si nous voulons répondre sans haine, avec le seul souci de mieux faire comprendre à nos adversaires ce qu'est la Liberté et ce qu'est la vraie grandeur politique, c'est en soutenant Israël que nous devons le faire, c'est en soutenant Israël que nous devons réussir." (dédicace pour Regards sur l'Alliance France-Israël, Paris, Service d'Etudes & Liaisons, d'Information & de Propagande, 1958, p. 21)

"Depuis l'embargo, on a continué de livrer des armes à Israël, et il n'y a jamais eu d'embargo sur l'envoi des pièces détachées concernant les Mirage de l'aviation israélienne." (déclaration devant la Commission de la défense nationale à l'Assemblée nationale, 21 janvier 1970)

Raymond Triboulet, résistant, membre du Comité consultatif constitutionnel (1958), président du groupe d'amitié France-Israël (1956) et du groupe UDR (1973) à l'Assemblée nationale :

"Monsieur le président, monsieur le secrétaire d'Etat, mes chers collègues, je ne suis pas certain qu'un débat public devant l'Assemblée nationale puisse être la meilleure procédure dans un domaine de diplomatie pratique comme celui de l'embargo sur les armes ; et si la question devait être posée sur le plan des principes, il est bien certain qu'un débat de ce genre, venant un vendredi, nous paraitrait fort insuffisant, si bien qu'on peut juger qu'un tel débat est soit trop, soit trop peu important.

Néanmoins, puisque la question a été soulevée, je dirai que ce qui en fait le caractère très particulier, c'est que nos relations avec Israël soulèvent pour le moment bien moins des problèmes d'intérêt matériel que des problèmes moraux, si je puis dire, et mettent en jeu à travers le pays de très grands sentiments. Le peuple français éprouve à l'égard des peuples arabes des sentiments amicaux qui datent de longtemps. Si ces sentiments ont pu paraitre altérés quelquefois par des gestes d'hostilité ou inamicaux de la part de certains d'entre eux, il reste que pour l'ensemble des peuples arabes nous n'avons que des sentiments de très vieille amitié.

A l'égard d'Israël, les Français se souviennent que leurs relations sont nées dans la résistance à l'oppresseur nazi, ce qui a créé entre les deux peuples un lien indestructible. J'ajoute que jamais le peuple israélien n'a manifesté à notre égard la moindre hostilité, en quelque situation que ce fût : la fidélité de l'amitié qu'il porte à la France est exemplaire.

Aussi, monsieur le secrétaire d'Etat, s'il est pour le Gouvernement de la France un principe de politique extérieure qui doive s'appliquer à une telle situation, c'est bien celui de la non-ingérence, que le général de Gaulle prône dans le monde d'aujourd'hui ; la non-ingérence en cette affaire signifiant, comme vous l'avez rappelé, l'absence d'ostracisme à l'égard des Arabes comme à l'égard d'Israël ou, en d'autres termes, une sorte de neutralité, d'impartialité, une égalité de traitement. Si donc il doit y avoir embargo, celui-ci doit être réciproque.

Sur une telle politique, il semble que le Gouvernement et l'Assemblée soient d'accord." (intervention à l'Assemblée nationale, 17 mai 1968)

Pierre de Bénouville, résistant, membre du conseil de direction du RPF (1949), président du groupe d'amitié France-Israël (1973) à l'Assemblée nationale :

"J'assure de ma profonde solidarité toute action pour maintenir Jérusalem enfin unifiée." (Perspectives France-Israël, n° 38, juin 1972)

Alexandre Sanguinetti, combattant de l'Armée d'Afrique, chargé de mission au ministère de l'Intérieur (1961-1962), député UNR-UDT (1962-1966), ministre des Anciens combattants et victimes de guerre (1966-1967), député UDR (1968-1973) :

"Je constate que les seuls Mirage qui combattent bien sont les Mirage israéliens. Il n'y en a pas d'autres dans le ciel. (...) Et, en tant que président de la commission de la Défense nationale, je puis vous assurer que la somme des pièces détachées que nous envoyons à Israël lui permettait de reconstituer intégralement ses Mirage." (cité dans Le Monde, 16 octobre 1973)

"Israël résiste au terrorisme palestinien et gauchiste. Il faudrait bien autre chose pour l'abattre ; de l'ampleur d'une guerre mondiale, et encore, renaîtrait-il de ses cendres, parce que le peuple juif est indestructible. Il a su vivre deux mille ans sans patrie." (Lettre ouverte à mes compatriotes corses, Paris, Albin Michel, 1980, p. 202)

André Malraux, résistant, organisateur de la propagande du RPF (1947-1953), ministre des Affaires culturelles (1959-1969) :

"Le problème d’Israël ne s’est jamais trouvé dans mes attributions. Il n’a jamais été réellement discuté en Conseil des ministres. J’aurais été bien plus pro-israélien que le général de Gaulle, mais je n’étais pas contre son désir d’établir de bons rapports avec les Arabes pour une médiation possible. Ma position pour Israël était évidente mais elle n’était pas anti-arabe..." (entretien avec Olivier Todd pour Le Nouvel Observateur, 3 novembre 1975)

Histoire d'une trahison : antiracistes philosémites dans les années 20 et 30, collaborateurs pacifistes dans les années 40

Anatole de Monzie, parlementaire de centre-gauche, puis pétainiste :

"Le destin du peuple juif, une fois de plus, grâce au sionisme, s'affirme hors de pair, hors de règle, hors série." (Destins hors série, Paris, Les Editions de France, 1927, p. 175)

Pierre Bonardi, écrivain radical-socialiste, puis doriotiste et collaborationniste :

"Je les ai vus creusant les sillons, surveillant les pépinières, arrosant, dans ce pays sans eau, les orangeries, taillant les vignes, dressant avec un acharnement cyclopéen des temples et des forêts dans des plaines d'enfer, et je reviens persuadé que, quoi qu'il puisse arriver maintenant, les poètes auront, une fois de plus, raison contre les spéculateurs, les fous auront raison contre les sages, la passion aura raison contre la raison même !" (Le Retour à Jérusalem, Paris, A. Delpeuch, 1927, p. 40)

Georges Suarez, co-fondateur du journal Gringoire, puis directeur du journal collaborationniste Aujourd'hui :

"Dans les derniers mois de l'année passée, je me trouvais en Palestine ; j'ai admiré le magnifique effort des pionniers sionistes, mais pourquoi faut-il qu'une ombre ait assombri les lumineux horizons de la Renaissance juive ? De ce réveil, après l'assoupissement séculaire de toute une race, la France était absente, absente des esprits sinon des coeurs, absente de la vie même et de ses réalités quotidiennes ! (...) Entre l'ambition sioniste si fortement teintée d'idéal et la grande espérance française, il ne manque que le contact, l'interpénétration et la transfusion des idées. J'attends de La Revue littéraire juive qu'elle soit le levier du rayonnement de notre pays en Palestine et de l'attachement des sionistes à la France." (La Revue littéraire juive, mars 1927)

Pierre Drieu La Rochelle, pacifiste de gauche (membre du Front commun) et écrivain salué par Bernard Lecache (LICA) en 1933, puis doriotiste, et enfin directeur de La Nouvelle Revue française sous l'Occupation et contributeur du journal La Révolution nationale

"D'abord vous n'êtes pas des Germains, assez de ces blagues. Pas plus que nous ne sommes Gaulois ou Latins, ou que les Italiens ne sont Romains." ("Discours aux Allemands" dans L'Europe contre les patries, Paris, Gallimard, 1931)

"Il n'y avait ni blessés ni tués dans ce trou, parce qu'on ne s'exposait guère. Mais Jacob s'exposait. Joseph Jacob. C'était un Juif. Un Juif comme on dit. Qu'est-ce qu'un Juif ? Nul ne le sait. Enfin on en parle. (...) Il en prit dans le ventre. Il dégringola du talus. Le capitaine Etienne vint à quatre pattes, comme si le talus n'était pas assez haut, près de Jacob. (...) Depuis un moment, le capitaine Etienne regardait Jacob. C'était effrayant ce que Jacob était français, il voulait se faire tuer pour la France. Ils s'en sont donné du mal pour les Patries dans cette guerre-là, les Juifs." (La comédie de Charleroi, Paris, Gallimard, 1934, p. 67)

Paul Morand, écrivain, puis diplomate de Vichy :

"A mesure que l'Europe abat ses barrières sociales, l'Amérique élève les siennes. Les préjugés de race s'y accroissent d'année en année, bien que les Américains aiment peu à s'expliquer là-dessus et que la presse n'en souffle mot ; des clubs, qui n'ont rien de particulièrement fermé, des clubs de golf par exemple, n'acceptent pas de membres israélites. Des immeubles achetés par des Juifs déclassent un quartier." (New York, Paris, Flammarion, 1930, p. 218)

"L'antisémitisme qui joua un rôle capital à cette époque, pour disparaître quelques années plus tard, nous semble aujourd'hui incompréhensible ; c'est une sorte de fièvre obsidionale. La France n'avait aucune raison d'en vouloir à ses Juifs qui sont parmi les meilleurs et les plus assimilés (...)." (1900, Paris, Les Editions de France, 1931, p. 13)

Jacques Doriot, d'abord membre du comité central du PCF, puis exclu du parti en raison de sa ligne d'alliance antifasciste avec la SFIO et le Parti radical, fondateur du parti anticommuniste PPF, et enfin collaborationniste et engagé dans la LVF :

"De retour d'Allemagne, je trouve votre lettre au sujet du meeting du Cirque d'Hiver, je n'ai jamais été pressenti pour aller parler dans ce meeting et vous savez fort bien que si j'y avais été présent, j'aurais protesté de toutes mes forces contre les pogromes de Salonique." (Bulletin de la LICA, septembre 1931)

François Chasseigne, d'abord communiste, puis député membre du groupe du Parti d'unité prolétarienne, et enfin membre des Amis de la Waffen SS et secrétaire d'Etat à l'Agriculture et au Ravitaillement du gouvernement Laval :

"Votre cause est une cause juste." (discours lors d'un meeting organisé par la LICA à la salle Wagram, Paris, 7 décembre 1932)

Camille Chautemps, sénateur radical-socialiste, ministre de l'Intérieur et président du Conseil sous la IIIe République, puis pétainiste et chargé de mission de Vichy aux Etats-Unis :

"Nous avons les uns et les autres le sentiment d'être les interprètes de la pensée française unanime en disant que les souffrances de dizaines ou de centaines de milliers d'hommes, qui se trouvent des parias dans leur pays, ont un douloureux retentissement dans l'âme nationale. (...) A cet égard, je tiens à dire non seulement que les ordres nécessaires seront donnés, mais encore que, dès le premier jour, le Conseil des ministres en a délibéré et que j'ai donné en son nom les instructions les plus précises pour que les personnes qui demandent asile sur notre territoire y fussent accueillies conformément à toutes les traditions de l'hospitalité française." (discours à la Chambre des députés, 5 avril 1933)

Jean Luchaire, pacifiste de gauche, fondateur du périodique Notre Temps, puis contrôleur de la presse collaborationniste en zone occupée :

"Nous n'avons aucune sympathie pour les méthodes violentes employées par les nazis." ("Réactions aux réunions franco-allemandes", Notre Temps, 7 mai 1933)

Gaston Bergery, député radical-socialiste, puis fondateur du Parti frontiste, et enfin diplomate de Vichy :

"J'ai fait de nombreuses conférences pour dénoncer la cruauté et (ce qui peut être pire) l'absurdité de l'antisémitisme hitlérien. (...) Je pense, au reste, que les phénomènes fascistes d'Allemagne et d'Italie ne s'installeront pas dans l'histoire et ne submergeront pas l'Europe si la France sait aujourd'hui être à la hauteur de son destin et apporter au monde, pour la deuxième fois en 150 ans, les mots d'ordre de la libération des peuples." (Le Droit de vivre, juin 1933)

"Le racisme et l'antisémitisme sont contraires à l'idée de nation. Ils permettent de divertir contre une minorité raciale la colère des masses provoquée par le gâchis économique et social. C'est la diversion, la recherche d'un bouc émissaire, et c'est là une opération abominable." (Le Droit de vivre, 25 avril 1936)

Abel Bonnard, écrivain et académicien, puis membre du Groupe Collaboration et ministre de l'Education nationale du gouvernement Laval :

"On ne peut que louer l'entreprise des hommes à la fois savants et honnêtes qui s'efforcent de désabuser les Allemands en leur démontrant qu'ils n'ont point du tout la pureté de sang dont ils se vantent. Néanmoins je ne crois pas que des observations de ce genre puissent affecter en rien la force du racisme. Quand des idées soulèvent un peuple, il se moque bien de ce que peuvent penser d'elles des hommes de cabinet. On aura beau répéter aux Allemands que l'idée de race n'est pas susceptible d'une définition scientifique, ils répondront  qu'ils savent très bien ce qu'elle signifie pour eux et à quels actes elle les incite." ("Les esprits libres", Journal des débats politiques et littéraires, 11 novembre 1933)

Félicien Challaye, d'abord communiste, membre de la Ligue des droits de l'homme, puis contributeur des journaux collaborationnistes L'Atelier et Aujourd'hui :

"Le racisme allemand est une conception stupide appliquée à une humanité où les races (à supposer qu'elles aient jamais existé) se sont fondues en ces mélanges que sont les peuples modernes." (Pour la paix désarmée, même en face d'Hitler, Le Vésinet, Chez l'auteur, 1934, p. 20)

Fernand de Brinon, journaliste membre du Comité France-Allemagne, puis représentant officiel de Vichy à Paris :

"Des persécutions, suites de l'esprit de fureur qui dresse l'hitlérisme dans une sorte de croisade et d'inquisition contre ses "hérétiques", nous ont justement alarmés. Nous ne pouvons ni comprendre ni admettre les discriminations qu'il établit entre ses habitants, alors qu'il est si jaloux de son droit à l'égalité de traitement de la part des peuples étrangers." (France-Allemagne, 1918-1934, Paris, Bernard Grasset, 1934, p. 212-213)

Marcel Déat, député socialiste SFIO, puis dissident néo-socialiste, et enfin leader de la formation collaborationniste RNP et ministre du Travail et de la Solidarité nationale du gouvernement Laval

"Le peuple de France se fiche profondément des juifs et des maçons. Il veut la République et il l'aura." (L'Oeuvre, 12 juin 1934)

"Monsieur le Directeur,
Le fait même que vous demandiez des explications complémentaires témoigne que vous savez ce qu'est une interview, c'est-à-dire un dialogue rapide avec un journaliste portant sur n'importe quoi et romancé ensuite par le susdit journaliste. J'ai dit à peu près, autant qu'il m'en souvienne : « Ce qui a pu faire croire à une partie de l'opinion publique que nous étions antisémites, c'est le fait qu'avant et depuis la scission nous nous sommes trouvés en bagarre avec l'Internationale et la SFIO, lesquelles sont juives dans une large proportion. C'est même ce qui explique la campagne menée par ailleurs contre eux et ce qui a fait accuser les socialistes d'être exclusivement inspirés par les Juifs et de ne pas avoir le sens national. Quant à nous, nous ne sommes nullement antisémites et la preuve c'est que nous comptons dans nos rangs beaucoup d'amis juifs (...). » " (lettre ouverte au directeur de la revue juive La Terre retrouvée, parue dans le journal Paris-Demain, 30 juin 1934)

"Il n'y a rien qui soit plus complètement étranger à la pensée française, à la réalité française et à l'histoire même de ce pays, et nous avons toutes les peines du monde à concevoir comment une notion aussi obscure, aussi totalement discutable sur le terrain même de la science, a fini pour un peuple entier par renfermer une espèce de dynamisme sauvage. (...) La France ignore complètement la notion de race. Je voudrais bien savoir ce qu'est la race française. Nous sommes, nous, un peuple de métis. Par définition, nous avons été placés à une espèce de carrefour des peuples. (...) Il nous est impossible, en pensant français, de ne pas penser humain. Cela nous donne de la nation une autre idée et cela nous donne de l'Etat une autre notion, qu'à ceux qui sont nos voisins (...). La nation, pour nous, ne sera jamais dressée dans un mouvement unanime. Nous ne ferons jamais, dans ce pays, des défilés de millions d'hommes, vêtus de la même manière, marchant de la même manière, et faisant semblant de penser de la même façon, en répétant les mêmes formules. (...) L'Etat français ne sera jamais adoré et il ne sera jamais totalitaire." (discours lors d'une réunion de "Protestation contre les atteintes portées en Allemagne : A la dignité de la personne humaine, A la liberté de conscience chrétienne et laïque et Aux droits humains et civiques des Israélites", 20 novembre 1935)

"Je suis contre l'antisémitisme et contre le racisme." (Le Droit de vivre, 18 avril 1936)

Pierre-Etienne Flandin, député de centre-droit, président du Conseil sous la IIIe République, puis vice-président du Conseil de Vichy :

"Je suis heureux d'être un des fondateurs du Comité et j'espère que dans la défense de la paix, de l'ordre et dans la restauration de la vie économique, la France et les Israélites du monde entier sauront collaborer fructueusement." (déclaration lors de la réception d'une délégation du Comité pour la défense des droits des Israélites en Europe centrale et orientale, 17 décembre 1934)

"Je vous prie de transmettre à mes amis américains mon désir d'une collaboration cordiale et étroite politique, économique et financière avec les Israélites étrangers." (déclaration à Bernard Kahn, représentant à Paris des organisations juives américaines de secours aux réfugiés, 17 décembre 1934)

Claude Jamet, journaliste socialiste SFIO, membre du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, puis contributeur du journal collaborationniste La France socialiste et membre de la Ligue de la pensée française de René Château :

"Je plains les royalistes honnêtes. Avec quelle honte ils ont dû apprendre, jeudi soir, l'attentat de leurs amis contre Léon Blum. (...)

Qu'on essaie d'imaginer, de voir la meute hurlante : ce grouillement, ce déchaînement de lâchetés fauves autour d'un vieil homme, chacun y allant, sans risque aucun, de son coup de griffe, ou de dent, ou de corne, ou de sabot ; et les ignobles gestes, les coups de pied anonymes, la flamme des yeux, la bave aux lèvres, le sadisme collectif d'une foule excitée par le sang, qui devient populace. C'est le mufle même de la Bestialité qui vous souffle au visage. Pas un civilisé qui ne frémisse à cette évocation. Un homme, quel qu'il soit, frappé par une foule, et c'est l'Humanité tout entière qui saigne. (...)

Mais je crois que, même étant « de droite », j'admirerais encore cette intelligence, claire et aiguë, et je rendrais hommage à cet esprit, l'un des plus grands de notre temps.

« Le youtre Blum », dites-vous, dans votre abject langage. Mais Hegel : « Le peuple juif est le peuple de l'Esprit. » Comprenez-vous ? Excommuniés, votre dieu aussi était juif." ("Blum lynché", Front populaire de la Vienne, 22 février 1936)

Lucien Romier, historien et journaliste, puis membre du Conseil national et ministre d'Etat de Vichy :

"Il n'est guère d'idée plus étrangère à la tradition française que le « racisme ». En France, le préjugé dit de race n'eut jamais rien de la force qu'il a conservée, par exemple, chez les Anglo-Saxons, même les plus cultivés. (...)

Il faudrait chercher longtemps dans nos provinces (sauf l'Alsace et la Lorraine et l'Algérie, où les communautés juives se distinguent elles-mêmes) pour découvrir soit un paysan, soit un ouvrier français qui porte attention au fait que quelqu'un est juif, et, surtout, qui se source de la « race juive ».

Dans le coin de France où je passai mon enfance, se trouvaient établis quelques juifs, dépositaires, charretiers, négociants. Jamais je n'entendis personne parler d'eux comme de juifs. On les appelait les « Alsaciens » et on les considérait simplement comme tels à cause de leur accent...

Anatole Leroy-Beaulieu a très bien expliqué l'origine des qualités et des défauts dont on fait grief aux juifs.

Un de mes plus chers amis de jeunesse était juif. Il tomba, un des premiers jours de la guerre, frappé d'une balle au front, sur la terre qu'il défendait, comme il l'aimait et la connaissait, étant historien. On me permettra de ne pas discuter s'il avait moins de droit à être reconnu d'elle qu'à mourir pour elle." (avant-propos d'Israël chez les nations d'Anatole Leroy-Beaulieu, Paris, Calmann-Lévy, 1938)

Joseph Barthélemy, député de centre-droit, puis ministre de la Justice de Vichy :

"S'inspirant des doctrines dites racistes et obéissant peut-être à certaines directives politiques des maîtres actuels de l'Allemagne, le précédent gouvernement de la Roumanie, présidé par M. Goga, s'est lancé, à pleines voiles, dans l'antisémitisme. Ce n'est pas sans avoir porté au droit de bien graves entorses qui ne sont pas encore réparées. Or, quand le droit souffre, tout le monde est atteint. (...)

Le trouble du monde vient donc d'abord de ce que certaines minorités ethniques ne se trouvent pas bien dans les unités politiques auxquelles elles ont été incorporées. Et voici, au contraire, une minorité qui ne demande qu'à rester dans l'unité à laquelle appartient, et à y accomplir, dans la paix, l'intégralité de ses devoirs nationaux, et ce sont les dirigeants de l'Etat qui voudraient l'en exclure...

De pareils troubles, singulièrement menaçants pour la paix du monde, ne peuvent être calmés que par le droit." ("Les Juifs roumains devant le droit", Le Temps, 1er mars 1938)

Ludovic Zoretti, membre de la SFIO et secrétaire général de la Fédération générale de l'enseignement, puis membre dirigeant du RNP :

"On a essayé, au moyen d'une citation tronquée et falsifiée d'un article que je reconnais volontiers maladroit, puisqu'il n'a pas été compris, de me faire passer pour ce que je ne suis pas, de me faire passer exactement pour le contraire de ce que je suis. (...) Cette position est très simple : nous ne permettrons pas qu'on pose la question juive en France." ("A propos d'antisémitisme, de racisme et de la question juive", Le Pays normand, 18 décembre 1938)

"Je suis enchanté qu'il n'y ait plus de malentendu entre nous." (lettre à Bernard Lecache, 10 décembre 1938, Archives de la LICA au CDJC, CMXCVI-dossier 1592)

Georges Bonnet, député radical-socialiste, ministre des Affaires étrangères du gouvernement Daladier, puis pétainiste et membre du Conseil national de Vichy :

"La France doit donner l'hospitalité à ceux dont la vie est menacée dans leur pays pour des raisons racistes ou politiques. Nous venons de recevoir cent mille réfugiés allemands considérés comme non-aryens dans leur patrie d'origine. Notre devoir est de venir en aide à ces malheureux." (déclaration lors de la séance inaugurale d'un Comité chargé du problème des réfugiés en France, 14 janvier 1939, cité par Louise Weiss dans Mémoires d'une Européenne, tome III (1934-1939), Paris, Payot, 1970, p. 234)

Georges Dumoulin, socialiste SFIO et trésorier de la CGT, puis membre du RNP et contributeur du journal L'Atelier :

"Une nation qui descend tend vers l'injustice et cette tendance va jusqu'au crime, jusqu'à la Saint-Barthélemy. (...) Une nation qui grandit s'élève en même temps que ses Juifs. Par sa tolérance, elle permet le développement de leurs facultés et elle hérite du produit de leur intelligence. (...) La tolérance, disons-le, est par elle-même révolutionnaire ; l'intolérance est un instrument réactionnaire."

"Je connais les défauts et les inconvénients que présente parfois le sémitisme pénétrant, tenacement conquérant. Il y a là l'exagération du sentiment d'auto-défense d'une race martyrisée. Mais je sais tout ce qu'il y a d'odieux, de pervers et de lâche dans l'antisémitisme. Aussi ma formule tirée de la déclaration des Droits de l'Homme est-elle simple et claire : les hommes naissent libres et égaux en droit." ("Le problème des Emigrés et des Juifs dans le monde", Syndicats, 18 janvier 1939)

"Un homme libre n'éprouve aucune difficulté pour se déclarer contre le racisme. Puisque dans mon esprit, les hommes naissent libres et égaux en droits, il ne saurait être question de les distinguer d'après la couleur de leur peau, ni d'après leur origine, leurs coutumes, leurs mœurs ou leur religion. Par suite, je ne puis comprendre le racisme tel qu'on le pratique en Allemagne, et aussi en Italie, que comme une déviation de l'esprit humain et comme une aberration chez ceux qui propagent cette abominable doctrine. Mon sentiment est qu'il faut combattre courageusement le racisme et se dresser énergiquement contre les entreprises hitlériennes et mussoliniennes." (Le Droit de vivre, juin 1939)

Gratien Candace, député socialisant, sous-secrétaire d'Etat aux Colonies dans les gouvernements Herriot et Paul-Boncour, puis pétainiste et membre du Conseil national de Vichy :

"Le racisme est la plus grande honte politique et sociale du XXe siècle." (Le Droit de vivre, 21 janvier 1939)

"On ne peut abandonner les populations indigènes à des Etats qui ont chassé de chez eux des hommes, parce qu'ils les prétendent de race inférieure. (...) Entre l'Allemand d'aujourd'hui et le noir que je suis, je pense que le civilisé, c'est moi." (discours à un meeting du Rassemblement mondial contre le racisme, mars 1938, cité dans Le Droit de vivre, 18 mars 1939)

Francis Delaisi, économiste, membre du comité central de la Ligue des droits de l'homme et membre directeur du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, puis contributeur d'Aujourd'hui et membre du comité directeur de la Ligue de la pensée française :

"Le racisme est une affreuse monstruosité. En soi le racisme est une absurdité tant du point de vue rationnel que du point de vue scientifique. (...) Ce qu'on reproche aux juifs, c'est une certaine manifestation de puissance financière ; mais partout où j'ai vu des juifs dans des conseils d'administration, j'y ai vu aussi, au même titre, des catholiques et des protestants authentiques. (...) C'est ce qu'il faut dire à la classe ouvrière : il y a une exploitation capitaliste qui n'a rien de spécifiquement juive, il y a chez les juifs de vrais intellectuels et des ouvriers authentiques. (...) Par le racisme, on détourne l'attention des ouvriers de leur véritable objectif de lutte." (Le Droit de vivre, juin 1939)

René Belin, membre du Bureau confédéral de la CGT, puis ministre du Travail de Vichy :

"Votre tâche et votre propagande sont excellentes et indispensables. La classe ouvrière est profondément antiraciste. Je suis entièrement d'accord avec l'action de la LICA." (Le Droit de vivre, juin 1939)

"Au nom des travailleurs organisés dans la CGT, je tiens à apporter de la manière la plus totale l'expression de notre solidarité à l'endroit de tous ceux qui souffrent dans leur chair et dans leur esprit. Les travailleurs savent depuis longtemps que la liberté ne se conçoit pas si l'on n'a pas le droit de s'installer sous un soleil unique pour tous les hommes."

"Je vous l'affirme hautement et sincèrement au nom des travailleurs, nous sommes avec vous pour cette lutte et nous combattrons jusqu'à la victoire des libertés." (discours lors d'un meeting organisé par la LICA au Cirque d'Hiver, Paris, 19 juin 1939)

Jérôme Carcopino, historien romaniste, puis ministre de l'Education nationale de Vichy :

"(...) en effet, je lus dans les journaux de Paris, qui l'énonçaient sans commentaires, la nouvelle que Mussolini avait pris un certain nombre de mesures relatives au statut personnel des Juifs italiens. Puis des informations qui me parvinrent directement de Rome m'en firent comprendre la désastreuse gravité. Il s'agissait, en réalité, d'une exorbitante législation d'exception, calquée sur les ordonnances nazies et dérivée de cette notion de la race qu'Hitler avait fait absorber à l'Allemagne comme la « tarte à la crème » de ses discours et de sa doctrine. Elle était draconienne, bien plus rigoureuse que celle où Mussolini s'était fait la main sur les francs maçons. Tous les juifs de naissance, quelle que fût leur religion, étaient frappes d'une véritable diminutio capitis. Les officiers étaient chassés de l'armée et de la marine royales ; les fonctionnaires détenant une parcelle d'autorité ou de prestige étaient révoqués de leurs emplois ; les professionnels d'un certains nombre de métiers particulièrement enviables ou rémunérateurs étaient condamnés à changer de professions. En outre, les uns et les autres s'exposaient à de rigoureuses sanctions s'ils embauchaient ou conservaient près d'eux des serviteurs qui ne fussent pas juifs eux-mêmes.

L'opinion avait été littéralement frappée de stupeur par ces décrets inhumains auxquels les journaux du régime n'avaient même pas essayé de la préparer et qui l'assommèrent comme un coup asséné à l'improviste. C'est qu'il n'y avait jamais eu en Italie d'antisémitisme, ni de campagnes analogues, par exemple, à celles qu'avait menées en France un Edouard Drumont. Les juifs italiens, dont les noms, souvent, ne se distinguaient pas des autres, faisaient corps avec le reste de la nation. A diverses reprises, et sans que personne s'en offusquât, la monarchie avait choisi le chef de ses gouvernements parmi des demi-juifs, comme Sidney Sonnino, des juifs intégraux comme Luigi Luzzatti. Le Vatican était à l'égard d'Israël, l'héritier d'une longue tradition de tolérance ; et loin d'avoir souhaité ces lois persécutrices, Pie XI, dont elles blessaient la charité évangélique, avait tout de suite condamné l'hérésie qu'impliquait leur indifférence au mérite des conversions, leur tacite mépris du baptême chrétien. Par conséquent, à ces dispositions, que personne, encore, n'avait envisagées, qui dégoûtaient les uns et scandalisaient les autres, on ne pouvait supposer qu'un seul et unique motif : la volonté d'Hitler, à laquelle s'était plié Mussolini. L'histoire officielle datera du mois de mai 1939 la conclusion du pacte d'acier entre l'Allemagne et l'Italie. Mais la vérité c'est qu'elle était virtuellement contenue dans la législation antijuive de 1938, ce gage de soumission exigé par le Führer du Duce, son futur allié et dès maintenant son vassal. Quelques semaines plus tard, en rentrant à Rome, je fus déconcerté par les ravages qu'elle avait déjà produits et qu'elle redoublerait à coup sûr dans un avenir immédiat.

Dans l'Université, c'était une hécatombe où les plus hautes valeurs, avaient été ou seraient sacrifiées puisque la mise au ban des juifs ne comportait aucune exception." (Souvenirs de sept ans, 1937-1944, Paris, Flammarion, 1953, p. 76-77)

Pierre-Antoine Cousteau, pacifiste de gauche, puis journaliste à Je suis partout, et enfin collaborationniste (plus extrême que Robert Brasillach) :

"Je serais mort plutôt que de convenir qu'un Juif pouvait ne pas être "un Français comme les autres". Et pourtant, quand ça ne serait que par goût du scandale, il me plaisait d'avoir un ami juif, de l'afficher comme tel et avec autant d'ostentation que possible." (En ce temps-là..., Paris, La Librairie française, 1959, p. 24)

Sources : Simon Epstein, Les dreyfusards sous l'Occupation, Paris, Albin Michel, 2001.

Simon Epstein, Un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Paris, Albin Michel, 2008.