lundi 7 mai 2012

Quand la gauche française traquait les réfugiés juifs

"Quand la gauche traquait les réfugiés

La France de la IIIe République, terre d'asile pour ceux qui fuyaient dictatures et persécutions raciales ? Voilà un cliché que deux historiens bousculent, preuves à l'appui. A l'origine de leur argumentaire, huit kilomètres d'archives : le fichier central de la direction générale de la Sûreté nationale.

Aujourd'hui conservé à Fontainebleau, ce fichier avait été saisi par les Allemands, fin juin 1940, puis transféré à Berlin : en 1945, les Soviétiques le transportaient à Moscou, et ce n'est qu'en 1992 que, parmi d'autres, ce fonds a été remis à la France. Depuis, il n'avait jamais été exploité. Quand Pierre-Jean Deschodt et François Huguenin se sont plongés dedans, ce fut pour y dénicher 685 000 fiches de « suspects » et d'« indésirables », surveillés, avant guerre, par la police française. A partir de 1936, ce fichier avait été centralisé par un fonctionnaire dont la postérité a retenu le nom : René Bousquet. Appâtés par cette découverte, les deux chercheurs ont poursuivi leurs investigations. Archives ministérielles (Affaires étrangères, Finances, Travail), archives préfectorales, Journal Officiel, circulaires d'application des lois : ils ont dépouillé des milliers de dossiers. En annexe de leur livre, ils en publient un échantillon éloquent. Le 2 août 1933, quelques mois après l'arrivée d'Hitler au pouvoir, Camille Chautemps, ministre (radical) de l'Intérieur, envoie cette directive aux préfets du nord et de l'est de la France : « Il m'a été signalé qu'un assez grand nombre d'étrangers venant d'Allemagne se présentent à notre frontière et s'autorisant à tort de la qualité de réfugiés politiques, demandent l'accès de notre territoire et le droit d'y séjourner. Il importe de ne pas céder à de pareilles sollicitations (...) L'introduction en France des Israélites chassés d'Allemagne doit se poursuivre avec une extrême circonspection. » Le 9 juillet 1937, Marx Dormoy, ministre (socialiste) de Léon Blum, ordonne aux préfets de refouler les étrangers sans visa : « Tous ces immigrants viennent de plus en plus submerger nos professions commerciales et artisanales, pesant ainsi lourdement sur notre économie générale. »

Accumulant les faits, les deux historiens sont parfois emportés par leur démonstration. Ils tendent ainsi à déceler une même logique - d'exclusion - dans tous les règlements édictés à propos des étrangers entre 1917 et 1939.

Or autant, par exemple, l'attitude des pouvoirs publics, en 1938, à l'égard des juifs allemands et autrichiens, physiquement menacés dans leur pays, apparaît scandaleuse (et révélatrice de la cécité française face à la guerre qui vient), autant l'instauration de la carte d'identité, en 1917, ou certaines mesures de protection de l'emploi, dans les années 1920, relèvent non de la xénophobie mais d'un arsenal circonstanciel, légitimé par l'intérêt national. La grande leçon de cet ouvrage, cependant, c'est de montrer que la pratique de Vichy n'est pas née ex nihilo. Elle résultait d'un climat dans lequel le radical-socialisme eut sa large part, et fut mise en œuvre grâce à un appareil d'Etat forgé bien auparavant (voir Bousquet), marquant, par-delà la défaite, la continuité de l'administration jacobine. Pierre-Jean Deschodt et François Huguenin n'entendent pas pour autant exonérer Vichy, et ne versent pas non plus dans le discours incriminant « l'idéologie française ». En livrant un document d'histoire à l'état brut, ils ouvrent un débat.

Jean Sévillia

Pierre-Jean Deschodt et François Huguenin, La République xénophobe, Lattès, 450 p., 135 F (20,58 €)."

Source : Le Figaro Magazine, 20 octobre 2001.