samedi 7 avril 2012

Juifs et immigrés turcs

Bernard Lewis, Faith and Power : Religion and Politics in the Middle East, Oxford-New York, Oxford University Press, 2010, p. 184-186 :

"Les islamistes radicaux exercent un attrait à gauche sur les éléments anti-américains d'Europe, pour lesquels ils ont remplacé les Soviétiques. Ils exercent un attrait à droite sur les éléments anti-juifs d'Europe, en remplacement des nazis. Ils ont été en mesure de gagner un soutien considérable sur les deux registres, souvent de la part des mêmes personnes. Pour certains en Europe, les haines l'emportent apparemment sur les loyautés.

Il y a une variante intéressante en Allemagne, où les musulmans sont pour la plupart turcs. Là, ils ont souvent eu tendance à se comparer eux-mêmes aux Juifs, à se considérer comme ayant succédé aux Juifs comme victimes du racisme allemand et de la persécution. Je me souviens d'une réunion convoquée à Berlin afin de discuter des nouvelles minorités musulmanes en Europe. Dans la soirée, un groupe de musulmans turcs m'a demandé de me joindre à eux et d'écouter ce qu'ils avaient à dire à ce sujet, qui était très intéressant. La phrase de l'un d'entre eux qui reste le plus vivement marquée dans mon esprit était : "En mille ans, ils [les Allemands] furent incapables d'accepter 400 000 Juifs. Quelle chance y a-t-il pour qu'ils acceptent deux millions de Turcs ?" Ils utilisent parfois cette ligne, en jouant sur les sentiments de culpabilité allemands, pour faire avancer leur propre agenda.

Cela soulève la question plus générale de la tolérance. A la fin de la première phase de la reconquête chrétienne en Espagne et au Portugal, les musulmans (qui, en ces temps-là, étaient très nombreux dans les terres reconquises) avaient le choix entre le baptême, l'exil, ou la mort. Dans les anciens territoires ottomans d'Europe du Sud-Est, les dirigeants de ce qu'on pourrait appeler la seconde reconquête étaient un peu plus tolérants, mais guère plus. Certaines populations musulmanes restèrent dans les pays balkaniques, avec des troubles qui se poursuivent à l'heure actuelle. Le Kosovo et la Bosnie sont les meilleurs exemples connus.

La question de la tolérance religieuse soulève de nouvelles et importantes questions. Dans le passé, pendant les longues luttes entre musulmans et chrétiens en Europe de l'Est et de l'Ouest, il ne pouvait faire guère de doute que les musulmans étaient de loin plus tolérants, à la fois envers les autres religions et envers la diversité au sein de leur propre religion, que ne l'étaient les chrétiens. Dans la Chrétienté occidentale médiévale, les massacres et les expulsions, les inquisitions et les immolations étaient monnaie courante ; dans l'Islam, ils étaient atypiques et rares. Le mouvement de réfugiés à cette époque était en très grande majorité de l'Ouest vers l'Est et pas, comme dans les temps ultérieurs, de l'Est vers l'Ouest. Certes, les sujets non-musulmans dans un Etat musulman étaient soumis à certaines difficultés, mais leur situation était largement meilleure que celle des incroyants et des mécréants dans l'Europe chrétienne."