samedi 28 avril 2012

Le Comité pour la libération des Juifs de Russie

Walter Laqueur, A History of Zionism : From the French Revolution to the Establishment of the State of Israel, New York, Shocken Books, 2003, p. 172-174 :

"Les sionistes allemands partageaient l'enthousiasme patriotique général d'août 1914. Leur fédération escomptait que tous ses jeunes membres se portent volontaires pour le service militaire. L'Allemagne était en train de se battre pour la vérité, le droit, la liberté et la civilisation mondiale contre la tyrannie la plus sombre, la cruauté la plus sanglante, et la réaction la plus noire, telles que représentées par le despotisme tsariste. En s'alliant avec la Russie, la France et la Grande-Bretagne étaient devenues ses complices dans le crime. Franz Oppenheimer déclara que pour l'Allemagne la guerre "était sainte, juste de l'auto-défense", et Ludwig Strauss écrivit que les Juifs nationaux n'étaient pas des patriotes plus mauvais que les Allemands nationaux. "Nous savons que notre intérêt est exclusivement du côté de l'Allemagne", annonça dans un éditorial l'hebdomadaire sioniste officiel ; l'Allemagne était forte et aurait libéré les opprimés. Les publications sionistes soutinrent sans réserve l'effort de guerre. Il serait désobligeant de singulariser tout dirigeant sioniste par une mention spéciale puisque presque tous étaient également affectés, du moins pendant les premiers mois de la guerre. En Autriche, Hugo Zuckermann, un sioniste, écrivit un poème de guerre populaire dans lequel il disait que la mort sur le champ de bataille ne lui ferait pas peur si seulement avant de mourir, il pouvait voir la bannière autrichienne flotter au vent au-dessus de Belgrade. Zuckermann fut tué peu de temps après. Elias Auerbach, le médecin sioniste qui s'était installé à Haïfa, décida immédiatement après l'éclatement de la guerre de retourner en Allemagne pour faire son devoir dans le corps médical de l'armée.

L'enthousiasme patriotique des sionistes allemands et autrichiens semble, rétrospectivement, singulièrement erroné, mais il est également juste d'ajouter que la guerre contre la Russie était aussi populaire en Europe de l'Est et aux Etats-Unis, les deux plus grandes concentrations juives. Après avoir reçu les nouvelles sur les défaites russes, Morris Rosenfeld, l'écrivain yiddish le plus populaire du temps, écrivit un poème qui se terminait par les mots : "Vive l'Allemagne ! Longue vie au Kaiser !" La Russie tsariste était le pays des pogroms, de Kichinev et de Homel, de l'oppression institutionnalisée. Le fait que, après le déclenchement de la guerre, la persécution des Juifs dans l'ouest de la Russie devint encore plus intense, et que des centaines de milliers d'entre eux avaient été déportés, n'a pas rendu ce pays plus populaire. La plupart des dirigeants des communautés juives de Russie et de Pologne croyaient à l'inéluctabilité d'une victoire allemande. Pour eux, comme Weizmann l'écrivait, l'Occident s'arrêtait au Rhin. Ils connaissaient l'Allemagne, parlaient l'allemand, et étaient très impressionnés par les réalisations allemandes. Et ils étaient marqués par l'histoire douloureuse des Juifs en Russie. Une victoire de la Russie n'aurait fait que perpétuer et peut-être intensifier la persécution des Juifs d'Europe de l'Est, tandis que la défaite de la Russie avait de fortes chances d'ouvrir la voie à leur libération.

Il y avait des exceptions, comme Weizmann et Ahad Haam, Jabotinsky et Rutenberg. Nordau, également, mit en garde contre une orientation pro-allemande unilatérale, en dépit du fait que les Français lui avaient donné toutes les raisons de se sentir lésé ; ayant vécu à Paris pendant des décennies, il fut expulsé vers l'Espagne en tant que ressortissant ennemi et demeura là tout au long de la guerre. Mais la plus grande partie du mouvement sioniste mondial était pro-allemande, même si elle devint plus réservée, passée la première vague d'excitation. Sympathies et antipathies historiques mises à part, un solide argument en faveur de l'importance de Berlin pouvait être présenté aux sionistes. Une aide politique et économique efficace aux Juifs de Palestine aux abois ne pouvait être prolongée qu'à partir de la capitale allemande au cours des trois premières années de la guerre. Durant cette période, les armées allemandes avancèrent très loin dans l'ouest de la Russie et la majeure partie des Juifs polonais et lituaniens passa sous domination allemande. Quelle que soit la façon dont on la percevait, Berlin était le pivot en ce qui concerne la politique sioniste.

Quelques jours après le déclenchement de la guerre, le Dr. Bodenheimer, un ancien président de la Fédération sioniste allemande et encore l'un de ses membres dirigeants, approcha le ministère des Affaires étrangères allemand et suggéra l'établissement d'un "Comité allemand pour la libération des Juifs de Russie". Mis en place en août 1914, ce corps changea plus tard son nom pour le moins provocant "Comité pour l'Est". Le comité fut d'abord dominé par les sionistes (le professeur Oppenheimer était son président, Motzkin et Hantke prirent part à ses travaux, et Sokolow écrivit l'éditorial pour le premier numéro de son journal en langue hébreu Kol hamevaser). Son but était de promouvoir les aspirations des Juifs d'Europe de l'Est à la liberté et à l'autonomie nationales, et l'attente sous-jacente était que l'Allemagne, dans le cadre de la guerre, occupe l'ouest de la Russie, où la plupart des Juifs vivaient. Cela fut fait avec la bénédiction des autorités allemandes, qui avaient une conception quelque peu exagérée de l'étendue l'influence sioniste à l'Est, un de leurs conseillers comparant la discipline interne des sionistes à celle des Jésuites.

Ces "opérations juives" faisaient partie d'un schéma général visant à révolutionner les minorités opprimées de l'empire tsariste. Mais le régime militaire allemand ne répondit pas tout à fait aux attentes des communauté juives d'Europe de l'Est, qui avaient été appelées à se soulever contre l'oppression russe. La demande d'une autonomie politique et culturelle fut largement ignorée, car elle rentrait en conflit avec les objectifs des mouvements nationaux polonais et baltes. Les Polonais en particulier devinrent de plus en plus ouvertement antisémites durant la guerre, et à la fin s'engagèrent dans des pogroms à grande échelle. La législation anti-juive tsariste ne fut abolie que dans la section Nord (Ober-Ost) du territoire occupé. La constitution du comité changea au cours de la guerre et des représentants des Juifs non-sionistes allemands furent cooptés.

L'existence du comité devint une pomme de discorde entre les dirigeants sionistes mondiaux et les força à reconsidérer leur orientation dans les relations entre les deux camps. Bodenheimer eut dans un premier temps l'appui de l'exécutif, bien que ses activités étaient en violation flagrante de la neutralité sioniste. Les critiques de l'orientation pro-allemande unilatérale faisaient valoir que, toutes autres considérations mises à part, une telle collaboration étroite avec la politique de guerre allemande mettait en péril des millions de Juifs d'Europe de l'Est, à cause des activités du comité, qui, il va sans dire, n'étaient un secret pour personne, et servirent de justification pour les mesures anti-juives prises par le gouvernement russe en 1914-15. Bodenheimer fut contraint par ses collègues de démissionner en tant que président du Fonds national juif.

Pour maintenir le mouvement mondial dans la neutralité, une réunion du Grand Comité d'action à Copenhague en décembre 1914 (le premier après le déclenchement de la guerre), décida d'ouvrir là-bas un centre d'échange sous la direction de Motzkin, et plus tard sous celle de Victor Jacobson, pour maintenir le contact avec les organisations sionistes des deux camps, et autant que possible, pour coordonner leur efforts. La demande de Weizmann qui voulait que le pouvoir exécutif, toujours situé à Berlin sous la direction de Warburg et Hantke, cesse ses fonctions et que la conduite des affaires sionistes soit transférée aux Etats-Unis pendant la guerre, fut rejetée, au motif que cela pourrait mettre en danger la position des Juifs de Palestine. En guise de compromis, il a été décidé de transférer Sokolow de Berlin à Londres et d'envoyer Chlenov en mission en Amérique et en Grande-Bretagne, d'où il est retourné dans sa Russie natale."

Le plan jeune-turc de peuplement juif de la Macédoine ottomane

Fuat Dündar, Crime of Numbers : The Role of Statistics in the Armenian Question (1878-1918), New Brunswick, Transaction Publishers, 2010, p. 43-44 :

"La déclaration d'indépendance de la Bulgarie et l'annexion de la Bosnie-Herzégovine par l'Empire austro-hongrois affectèrent profondément le CUP [Comité Union et Progrès]. Ce qui eut pour résultat leur tentative de modifier la composition ethno-religieuse de la Macédoine (leur "petite patrie") afin de s'assurer qu'elle ne partagerait pas le même destin que les zones qu'ils venaient de perdre. A partir de 1909, ils commencèrent à parler d'un plan visant à installer les musulmans de Bosnie-Herzégovine et d'Albanie, les Juifs fuyant les pogroms en Russie dans la région de la Macédoine, et à déplacer des chrétiens locaux en Anatolie. Le CUP, néanmoins, ne s'est pas révélé suffisamment fort pour mener à bien ce plan. Non seulement les puissances (dont l'Allemagne) rejetèrent ce type d'opération dans les Balkans, mais en plus les populations à réinstaller ne répondirent pas favorablement."

vendredi 20 avril 2012

Les Juifs et l'art du théâtre dans l'Empire ottoman

Bernard Lewis, Comment l'Islam a découvert l'Europe, Paris, La Découverte, 1984, p. 260-261 :

"Plus directe que ces contacts occasionnels à l'étranger fut l'influence exercée par les immigrants juifs d'Europe qui, dès les XVIe et XVIIe siècles, représentèrent en Turquie des pièces de théâtre. Ils furent suivis dans cette voie par des troupes grecques, arméniennes et même gitanes. C'est à eux, semble-t-il, que l'on doit d'avoir introduit en Turquie la notion de spectacle théâtral et d'avoir organisé la première représentation. Ce furent eux qui formèrent les premiers acteurs musulmans, gitans pour la plupart. A l'époque du sultan Murad IV (1623-1640), de jeunes Gitans donnaient des représentations au Palais tous les jeudis. Ces influences contribuèrent largement au développement d'un art typiquement turc appelé orta oyunu, sorte de théâtre populaire, pour une bonne part improvisé, un peu semblable à la commedia dell'arte. Une miniature conservée dans un album du sultan Ahmed Ier (1595-1603) dépeint une de ces représentations. L'orta oyunu a puisé à plusieurs sources : la tradition toujours vivace du mime antique, le nouveau type de spectacle importé par les juifs espagnols et le théâtre italien que les résidents européens à Istanbul et des contacts avec l'Europe, notamment l'Italie, firent découvrir aux Ottomans. Certaines pièces européennes ont peut-être même été reprises sous cette forme. Le thème d'Othello, par exemple, tout à fait accessible aux spectateurs musulmans, constitue la trame d'un célèbre orta oyunu.

De Turquie, ce genre de théâtre populaire gagna l'Iran où les premiers « mystères », commémorant le martyre de Husain et de sa lignée, furent représentés à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle."

mardi 10 avril 2012

La rivalité judéo-chrétienne dans l'Empire ottoman

Bernard Lewis, The Jews of Islam, Princeton, Princeton University Press, 1984, p. 55 :

"Un dernier point doit être ajouté à notre typologie de la persécution, et il s'agit du cas où l'hostilité musulmane à l'égard des dhimmis est fomentée par des tiers, pour des raisons qui leur sont propres. A la grande époque de la puissance et de la civilisation musulmanes, une telle instigation était absente ou inefficace, sauf pour quelques influences chrétiennes antérieures sur la perception musulmane du Juif ; mais dans les années de déclin de l'Empire ottoman, elle devint un facteur d'une certaine importance. Les principales communautés dhimmies, les Grecs, les Arméniens, les chrétiens arabes et les Juifs, étaient des rivales à bien des égards, en compétition pour une position sociale complémentaire à celle des musulmans dominants. Il n'était pas rare pour une minorité d'essayer de retourner ses maîtres musulmans contre une autre. En particulier, quelques-uns des thèmes classiques de l'antisémitisme chrétien européen furent utilisés contre les communautés juives de l'Empire ottoman par certains de leurs compatriotes chrétiens."

samedi 7 avril 2012

Juifs et immigrés turcs

Bernard Lewis, Faith and Power : Religion and Politics in the Middle East, Oxford-New York, Oxford University Press, 2010, p. 184-186 :

"Les islamistes radicaux exercent un attrait à gauche sur les éléments anti-américains d'Europe, pour lesquels ils ont remplacé les Soviétiques. Ils exercent un attrait à droite sur les éléments anti-juifs d'Europe, en remplacement des nazis. Ils ont été en mesure de gagner un soutien considérable sur les deux registres, souvent de la part des mêmes personnes. Pour certains en Europe, les haines l'emportent apparemment sur les loyautés.

Il y a une variante intéressante en Allemagne, où les musulmans sont pour la plupart turcs. Là, ils ont souvent eu tendance à se comparer eux-mêmes aux Juifs, à se considérer comme ayant succédé aux Juifs comme victimes du racisme allemand et de la persécution. Je me souviens d'une réunion convoquée à Berlin afin de discuter des nouvelles minorités musulmanes en Europe. Dans la soirée, un groupe de musulmans turcs m'a demandé de me joindre à eux et d'écouter ce qu'ils avaient à dire à ce sujet, qui était très intéressant. La phrase de l'un d'entre eux qui reste le plus vivement marquée dans mon esprit était : "En mille ans, ils [les Allemands] furent incapables d'accepter 400 000 Juifs. Quelle chance y a-t-il pour qu'ils acceptent deux millions de Turcs ?" Ils utilisent parfois cette ligne, en jouant sur les sentiments de culpabilité allemands, pour faire avancer leur propre agenda.

Cela soulève la question plus générale de la tolérance. A la fin de la première phase de la reconquête chrétienne en Espagne et au Portugal, les musulmans (qui, en ces temps-là, étaient très nombreux dans les terres reconquises) avaient le choix entre le baptême, l'exil, ou la mort. Dans les anciens territoires ottomans d'Europe du Sud-Est, les dirigeants de ce qu'on pourrait appeler la seconde reconquête étaient un peu plus tolérants, mais guère plus. Certaines populations musulmanes restèrent dans les pays balkaniques, avec des troubles qui se poursuivent à l'heure actuelle. Le Kosovo et la Bosnie sont les meilleurs exemples connus.

La question de la tolérance religieuse soulève de nouvelles et importantes questions. Dans le passé, pendant les longues luttes entre musulmans et chrétiens en Europe de l'Est et de l'Ouest, il ne pouvait faire guère de doute que les musulmans étaient de loin plus tolérants, à la fois envers les autres religions et envers la diversité au sein de leur propre religion, que ne l'étaient les chrétiens. Dans la Chrétienté occidentale médiévale, les massacres et les expulsions, les inquisitions et les immolations étaient monnaie courante ; dans l'Islam, ils étaient atypiques et rares. Le mouvement de réfugiés à cette époque était en très grande majorité de l'Ouest vers l'Est et pas, comme dans les temps ultérieurs, de l'Est vers l'Ouest. Certes, les sujets non-musulmans dans un Etat musulman étaient soumis à certaines difficultés, mais leur situation était largement meilleure que celle des incroyants et des mécréants dans l'Europe chrétienne."

mercredi 4 avril 2012

Antisémitisme et islamophobie

Bernard Lewis, From Babel to Dragomans : Interpreting the Middle East, Oxford-New York, Oxford University Press, 2004, p. 202 :

"A notre époque, une fois encore, nous voyons une montée des tensions et des hostilités, en raison, dans une large mesure, de ce premier instinct humain et animal primitif déjà mentionné (la méfiance envers ceux qui sont différents). Bien sûr, c'est également dû en partie à une perception réelle de la menace de larges minorités nouvelles, considérées comme inassimilables. La menace peut ou ne pas être réelle ; la perception est certainement réelle, et a donné naissance à un nouveau phénomène, parfois appelé islamophobie, un équivalent de l'antisémitisme, dirigé contre les nouveaux résidents musulmans dans la Chrétienté, comme l'antisémitisme était dirigé contre les résidents juifs dans la Chrétienté."

Hoca İshak Efendi et l'Ecole de génie de l'Empire ottoman



Bernard Lewis, Comment l'Islam a découvert l'Europe, Paris, La Découverte, 1984, p. 244-245 :

"Ce que Şanizade fit pour la médecine, Hodja Ishak Efendi (mort en 1834) le fit pour les mathématiques et la physique. Né en Grèce d'une famille juive, Ishak Efendi se convertit à un moment de sa vie à l'islam et fut nommé professeur à l'Ecole de génie où il finit par devenir instructeur en chef. On dit qu'il connaissait le français, le latin, le grec et l'hébreu ainsi que le turc et les deux langues islamiques classiques, le persan et l'arabe. On lui doit un certain nombre d'ouvrages, des traductions pour la plupart. Le plus important est un abrégé en quatre volumes des sciences mathématiques et physiques qui, pour la première fois, donna à l'étudiant turc un aperçu de ces sciences telles qu'on les pratiquait et les comprenait en Occident. Comme Şanizade, Ishak Efendi dut inventer un vocabulaire, et c'est à ces deux hommes qu'on doit la plupart des mots scientifiques utilisés en Turquie au XIXe siècle et même jusqu'au réformes linguistiques entreprises sous la République. De même que les écrivains européens puisaient dans le fonds latin et grec, les érudits ottomans de l'époque, pour créer de nouveaux termes, avaient l'habitude de s'inspirer de l'arabe et, dans une moindre mesure, du persan, et certains mots de ce nouveau vocabulaire sont encore en usage dans les pays arabes. Les autres écrits de Hodja Ishak Efendi traitent essentiellement des sciences et du génie militaires."