samedi 4 février 2012

Benjamin Disraeli, l'Islam et les Turcs



Bernard Lewis, Islam in History : Ideas, People, and Events in the Middle East, Chicago, Open Court Publishing Company, 2001, p. 141 :

"Le sémitisme sentimental de Disraeli, pourtant bien documenté, n'explique pas ses sentiments pro-turcs ; et cela fait encore moins la lumière sur l'attitude générale des Juifs d'Europe vis à-vis des Turcs et de l'Islam. Comme son biographe Buckle l'a remarqué, si Disraeli avait été guidé par un sentiment racial, "la race que ce sentiment l'aurait conduit à soutenir aurait été ... l'Arabe, et non le Turc". En tout cas, le racisme de Disraeli (son obsession pour la race en général et la race juive en particulier) doit plus à son éducation chrétienne qu'à son ascendance juive et n'a pas de parallèle dans les écrits des Juifs authentiques de l'époque. C'était dans l'Europe chrétienne que les grands mythes raciaux, accompagnés du rejet des "souches inférieures", avaient commencé à influencer les idées et les événements ; les hymnes de Disraeli, ou plutôt les fugues, sur le thème du pouvoir juif et de la gloire juive ne sont pas plus que des stéréotypes anti-juifs inversés, avec aussi peu de fondement dans la réalité que leurs originaux.

Pourtant, sous les distorsions et les calomnies des ennemis politiques de Disraeli, il y avait un élément important de véracité. Disraeli était un admirateur de l'Islam, des Perses et des Turcs, aussi bien que des Arabes, et dans sa jeunesse il avait même songé à rejoindre l'armée turque comme volontaire. Par ailleurs, ses sentiments pro-turcs étaient liés à sa judéité vestigiale et sont typiques d'une bonne partie de l'opinion juive de l'époque. O'Connor, malgré ses exagérations perfides, n'était pas loin de la vérité en parlant des Juifs dans l'Europe du XIXe siècle comme d'un élément pro-turc, et plus généralement pro-musulman."