mardi 10 janvier 2012

Les Arabes ont trahi l'Empire ottoman

François Georgeon, "La montée du nationalisme turc dans l'Etat ottoman (1908-1914). Bilan et perspectives", Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée, n° 50, 1988, p. 40 :

"Les Jeunes Turcs doivent aussi ménager les provinces arabes : ils stoppent la politique de centralisation, et se donnent un grand-vizir d'origine arabe, Said Halim pacha. En fait, la tendance à un sécularisme marqué dans la politique des Jeunes Turcs ne se manifestera vraiment qu'à partir de la révolte arabe de 1916 (D. Kushner, 1987)."

Paul Dumont, "La mort d'un empire (1908-1923)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 614-616 :

"Le geste le plus significatif fait par le gouvernement ottoman en faveur des Arabes sera la promulgation, en mars 1913, de deux lois provisoires destinées à apporter d'importantes retouches à l'administration provinciale. La première, datée du 9 mars, réorganisait la complexe machinerie des finances locales et accordait une large dose d'indépendance budgétaire aux provinces, donnant ainsi satisfaction à une des revendications essentielles des nationalistes. Edictée le 26 mars, la seconde loi instituait au niveau de chaque province un conseil général formé d'élus locaux et doté de très larges pouvoirs. Même si ces parlements provinciaux restaient chapeautés par un gouverneur dépendant du ministère de l'Intérieur, l'administration locale jouissait désormais d'une quasi-autonomie. De quoi, sans conteste, couper l'herbe sous les pieds de ceux qui - à l'instar des militants du Parti de la décentralisation administrative (al-Lamarkaziyyah al Idâriyyah al-'Uthmâni) formé au Caire en 1912 - exigeaient du gouvernement qu'il reconnût aux provinces arabes le droit de self-government. (...)

Les initiatives de la Sublime Porte allaient être dans l'ensemble fort bien accueillies par les Arabes. Ainsi, en juin 1913, lors d'un important congrès organisé à Paris par la Communauté arabe (al-Djamiyah al-'Arabiyyah) avec le soutien du Parti de la decentralisation administrative, le vice-président de cette formation, Iskandar Ammun, devait affirmer que « la nation arabe ne veut pas se séparer de l'empire ottoman [...]. Tout ce qu'elle désire c'est que la forme actuelle de gouvernement cède la place à un système plus compatible avec les besoins des divers éléments de l'empire ». Quelques semaines plus tard, la capitale française sera le théâtre de spectaculaires scènes de fraternisation entre Midhat Chükrü, le secrétaire général du C.U.P. [Comité Union et Progrès], et l'un des dirigeants nationalistes arabes les plus en vue, le président du Parti de la décentralisation administrative, Rafîk al-'Azim. De ces retrouvailles devait sortir un protocole d'accord accumulant les largesses envers les Arabes : le C.U.P. y promettait de procéder à des réformes basées sur le principe du self-government ; dans les écoles primaires et secondaires des provinces arabes, l'enseignement serait désormais dispensé dans la langue locale ; les conscrits feraient leur service militaire sur place ; il y aurait au moins trois ministres arabes dans le gouvernement ; les Arabes se verraient aussi réserver certains postes dans divers ministères ; enfin, tous les documents officiels de l'administration provinciale seraient rédigés en arabe."

Noureddine Séoudi, La formation de l'Orient arabe contemporain 1916-1939, au miroir de la Revue des Deux Mondes, Paris, L'Harmattan, 2004, p. 80-81 :

"Depuis 1914, Djemal Pacha détient des documents compromettants, saisis par ses troupes au consulat de France à Beyrouth, qui attestent les contacts noués entre la France et certains nationalistes syriens. Ces documents ont été imprudemment oubliés par le consul François Georges-Picot. Djemal Pacha utilise ces listes comme moyen de pression sur le chérif Hussein. Mais devant la fermeté de ce dernier, le gouverneur de Syrie n'hésite pas à s'en servir pour condamner à mort plusieurs dizaines de nationalistes. Ce tragique épisode fut longtemps reproché au consul et pesa lourdement sur l'image de la France. Néanmoins, de récents travaux de recherche tendent à limiter la responsabilité de Georges-Picot. En effet, les documents d'archives réunis par Gérard Khoury incriminent un drogman du consulat, le Maltais Philippe Zalzal. Ce dernier, emprisonné par les Turcs, semble avoir négocié sa liberté contre la révélation de la cachette où le consul de France gardait les documents."

Nadine Picaudou, La déchirure libanaise, Bruxelles, Complexe, 1989, p. 49 :

"Dès 1915 les puissances de l'Entente envisagent l'effondrement prochain de « l'homme malade » et la Grande-Bretagne, pour le précipiter, cherche à susciter une sécession arabe dans l'empire. C'est la Résidence Britannique au Caire qui impose finalement à Londres le choix de la dynastie hachémite du Hedjaz, de ces princes descendants du prophète (sharif) et gardiens des Lieux Saints de l'islam qui sont eux-mêmes en conflit larvé avec le Comité Union et Progrès depuis 1908 et qui rechignent à envoyer des volontaires à l'armée de Djemal Pacha. En avril 1915, peu avant le début de la répression ottomane, Abdallah, le fils du sharif Hussein a signé à Damas avec des sociétés secrètes de nationalistes arabes un Protocole prévoyant après la guerre la création d'un Etat arabe indépendant allié à la Grande-Bretagne dont Hussein serait le monarque. Curieuse alliance qui unit la vieille dynastie du Hedjaz en qui brûle la flamme du rêve califal à de jeunes officiers arabes radicalisés, par l'entremise de ces notables damascains dont les fils un à un se détachent du loyalisme à l'empire pour choisir l'arabisme."

Nadine Picaudou, La décennie qui ébranla le Moyen-Orient, 1914-1923, Bruxelles, Complexe, 1992, p. 75-77 :

"(...) les Anglais s'impatientent devant les hésitations du sharif a lancer l'appel à la révolte. Prudent, Hussein n'a pas rompu toute relation avec les Ottomans qui continuent de le presser, en 1916, d'envoyer des volontaires pour une nouvelle attaque contre Suez. Longtemps, les Turcs paraissent eux aussi déterminés à se concilier les Arabes. Djemal Pacha détient depuis 1914 des documents compromettants saisis par ses troupes au consulat de France à Beyrouth, qui attestent des contacts noués entre la France et un certain nombre de nationalistes syriens avant la guerre. Or le gouverneur ottoman n'utilise pas tout de suite ces textes ; il le fera pourtant en août 1915 puis en mai 1916, pour faire condamner à mort plusieurs dizaines de nationalistes accusés de vouloir « séparer la Syrie, la Palestine et l'Irak du Sultanat ottoman ». Istanbul s'inquiète alors de rumeurs persistantes concernant des agents français ou britanniques qui chercheraient à provoquer une dissidence arabe dans l'Empire ottoman. On parle aussi d'un débarquement imminent des troupes de l'Entente sur le littoral syrien : les Turcs le redoutent, le sharif Hussein, pour sa part, l'attend pour donner le signal du soulèvement. Le débarquement n'aura pas lieu et l'émir du Hedjaz lancera pourtant, le 5 juin 1916, un appel à la révolte. Les nouvelles pendaisons qui ont eu lieu un mois plus tôt, à Damas comme à Beyrouth, ont-elles convaincu le sharif qu'il n'y avait plus rien à attendre des Ottomans ? A-t-il eu peur de la division turque qui s'acheminait vers le Hedjaz, sur sa route vers le Yémen ? (...)

C'est au nom de l'islam et contre l'impiété du Comité Union et Progrès, que le sharif de La Mecque appelle à la révolte, invoquant le droit à la rébellion contre un souverain qui s'écarte de la loi. La terminologie religieuse qui marque les différentes proclamations de Hussein publiées dans le journal de La Mecque, al-Qibla, ne saurait pourtant faire oublier que la dissidence du Hedjaz est politique et s'appuie sur une aspiration nationaliste, minoritaire mais activiste, dans les villes du Croissant fertile. L'invocation musulmane contribue ici à justifier l'injustifiable : une révolte contre le Sultan avec l'aide d'une puissance impérialiste. Djemal Pacha ne manque pas de s'emparer de l'argument lorsqu'il déclare, quelques mois plus tard, lors d'un banquet officiel à Damas : « Malheureusement, le cours du jihad sacré a été bloqué par un individu ignoble, qui, au cœur même de la Terre sainte de l'Islam, s'est allié à ces puissances chrétiennes dont l'objectif est de dépouiller le monde de l'Islam et de capturer sa capitale : Istanbul »."

Paul Dumont, op. cit., p. 625-626 :

"(...) les Ottomans se heurtent non seulement à l'Entente mais aussi au chérif Hüseyin, qui, en juin 1916, a appelé les Arabes à se soulever contre la domination du sultan.

La révolte arabe, perçue à Istanbul comme un véritable coup de poignard dans le dos, va bientôt constituer l'un des principaux sujets de préoccupation de la Sublime Porte. C'est que le chérif Hüseyin n'agit pas seul. Il dispose du soutien actif des Anglais avec lesquels il a conclu, en janvier 1916, un accord d'assistance mutuelle. Aux termes de ce contrat négocié avec le haut commissaire de Grande-Bretagne en Egypte, sir Henry McMahon, le gouvernement de Londres s'est engagé à reconnaître l'indépendance d'une grande partie des pays arabes, depuis les confins septentrionaux de la Syrie jusqu'au golfe Persique à l'est, la Méditerranée à l'ouest (à l'exception d'une large bande côtière taillée dans le littoral syrien) et la péninsule arabique au sud : il a également promis de « fournir aux Arabes les conseils et les appuis nécessaires en vue de l'installation dans ces divers territoires des formes de gouvernement les plus appropriées » ; en échange, le chérif de La Mecque a accepté de se battre « pour libérer les populations arabes du joug turc », moyennant une importante aide en armes et en argent ; « il est entendu, précisait encore une missive de McMahon, que les Arabes ont décidé de n'avoir recours qu'à des conseillers britanniques », à l'exclusion de toute autre assistance européenne.

Assurément, ce n'est pas la première fois que le sultan se heurte à l'un de ses vassaux arabes. Mais avec la Grande-Bretagne derrière lui, Hüseyin représente un adversaire redoutable. La situation est d'autant plus critique que les Anglais se sont également entendus avec l'émir du Nedjd, 'Abd al-'Aziz Ibn Sa'ud. En contrepartie d'une aide mensuelle de 5 000 livres sterling et de la reconnaissance de « l'indépendance » saoudite, ce dernier a promis au gouvernement britannique son amitié et sa neutralité. A défaut d'une alliance active, ce pacte permet au chérif de La Mecque de passer à l'action sans craindre d'être gêné par un voisin mal disposé à son égard.

Les choses ont d'emblée fort mal commencé pour les Ottomans. Conduits par l'émir Faysal, un des fils de Hüseyin, les Bédouins se sont jetés sur le chemin de fer du Hedjaz et n'ont pas tardé à réduire à merci les garnisons turques de La Mecque et de Djeddah (12 et 16 juin 1916). L'opération a été menée de main de maître, avec l'aide de plusieurs officiers anglais parmi lesquels figure Thomas Edward Lawrence, personnage ambigu qui devait se targuer par la suite d'avoir été l'un des principaux inspirateurs de la révolte arabe."

Fuat Dündar, "La politique d'installation des minorités musulmanes par Union et Progrès (1913-18)", conférence : "Türkei : Emanzipation vom Nationalismus ?", Bâle, 14-16 octobre 2004 :

"Rompant avec la pratique jusqu’ici progressive de la sédentarisation des tribus arabes, le régime de Djémal Pacha (novembre 1914-décembre 1917, en Syrie) réalise une déportation sélective (en fonction de la fidélité au pouvoir en place) et brutale, et procède à une installation morcelée des Arabes. Le but essentiel était la suppression de la rébellion et l’affaiblissement du nombre d’Arabes en Syrie.

La première déportation de grande ampleur a eu lieu en septembre 1915 : les Druzes de Havran sont déportés à Osmaniye. Alors que la déportation arabe s’amplifie, le Directorat publie l’ « Ordonnance arabe » le 23 avril 1916, pour mieux organiser l’installation des familles arabes dans les villes d’Anatolie. D’un côté Djémal disperse les familles arabes dans les régions de peuplement turc (où elles peuvent facilement s’assimiler), dans les maisons des Grecs et des Arméniens ; de l’autre côté, il veut installer les Arméniens dans les habitations druzes. Ces déportations et dispersions continuent 2 ans, d’après une estimation, au cours desquels à peu près 5000 familles arabes sont déportées. (...)

Il est important de souligner qu’on rencontre presque aucun des éléments tcherkesses parmi les muhadjîrs balkaniques de 1913 et l'année suivante, mais plutôt ils sont tcherkesses de Syrie. La majorité d'entre eux s'était installée le long des lignes de chemin de fer de Bagdad – Hedjaz, pour les protéger contre les tribus arabes. En raison du climat, les conditions de vie et surtout les attaques répétées des Bédouins, un grand nombre des Tcherkesses voulait toujours partir en Anatolie. Une demande qui touche directement la sécurité des lignes et surtout la sécurité des villes saintes de la Mecque et de la Médine. Le comité ne pouvait l’accepter. Mais avec le déclenchement de la rébellion arabe, le premier convoi tcherkesse arrive à Urfa en novembre 1916. A l’égard de cet événement de facto, le Comité les installe plutôt à Urfa, Diyarbekir, Ma’mûret-ül-azîz, Maras, Elbistan et Mardin, c’est-à-dire juste quelques dizaines de kilomètres de l’armée russe qui avance rapidement."