mardi 10 janvier 2012

Le sultan Abdülhamit II et Theodor Herzl



Theodor Herzl, L'Etat juif, Paris, L'Herne, 1970, p. 45 :

"Si Sa Majesté le Sultan nous donnait la Palestine, nous pourrions nous faire forts de régler complètement les finances de la Turquie. Pour l'Europe, nous constituerions là-bas un morceau du rempart contre l'Asie, nous serions la sentinelle avancée de la civilisation contre la barbarie. Nous demeurerions, comme Etat neutre, en rapports constants avec toute l'Europe, qui devrait garantir notre existence."

François Georgeon, Abdülhamid II. Le sultan calife (1876-1909), Paris, Fayard, 2003, p. 318-320 :

"Un autre mouvement migratoire en direction de l'Empire s'intensifie au début du règne d'Abdülhamid, mais très différent du précédent [l'immigration des réfugiés musulmans des Balkans, de Crimée et du Caucase] par son ampleur et ses conséquences : il s'agit de l'immigration juive. Pourtant, au regard du phénomène muhacir, il s'agit d'un mouvement de faible ampleur (tout au plus quelques dizaines de milliers de personnes), mais dont les dimensions politiques revêtent une importance considérable.

Jusque vers 1880, la population juive établie en Palestine était restreinte : elle comprenait environ 24 000 personnes issues d'un courant migratoire très irrégulier. Les choses changent au début des années 1880, lorsque les juifs d'Europe centrale et orientale commencent à être frappés de mesures restrictives et à être victimes de pogroms. Par milliers, ils prennent le chemin de l'exode, le plus souvent en direction de l'Europe occidentale et des Etats-Unis, mais une petite partie cherche à gagner la Terre sainte par la mer Noire et Istanbul. C'est en 1882 qu'est fondée en Palestine la première colonie agricole par l'organisation nationaliste juive, les Amants de Sion. Elle devait être suivie de beaucoup d'autres, notamment par des implantations soutenues par le baron Edmond de Rothschild.

L'installation des juifs dans l'Empire ottoman est une tradition. A la fin du XVe siècle, l'Empire ottoman avait accueilli les juifs chassés d'Espagne par les Rois Catholiques (le quatrième centenaire de l'évènement a été célébré en 1892). Mais cette fois, le contexte est fort différent. Très tôt, Abdülhamid a pris conscience des dangers que pourrait représenter pour l'Etat ottoman l'immigration juive en Palestine. Elle risque en effet d'ouvrir une nouvelle porte à l'influence et à l'ingérence des puissances européennes qui y trouveraient encore une occasion d'apporter aide et protection à une minorité non-musulmane, point de départ d'un nouveau problème national impossible à résoudre. Abdülhamid craint la création d'une autonomie juive, ou même d'un Etat juif en Palestine. En outre, il ne paraît guère possible, au moment où il développe une politique en faveur des provinces arabes, de « livrer Jérusalem aux juifs ». Même si l'on ne peut guère parler à cette époque d'une opposition locale sérieuse au sionisme, les marchands et notables arabes de Palestine ont commencé à faire part à la Porte de leurs inquiétudes devant l'installation de colons juifs. Si celle-ci se produit malgré tout, il faut que les juifs prennent la nationalité ottomane et respectent les lois de l'Empire pour ne pas bénéficier de la protection des grandes puissances.

Dès novembre 1881, les premières mesures restrictives sont apportées à l'entrée et à l'établissement des juifs dans l'Empire ottoman. Ceux-ci ont le droit de s'installer partout dans l'Empire sauf en Palestine, et à la condition de se soumettre aux lois de l'Etat et de devenir sujets ottomans. D'autre part, la vente de terres aux juifs déjà établis en Palestine est interdite. Comme la politique antijuive s'intensifie en Russie, on cherche à implanter les réfugiés dans le vilayet de Salonique ou dans celui de Smyrne. Pendant toute la durée du règne, la politique d'Abdülhamid face au problème ne va presque pas varier.

L'affaire prend un tour plus politique lorsque, vers la fin du siècle, Theodor Herzl lance le mouvement sioniste, d'abord en publiant en 1896 L'Etat juif, puis en réunissant à Bâle le premier congrès sioniste où est envisagée la création d'un foyer national pour les juifs en Palestine. Abdülhamid suit de très près les activités sionistes en Europe et il connaît les projets de Herzl. Pour pouvoir réaliser ses desseins en terre ottomane, le fondateur du sionisme doit obtenir l'accord du sultan. Après de multiples tentatives infructueuses, il parvient à le rencontrer en 1901. Mais malgré ses propositions de soulager les finances de l'Empire en contrepartie de la possibilité de réaliser ses projets en Palestine, Herzl n'obtient du sultan que de bonnes paroles.

Cependant, la politique de restriction à l'immigration juive menée par Abdülhamid échoue en grande partie. En 1908, 80 000 juifs étaient installés en Palestine, ce qui veut dire qu'en trente ans, leur proportion était passée de 5 % à 10 % de la population totale de la Palestine. Un échec dû sans doute aux faiblesses de l'administration ottomane locale, mais plus encore à la politique des puissances, notamment de l'Allemagne et de la Russie, qui encourageaient le mouvement sioniste."

Abraham Galanté, Histoire des Juifs de Turquie, tome 9, Istanbul, Isis, 1985, p. 175 :

"En 1901, Herzl revint à Constantinople et fut, le 17 Mai, reçu par le Sultan en audience privée, que Vambery, le célèbre orientaliste juif, qui avait ses entrées au palais, lui avait, dit-on, fait après plusieurs démarches obtenir. C'est à la fin de cette audience qu'Abdul Hamid lui conféra la première classe du Medjidié et une épingle de cravate en brillants."

Walter Laqueur, Histoire du sionisme, tome I, Paris, Gallimard, 1994, p. 179-183 :
 
"Herzl avait fait bonne impression à Abdul Hamid : « Cet Herzl a l'air d'un prophète, d'un chef de son peuple », devait-il dire quelques années plus tard à Vambéry. (...)

En février 1902, le sultan (à qui Herzl donnait le nom de code de Cohn dans sa correspondance personnelle) le convoqua de nouveau dans la capitale turque. Il se plaignait que rien de concret ne fût encore sorti des conversations. Herzl avait fait quelques déclarations amicales en public mais c'était tout. Le sultan était prêt à ouvrir les portes de son empire aux réfugiés juifs à condition que ceux-ci deviennent des sujets ottomans et qu'ils pourraient s'établir dans toutes les provinces sauf (au commencement) en Palestine. Il suggéra qu'en retour Herzl constituât un syndicat en vue de la consolidation de la dette publique ottomane et s'assurât également la concession de toutes les mines de Turquie en vue de leur exploitation. C'était enfin une charte mais, comme elle excluait la Palestine et l'immigration illimitée, elle était inacceptable. (...)

Cependant, les négociations ne furent pas rompues. En juillet 1902, Herzl fut à nouveau convoqué à Constantinople pour ce qui devait être la décision finale. (...) Il laissa entendre que ses amis pourraient faire beaucoup mieux que leurs rivaux français si la charte de colonisation de la Mésopotamie qu'on lui avait offerte quelques mois auparavant incluait la région de Haïfa. Il fit remarquer que les Juifs susceptibles d'immigrer n'étaient pas des éléments dangereux ni turbulents mais au contraire des gens sobres, industrieux et loyaux, « liés aux musulmans par la parenté raciale et l'affinité religieuse ». (...)

Avec son esprit toujours en mouvement et plein d'imagination, Herzl n'avait cessé de faire des propositions et des offres au sultan pour se le concilier et pour montrer que son mouvement pouvait lui être d'un grand secours. (...) En mars 1902, par exemple, il avait proposé de créer une université juive à Jérusalem. Pour la rendre plus intéressante aux yeux du sultan, il lui avait expliqué que cette entreprise rendrait grand service à l'Empire ottoman. Elle l'aiderait à éliminer tout « esprit malsain » ; les Turcs n'auraient plus à envoyer leurs jeunes gens faire des études à l'étranger où ils étaient contaminés par des idées dangereuses et révolutionnaires."

Theodor Herzl, déclaration vers 1901, cité par le docteur D. Jacobson dans "Quelques souvenirs", Le Peuple Juif (revue hebdomadaire de la Fédération sioniste de France), n° 29-30, 13e année, 18 juillet 1919, p. 11 :

"Les Turcs, quel bon peuple, composé au fond de braves gens ! Chacun pris individuellement a des sentiments de tolérance ou de générosité que nous ne trouvons même pas chez les peuples les plus civilisés. L'histoire des Juifs en Turquie est là pour nous le témoigner. Mais, pris dans son ensemble, le peuple turc manque de la qualité essentielle d'un peuple, celle de pouvoir se gouverner, s'administrer. Ces gens vivent sur leur passé ; actuellement, ils ne sont plus capables du moindre geste, de la moindre initiative. Tout ce qui se fait en Turquie est fait par d'autres, par des non Turcs, et malgré les Turcs. Eux-mêmes sont figés dans une immobilité absolue ; le fatalisme oriental a trouvé chez eux sa plus belle expression de ne pas agir, de ne rien entreprendre."

Bernard Lazare, "Le Congrès sioniste et le Sultan", Pro Armenia, n° 4, 2e année, 10 janvier 1902, p. 29 :

"Le Congrès sioniste, réuni à Bâle, vient de rendre un public hommage à Abd-ul-Hamid."

Bernard Lewis, Semites and Anti-Semites : An Inquiry into Conflict and Prejudice, New York-Londres, W. W. Norton & Company, 1986, p. 176 :

"Theodor Herzl, le fondateur du mouvement sioniste, montre une préoccupation pour les habitants arabes de la Palestine. Dans son roman utopique Ancien-Nouveau-Pays (Altneuland), publié peu avant sa mort, il dépeint son Etat juif idéal du futur ou plutôt, son foyer national juif idéal, puisque son utopie sioniste est toujours sous une sorte de suzeraineté turque relâchée. Les dirigeants sont cependant élus, et un candidat qui fait campagne sur un programme xénophobe est dénoncé par tous les héros de Herzl et est ignominieusement défait. Tout au long du livre, un grand accent est mis sur l'absence de toute discrimination selon la race, la croyance ou (une remarquable caractéristique pour un livre publié en 1902) le sexe. Dans le rêve de Sion de Herzl, les femmes ont des droits égaux, les Arabes ont une place sécurisée et honorée, et l'un d'entre eux, à qui il est demandé par un visiteur européen si les Arabes ne sont pas contrariés par l'immigration juive, parle avec éloquence des nombreux avantages économiques et autres que les Juifs avaient amenés à son peuple."

Denis Charbit, "Retour à Altneuland : la traversée des utopies sionistes", in Theodor Herzl, Altneuland. Nouveau pays ancien, Paris-Tel Aviv, Editions de l'éclat, 2004, p. 46 :

"Exit « l'Etat des Juifs » proclamé dans le titre du premier ouvrage avec une franchise, une fermeté qui ne souffre guère l'ambiguïté, et place à la « Nouvelle Société ». C'est, pour ainsi dire, une révolution dans la révolution. Sans crier gare, sans motiver sa décision, Herzl change de cap et passe de l'Etat-nation à la société. D'où le réflexe commandé de négliger le « message politique » d'Altneuland pour affecter avec condescendance de n'y voir qu'un jeu de l'esprit. Ce faisant, si l'on prend le livre au sérieux, on peut estimer que la lecture qu'on en a faite est un contresens volontaire. La cause est nationale, les moyens politiques, la stratégie diplomatique, la finalité, elle, est... sociale. C'est donc bien une société civile autonome qu'il décrit, pas le fonctionnement d'un Etat. Aussi bizarre que cela puisse paraître, Herzl en a décrété l'abolition, moins par inspiration marxiste ou anarchiste, comme on l'avance souvent, que par adhésion à la finalité libérale de l'Etat-minimum. Ce n'est pas un Etat-providence qu'il décrit, mais une Société-Providence ; ce n'est pas une nation qui l'habite, mais une communauté. Herzl n'est plus le visionnaire de l'Etat juif, mais le prophète de la Nouvelle Société. Pourquoi renonce-t-il à ce qui avait été pourtant le credo et la raison d'être de son premier livre ? Est-ce pour se plier à la règle du genre utopique qui préfère la Cité à l'Etat, la société sans Etat et a pour préoccupation principale la résolution de la question sociale, dont l'acuité était si forte à l'ère de la révolution industrielle, plutôt que celle de la question politique ?

Faut-il y voir le poids de considérations tactiques ou bien une maturation de ses propres idées ? Avait-il souhaité prendre en compte dans son livre les difficultés politiques et diplomatiques que le projet étatique avait déjà soulevées ? Pensait-il de la sorte ne pas irriter le sultan ottoman s'il lui venait l'heureuse idée d'accéder à sa requête ? En passant de l'Etat à la Nouvelle Société, il n'a plus besoin de revendiquer une souveraineté politique et se contente de « l'administration d'un territoire de colonisation, sur lequel le sultan garde sa suzeraineté » (Alt., p. 278)."