mardi 10 janvier 2012

Le sultan Abdülhamit II et Ármin Vámbéry



François Georgeon, Abdülhamid II. Le sultan calife (1876-1909), Paris, Fayard, 2003, p. 279-280 :

"Parmi les publicistes favorables à Abdülhamid, l'une des figures les plus originales, l'une des plus complexes aussi, est celle d'Arminius Vambéry, turcologue hongrois, d'origine juive, qu'Abdülhamid a approché dans sa jeunesse, lorsqu'il donnait des leçons de français à sa soeur. Il le retrouve en 1888, à la suite d'un voyage officiel qu'accomplit Vambéry dans la capitale ottomane avec une délégation de l'Académie hongroise. A partir de cette date et jusqu'en 1901, Vambéry accomplira une série de voyages à Istanbul (parfois plusieurs fois par an) pour rencontrer le sultan. Au fil de leurs entretiens, une grande familiarité finira par s'établir entre le professeur hongrois et son royal protecteur. Polyglotte, parlant entre autres langues, l'ottoman à la perfection, Vambéry n'a pas besoin d'interprète pour communiquer avec le sultan. Il a en outre le style et les manières d'un parfait Ottoman ; il porte un fez, se conduit en vrai efendi. Le sultan l'appelle familièrement Reşid efendi, ou même parfois baba, ce qui permet de désamorcer les murmures que l'on entend au Palais contre cette relation trop intime au goût de certains. « C'est un vieux croyant », répond alors plaisamment Abdülhamid pour faire taire les critiques.

Vambéry joue les intermédiaires entre le sultan et le Foreign Office (qui le paie généreusement). Il est une sorte d'agent double, ou plutôt d'intermédiaire, une courroie de transmission, entre la Grande-Bretagne et le sultan, bien utile lorsque les relations sont distendues entre les deux monarchies (ce qui est souvent le cas après l'occupation de l'Egypte). En tant que patriote hongrois, il est profondément antirusse et il souhaite sincèrement oeuvrer à l'amélioration des relations entre la Grande-Bretagne et l'Empire ottoman. Proche des conservateurs anglais, Vambéry plaide auprès de ses interlocuteurs pour qu'ils aident le sultan à sauver la face à propos de l'Egypte et pour que la Grande-Bretagne retrouve ses positions économique et financière dans l'Empire ottoman. Bien entendu, Abdülhamid n'ignore rien des liens particuliers de Vambéry avec le Foreign Office, mais il s'en sert pour faire passer des messages au gouvernement britannique.

Le sultan utilise également Vambéry comme propagandiste auprès de l'opinion publique européenne. « Le professeur Vambéry, note-t-il, m'intéresse infiniment. » Ce qui intéresse plus particulièrement le sultan, c'est que ce grand spécialiste du monde musulman et des Turcs défend la thèse selon laquelle l'islam n'est en aucune façon l'ennemi de la civilisation. Le professeur de Budapest écrit dans la presse et les revues anglaises des articles d'autant plus importants qu'il est l'une des plumes les plus autorisées. Ainsi, dans un article de The New Review en 1890, Vambéry présente à ses lecteurs un portrait très favorable du sultan ottoman et de son régime. Abdülhamid, écrit-il, réunit en lui la volonté de son grand-père Mahmud II et l'affabilité de son père Abdülmecid ; il est très travailleur, il a des manières courtoises, une mémoire exceptionnelle ; il est pacifique, comme l'a montré son attitude lors de l'affaire de la Roumélie orientale, il n'est nullement un fanatique, il protège les non-musulmans, s'intéresse aux arts (c'est lui qui a fondé une Ecole des beaux-arts à Istanbul), encourage l'instruction moderne. Vambéry se fait l'avocat d'Abdülhamid face aux critiques qui lui sont adressées ; il se tient éloigné des alliances en Europe ? C'est tout à fait justifié. Le régime est un régime policier ? C'est pour maintenir l'ordre entre les nationalités. Quant à l'armée d'espions, assure-t-il, elle n'existe que dans l'imagination fertile des habitants de Péra et de Galata. Pour conclure, Vambéry appelle à un jugement équilibré sur la Turquie ; l'oeuvre de civilisation que le sultan a entreprise ne peut se réaliser d'un coup de baguette magique."