mercredi 18 janvier 2012

L'immigration juive à Istanbul



Robert Mantran, Histoire d'Istanbul, Paris, Fayard, 1996, p. 272-273 :

"Des Juifs sont venus de la péninsule Ibérique, d'Italie et d'Europe centrale dès la fin du XVe siècle et dans la première moitié du XVIe siècle. Ils ont très vite joué le rôle d'intermédiaires entre l'administration ottomane et les négociants étrangers, et ont étendu leurs activités vers le commerce et la banque : au milieu du XVIe siècle, les banquiers marranes sont solidement implantés à Istanbul. Le voyageur allemand Gerlach évalue à dix mille le nombre des Juifs « anciennement chrétiens » venus à Constantinople ; parmi eux certains disposent de « revenus de cent mille ducats ou davantage » [et] possèdent leurs propres maisons avec des jardins ; leurs demeures sont à Galata parmi les plus belles ». La famille des Mendez est alors la plus célèbre de la communauté marrane, en particulier Doña Gracia de Luna (Beatriz Mendez), était arrivée dans la capitale ottomane au cours de l'été 1552. Sa fille épousa João Miguez, son neveu : connu par la suite sous le nom de Joseph Naci, celui-ci joua auprès de Soliman le Magnifique et de Selîm II un grand rôle politique (en particulier sur le plan financier) et reçut le titre de duc de Naxos.

A la même époque, des médecins juifs venus d'Italie, d'Espagne et du Portugal se sont installés à Istanbul. Certains d'entre eux sont passés au service du sultan, tels Manuel Brudo, Moses Hamon, descendant d'une famille de médecins de Grenade, ou Musa Djâlînûs al-Isrâilî (Moïse le « Galien juif ») dont Nicolas de Nicolay célèbre les connaissances."

mardi 10 janvier 2012

Le sultan Abdülhamit II et Ármin Vámbéry



François Georgeon, Abdülhamid II. Le sultan calife (1876-1909), Paris, Fayard, 2003, p. 279-280 :

"Parmi les publicistes favorables à Abdülhamid, l'une des figures les plus originales, l'une des plus complexes aussi, est celle d'Arminius Vambéry, turcologue hongrois, d'origine juive, qu'Abdülhamid a approché dans sa jeunesse, lorsqu'il donnait des leçons de français à sa soeur. Il le retrouve en 1888, à la suite d'un voyage officiel qu'accomplit Vambéry dans la capitale ottomane avec une délégation de l'Académie hongroise. A partir de cette date et jusqu'en 1901, Vambéry accomplira une série de voyages à Istanbul (parfois plusieurs fois par an) pour rencontrer le sultan. Au fil de leurs entretiens, une grande familiarité finira par s'établir entre le professeur hongrois et son royal protecteur. Polyglotte, parlant entre autres langues, l'ottoman à la perfection, Vambéry n'a pas besoin d'interprète pour communiquer avec le sultan. Il a en outre le style et les manières d'un parfait Ottoman ; il porte un fez, se conduit en vrai efendi. Le sultan l'appelle familièrement Reşid efendi, ou même parfois baba, ce qui permet de désamorcer les murmures que l'on entend au Palais contre cette relation trop intime au goût de certains. « C'est un vieux croyant », répond alors plaisamment Abdülhamid pour faire taire les critiques.

Vambéry joue les intermédiaires entre le sultan et le Foreign Office (qui le paie généreusement). Il est une sorte d'agent double, ou plutôt d'intermédiaire, une courroie de transmission, entre la Grande-Bretagne et le sultan, bien utile lorsque les relations sont distendues entre les deux monarchies (ce qui est souvent le cas après l'occupation de l'Egypte). En tant que patriote hongrois, il est profondément antirusse et il souhaite sincèrement oeuvrer à l'amélioration des relations entre la Grande-Bretagne et l'Empire ottoman. Proche des conservateurs anglais, Vambéry plaide auprès de ses interlocuteurs pour qu'ils aident le sultan à sauver la face à propos de l'Egypte et pour que la Grande-Bretagne retrouve ses positions économique et financière dans l'Empire ottoman. Bien entendu, Abdülhamid n'ignore rien des liens particuliers de Vambéry avec le Foreign Office, mais il s'en sert pour faire passer des messages au gouvernement britannique.

Le sultan utilise également Vambéry comme propagandiste auprès de l'opinion publique européenne. « Le professeur Vambéry, note-t-il, m'intéresse infiniment. » Ce qui intéresse plus particulièrement le sultan, c'est que ce grand spécialiste du monde musulman et des Turcs défend la thèse selon laquelle l'islam n'est en aucune façon l'ennemi de la civilisation. Le professeur de Budapest écrit dans la presse et les revues anglaises des articles d'autant plus importants qu'il est l'une des plumes les plus autorisées. Ainsi, dans un article de The New Review en 1890, Vambéry présente à ses lecteurs un portrait très favorable du sultan ottoman et de son régime. Abdülhamid, écrit-il, réunit en lui la volonté de son grand-père Mahmud II et l'affabilité de son père Abdülmecid ; il est très travailleur, il a des manières courtoises, une mémoire exceptionnelle ; il est pacifique, comme l'a montré son attitude lors de l'affaire de la Roumélie orientale, il n'est nullement un fanatique, il protège les non-musulmans, s'intéresse aux arts (c'est lui qui a fondé une Ecole des beaux-arts à Istanbul), encourage l'instruction moderne. Vambéry se fait l'avocat d'Abdülhamid face aux critiques qui lui sont adressées ; il se tient éloigné des alliances en Europe ? C'est tout à fait justifié. Le régime est un régime policier ? C'est pour maintenir l'ordre entre les nationalités. Quant à l'armée d'espions, assure-t-il, elle n'existe que dans l'imagination fertile des habitants de Péra et de Galata. Pour conclure, Vambéry appelle à un jugement équilibré sur la Turquie ; l'oeuvre de civilisation que le sultan a entreprise ne peut se réaliser d'un coup de baguette magique."

Le sultan Abdülhamit II et Theodor Herzl



Theodor Herzl, L'Etat juif, Paris, L'Herne, 1970, p. 45 :

"Si Sa Majesté le Sultan nous donnait la Palestine, nous pourrions nous faire forts de régler complètement les finances de la Turquie. Pour l'Europe, nous constituerions là-bas un morceau du rempart contre l'Asie, nous serions la sentinelle avancée de la civilisation contre la barbarie. Nous demeurerions, comme Etat neutre, en rapports constants avec toute l'Europe, qui devrait garantir notre existence."

François Georgeon, Abdülhamid II. Le sultan calife (1876-1909), Paris, Fayard, 2003, p. 318-320 :

"Un autre mouvement migratoire en direction de l'Empire s'intensifie au début du règne d'Abdülhamid, mais très différent du précédent [l'immigration des réfugiés musulmans des Balkans, de Crimée et du Caucase] par son ampleur et ses conséquences : il s'agit de l'immigration juive. Pourtant, au regard du phénomène muhacir, il s'agit d'un mouvement de faible ampleur (tout au plus quelques dizaines de milliers de personnes), mais dont les dimensions politiques revêtent une importance considérable.

Jusque vers 1880, la population juive établie en Palestine était restreinte : elle comprenait environ 24 000 personnes issues d'un courant migratoire très irrégulier. Les choses changent au début des années 1880, lorsque les juifs d'Europe centrale et orientale commencent à être frappés de mesures restrictives et à être victimes de pogroms. Par milliers, ils prennent le chemin de l'exode, le plus souvent en direction de l'Europe occidentale et des Etats-Unis, mais une petite partie cherche à gagner la Terre sainte par la mer Noire et Istanbul. C'est en 1882 qu'est fondée en Palestine la première colonie agricole par l'organisation nationaliste juive, les Amants de Sion. Elle devait être suivie de beaucoup d'autres, notamment par des implantations soutenues par le baron Edmond de Rothschild.

L'installation des juifs dans l'Empire ottoman est une tradition. A la fin du XVe siècle, l'Empire ottoman avait accueilli les juifs chassés d'Espagne par les Rois Catholiques (le quatrième centenaire de l'évènement a été célébré en 1892). Mais cette fois, le contexte est fort différent. Très tôt, Abdülhamid a pris conscience des dangers que pourrait représenter pour l'Etat ottoman l'immigration juive en Palestine. Elle risque en effet d'ouvrir une nouvelle porte à l'influence et à l'ingérence des puissances européennes qui y trouveraient encore une occasion d'apporter aide et protection à une minorité non-musulmane, point de départ d'un nouveau problème national impossible à résoudre. Abdülhamid craint la création d'une autonomie juive, ou même d'un Etat juif en Palestine. En outre, il ne paraît guère possible, au moment où il développe une politique en faveur des provinces arabes, de « livrer Jérusalem aux juifs ». Même si l'on ne peut guère parler à cette époque d'une opposition locale sérieuse au sionisme, les marchands et notables arabes de Palestine ont commencé à faire part à la Porte de leurs inquiétudes devant l'installation de colons juifs. Si celle-ci se produit malgré tout, il faut que les juifs prennent la nationalité ottomane et respectent les lois de l'Empire pour ne pas bénéficier de la protection des grandes puissances.

Dès novembre 1881, les premières mesures restrictives sont apportées à l'entrée et à l'établissement des juifs dans l'Empire ottoman. Ceux-ci ont le droit de s'installer partout dans l'Empire sauf en Palestine, et à la condition de se soumettre aux lois de l'Etat et de devenir sujets ottomans. D'autre part, la vente de terres aux juifs déjà établis en Palestine est interdite. Comme la politique antijuive s'intensifie en Russie, on cherche à implanter les réfugiés dans le vilayet de Salonique ou dans celui de Smyrne. Pendant toute la durée du règne, la politique d'Abdülhamid face au problème ne va presque pas varier.

L'affaire prend un tour plus politique lorsque, vers la fin du siècle, Theodor Herzl lance le mouvement sioniste, d'abord en publiant en 1896 L'Etat juif, puis en réunissant à Bâle le premier congrès sioniste où est envisagée la création d'un foyer national pour les juifs en Palestine. Abdülhamid suit de très près les activités sionistes en Europe et il connaît les projets de Herzl. Pour pouvoir réaliser ses desseins en terre ottomane, le fondateur du sionisme doit obtenir l'accord du sultan. Après de multiples tentatives infructueuses, il parvient à le rencontrer en 1901. Mais malgré ses propositions de soulager les finances de l'Empire en contrepartie de la possibilité de réaliser ses projets en Palestine, Herzl n'obtient du sultan que de bonnes paroles.

Cependant, la politique de restriction à l'immigration juive menée par Abdülhamid échoue en grande partie. En 1908, 80 000 juifs étaient installés en Palestine, ce qui veut dire qu'en trente ans, leur proportion était passée de 5 % à 10 % de la population totale de la Palestine. Un échec dû sans doute aux faiblesses de l'administration ottomane locale, mais plus encore à la politique des puissances, notamment de l'Allemagne et de la Russie, qui encourageaient le mouvement sioniste."

Abraham Galanté, Histoire des Juifs de Turquie, tome 9, Istanbul, Isis, 1985, p. 175 :

"En 1901, Herzl revint à Constantinople et fut, le 17 Mai, reçu par le Sultan en audience privée, que Vambery, le célèbre orientaliste juif, qui avait ses entrées au palais, lui avait, dit-on, fait après plusieurs démarches obtenir. C'est à la fin de cette audience qu'Abdul Hamid lui conféra la première classe du Medjidié et une épingle de cravate en brillants."

Walter Laqueur, Histoire du sionisme, tome I, Paris, Gallimard, 1994, p. 179-183 :
 
"Herzl avait fait bonne impression à Abdul Hamid : « Cet Herzl a l'air d'un prophète, d'un chef de son peuple », devait-il dire quelques années plus tard à Vambéry. (...)

En février 1902, le sultan (à qui Herzl donnait le nom de code de Cohn dans sa correspondance personnelle) le convoqua de nouveau dans la capitale turque. Il se plaignait que rien de concret ne fût encore sorti des conversations. Herzl avait fait quelques déclarations amicales en public mais c'était tout. Le sultan était prêt à ouvrir les portes de son empire aux réfugiés juifs à condition que ceux-ci deviennent des sujets ottomans et qu'ils pourraient s'établir dans toutes les provinces sauf (au commencement) en Palestine. Il suggéra qu'en retour Herzl constituât un syndicat en vue de la consolidation de la dette publique ottomane et s'assurât également la concession de toutes les mines de Turquie en vue de leur exploitation. C'était enfin une charte mais, comme elle excluait la Palestine et l'immigration illimitée, elle était inacceptable. (...)

Cependant, les négociations ne furent pas rompues. En juillet 1902, Herzl fut à nouveau convoqué à Constantinople pour ce qui devait être la décision finale. (...) Il laissa entendre que ses amis pourraient faire beaucoup mieux que leurs rivaux français si la charte de colonisation de la Mésopotamie qu'on lui avait offerte quelques mois auparavant incluait la région de Haïfa. Il fit remarquer que les Juifs susceptibles d'immigrer n'étaient pas des éléments dangereux ni turbulents mais au contraire des gens sobres, industrieux et loyaux, « liés aux musulmans par la parenté raciale et l'affinité religieuse ». (...)

Avec son esprit toujours en mouvement et plein d'imagination, Herzl n'avait cessé de faire des propositions et des offres au sultan pour se le concilier et pour montrer que son mouvement pouvait lui être d'un grand secours. (...) En mars 1902, par exemple, il avait proposé de créer une université juive à Jérusalem. Pour la rendre plus intéressante aux yeux du sultan, il lui avait expliqué que cette entreprise rendrait grand service à l'Empire ottoman. Elle l'aiderait à éliminer tout « esprit malsain » ; les Turcs n'auraient plus à envoyer leurs jeunes gens faire des études à l'étranger où ils étaient contaminés par des idées dangereuses et révolutionnaires."

Theodor Herzl, déclaration vers 1901, cité par le docteur D. Jacobson dans "Quelques souvenirs", Le Peuple Juif (revue hebdomadaire de la Fédération sioniste de France), n° 29-30, 13e année, 18 juillet 1919, p. 11 :

"Les Turcs, quel bon peuple, composé au fond de braves gens ! Chacun pris individuellement a des sentiments de tolérance ou de générosité que nous ne trouvons même pas chez les peuples les plus civilisés. L'histoire des Juifs en Turquie est là pour nous le témoigner. Mais, pris dans son ensemble, le peuple turc manque de la qualité essentielle d'un peuple, celle de pouvoir se gouverner, s'administrer. Ces gens vivent sur leur passé ; actuellement, ils ne sont plus capables du moindre geste, de la moindre initiative. Tout ce qui se fait en Turquie est fait par d'autres, par des non Turcs, et malgré les Turcs. Eux-mêmes sont figés dans une immobilité absolue ; le fatalisme oriental a trouvé chez eux sa plus belle expression de ne pas agir, de ne rien entreprendre."

Bernard Lazare, "Le Congrès sioniste et le Sultan", Pro Armenia, n° 4, 2e année, 10 janvier 1902, p. 29 :

"Le Congrès sioniste, réuni à Bâle, vient de rendre un public hommage à Abd-ul-Hamid."

Bernard Lewis, Semites and Anti-Semites : An Inquiry into Conflict and Prejudice, New York-Londres, W. W. Norton & Company, 1986, p. 176 :

"Theodor Herzl, le fondateur du mouvement sioniste, montre une préoccupation pour les habitants arabes de la Palestine. Dans son roman utopique Ancien-Nouveau-Pays (Altneuland), publié peu avant sa mort, il dépeint son Etat juif idéal du futur ou plutôt, son foyer national juif idéal, puisque son utopie sioniste est toujours sous une sorte de suzeraineté turque relâchée. Les dirigeants sont cependant élus, et un candidat qui fait campagne sur un programme xénophobe est dénoncé par tous les héros de Herzl et est ignominieusement défait. Tout au long du livre, un grand accent est mis sur l'absence de toute discrimination selon la race, la croyance ou (une remarquable caractéristique pour un livre publié en 1902) le sexe. Dans le rêve de Sion de Herzl, les femmes ont des droits égaux, les Arabes ont une place sécurisée et honorée, et l'un d'entre eux, à qui il est demandé par un visiteur européen si les Arabes ne sont pas contrariés par l'immigration juive, parle avec éloquence des nombreux avantages économiques et autres que les Juifs avaient amenés à son peuple."

Denis Charbit, "Retour à Altneuland : la traversée des utopies sionistes", in Theodor Herzl, Altneuland. Nouveau pays ancien, Paris-Tel Aviv, Editions de l'éclat, 2004, p. 46 :

"Exit « l'Etat des Juifs » proclamé dans le titre du premier ouvrage avec une franchise, une fermeté qui ne souffre guère l'ambiguïté, et place à la « Nouvelle Société ». C'est, pour ainsi dire, une révolution dans la révolution. Sans crier gare, sans motiver sa décision, Herzl change de cap et passe de l'Etat-nation à la société. D'où le réflexe commandé de négliger le « message politique » d'Altneuland pour affecter avec condescendance de n'y voir qu'un jeu de l'esprit. Ce faisant, si l'on prend le livre au sérieux, on peut estimer que la lecture qu'on en a faite est un contresens volontaire. La cause est nationale, les moyens politiques, la stratégie diplomatique, la finalité, elle, est... sociale. C'est donc bien une société civile autonome qu'il décrit, pas le fonctionnement d'un Etat. Aussi bizarre que cela puisse paraître, Herzl en a décrété l'abolition, moins par inspiration marxiste ou anarchiste, comme on l'avance souvent, que par adhésion à la finalité libérale de l'Etat-minimum. Ce n'est pas un Etat-providence qu'il décrit, mais une Société-Providence ; ce n'est pas une nation qui l'habite, mais une communauté. Herzl n'est plus le visionnaire de l'Etat juif, mais le prophète de la Nouvelle Société. Pourquoi renonce-t-il à ce qui avait été pourtant le credo et la raison d'être de son premier livre ? Est-ce pour se plier à la règle du genre utopique qui préfère la Cité à l'Etat, la société sans Etat et a pour préoccupation principale la résolution de la question sociale, dont l'acuité était si forte à l'ère de la révolution industrielle, plutôt que celle de la question politique ?

Faut-il y voir le poids de considérations tactiques ou bien une maturation de ses propres idées ? Avait-il souhaité prendre en compte dans son livre les difficultés politiques et diplomatiques que le projet étatique avait déjà soulevées ? Pensait-il de la sorte ne pas irriter le sultan ottoman s'il lui venait l'heureuse idée d'accéder à sa requête ? En passant de l'Etat à la Nouvelle Société, il n'a plus besoin de revendiquer une souveraineté politique et se contente de « l'administration d'un territoire de colonisation, sur lequel le sultan garde sa suzeraineté » (Alt., p. 278)."

Les Arabes ont trahi l'Empire ottoman

François Georgeon, "La montée du nationalisme turc dans l'Etat ottoman (1908-1914). Bilan et perspectives", Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée, n° 50, 1988, p. 40 :

"Les Jeunes Turcs doivent aussi ménager les provinces arabes : ils stoppent la politique de centralisation, et se donnent un grand-vizir d'origine arabe, Said Halim pacha. En fait, la tendance à un sécularisme marqué dans la politique des Jeunes Turcs ne se manifestera vraiment qu'à partir de la révolte arabe de 1916 (D. Kushner, 1987)."

Paul Dumont, "La mort d'un empire (1908-1923)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 614-616 :

"Le geste le plus significatif fait par le gouvernement ottoman en faveur des Arabes sera la promulgation, en mars 1913, de deux lois provisoires destinées à apporter d'importantes retouches à l'administration provinciale. La première, datée du 9 mars, réorganisait la complexe machinerie des finances locales et accordait une large dose d'indépendance budgétaire aux provinces, donnant ainsi satisfaction à une des revendications essentielles des nationalistes. Edictée le 26 mars, la seconde loi instituait au niveau de chaque province un conseil général formé d'élus locaux et doté de très larges pouvoirs. Même si ces parlements provinciaux restaient chapeautés par un gouverneur dépendant du ministère de l'Intérieur, l'administration locale jouissait désormais d'une quasi-autonomie. De quoi, sans conteste, couper l'herbe sous les pieds de ceux qui - à l'instar des militants du Parti de la décentralisation administrative (al-Lamarkaziyyah al Idâriyyah al-'Uthmâni) formé au Caire en 1912 - exigeaient du gouvernement qu'il reconnût aux provinces arabes le droit de self-government. (...)

Les initiatives de la Sublime Porte allaient être dans l'ensemble fort bien accueillies par les Arabes. Ainsi, en juin 1913, lors d'un important congrès organisé à Paris par la Communauté arabe (al-Djamiyah al-'Arabiyyah) avec le soutien du Parti de la decentralisation administrative, le vice-président de cette formation, Iskandar Ammun, devait affirmer que « la nation arabe ne veut pas se séparer de l'empire ottoman [...]. Tout ce qu'elle désire c'est que la forme actuelle de gouvernement cède la place à un système plus compatible avec les besoins des divers éléments de l'empire ». Quelques semaines plus tard, la capitale française sera le théâtre de spectaculaires scènes de fraternisation entre Midhat Chükrü, le secrétaire général du C.U.P. [Comité Union et Progrès], et l'un des dirigeants nationalistes arabes les plus en vue, le président du Parti de la décentralisation administrative, Rafîk al-'Azim. De ces retrouvailles devait sortir un protocole d'accord accumulant les largesses envers les Arabes : le C.U.P. y promettait de procéder à des réformes basées sur le principe du self-government ; dans les écoles primaires et secondaires des provinces arabes, l'enseignement serait désormais dispensé dans la langue locale ; les conscrits feraient leur service militaire sur place ; il y aurait au moins trois ministres arabes dans le gouvernement ; les Arabes se verraient aussi réserver certains postes dans divers ministères ; enfin, tous les documents officiels de l'administration provinciale seraient rédigés en arabe."

Noureddine Séoudi, La formation de l'Orient arabe contemporain 1916-1939, au miroir de la Revue des Deux Mondes, Paris, L'Harmattan, 2004, p. 80-81 :

"Depuis 1914, Djemal Pacha détient des documents compromettants, saisis par ses troupes au consulat de France à Beyrouth, qui attestent les contacts noués entre la France et certains nationalistes syriens. Ces documents ont été imprudemment oubliés par le consul François Georges-Picot. Djemal Pacha utilise ces listes comme moyen de pression sur le chérif Hussein. Mais devant la fermeté de ce dernier, le gouverneur de Syrie n'hésite pas à s'en servir pour condamner à mort plusieurs dizaines de nationalistes. Ce tragique épisode fut longtemps reproché au consul et pesa lourdement sur l'image de la France. Néanmoins, de récents travaux de recherche tendent à limiter la responsabilité de Georges-Picot. En effet, les documents d'archives réunis par Gérard Khoury incriminent un drogman du consulat, le Maltais Philippe Zalzal. Ce dernier, emprisonné par les Turcs, semble avoir négocié sa liberté contre la révélation de la cachette où le consul de France gardait les documents."

Nadine Picaudou, La déchirure libanaise, Bruxelles, Complexe, 1989, p. 49 :

"Dès 1915 les puissances de l'Entente envisagent l'effondrement prochain de « l'homme malade » et la Grande-Bretagne, pour le précipiter, cherche à susciter une sécession arabe dans l'empire. C'est la Résidence Britannique au Caire qui impose finalement à Londres le choix de la dynastie hachémite du Hedjaz, de ces princes descendants du prophète (sharif) et gardiens des Lieux Saints de l'islam qui sont eux-mêmes en conflit larvé avec le Comité Union et Progrès depuis 1908 et qui rechignent à envoyer des volontaires à l'armée de Djemal Pacha. En avril 1915, peu avant le début de la répression ottomane, Abdallah, le fils du sharif Hussein a signé à Damas avec des sociétés secrètes de nationalistes arabes un Protocole prévoyant après la guerre la création d'un Etat arabe indépendant allié à la Grande-Bretagne dont Hussein serait le monarque. Curieuse alliance qui unit la vieille dynastie du Hedjaz en qui brûle la flamme du rêve califal à de jeunes officiers arabes radicalisés, par l'entremise de ces notables damascains dont les fils un à un se détachent du loyalisme à l'empire pour choisir l'arabisme."

Nadine Picaudou, La décennie qui ébranla le Moyen-Orient, 1914-1923, Bruxelles, Complexe, 1992, p. 75-77 :

"(...) les Anglais s'impatientent devant les hésitations du sharif a lancer l'appel à la révolte. Prudent, Hussein n'a pas rompu toute relation avec les Ottomans qui continuent de le presser, en 1916, d'envoyer des volontaires pour une nouvelle attaque contre Suez. Longtemps, les Turcs paraissent eux aussi déterminés à se concilier les Arabes. Djemal Pacha détient depuis 1914 des documents compromettants saisis par ses troupes au consulat de France à Beyrouth, qui attestent des contacts noués entre la France et un certain nombre de nationalistes syriens avant la guerre. Or le gouverneur ottoman n'utilise pas tout de suite ces textes ; il le fera pourtant en août 1915 puis en mai 1916, pour faire condamner à mort plusieurs dizaines de nationalistes accusés de vouloir « séparer la Syrie, la Palestine et l'Irak du Sultanat ottoman ». Istanbul s'inquiète alors de rumeurs persistantes concernant des agents français ou britanniques qui chercheraient à provoquer une dissidence arabe dans l'Empire ottoman. On parle aussi d'un débarquement imminent des troupes de l'Entente sur le littoral syrien : les Turcs le redoutent, le sharif Hussein, pour sa part, l'attend pour donner le signal du soulèvement. Le débarquement n'aura pas lieu et l'émir du Hedjaz lancera pourtant, le 5 juin 1916, un appel à la révolte. Les nouvelles pendaisons qui ont eu lieu un mois plus tôt, à Damas comme à Beyrouth, ont-elles convaincu le sharif qu'il n'y avait plus rien à attendre des Ottomans ? A-t-il eu peur de la division turque qui s'acheminait vers le Hedjaz, sur sa route vers le Yémen ? (...)

C'est au nom de l'islam et contre l'impiété du Comité Union et Progrès, que le sharif de La Mecque appelle à la révolte, invoquant le droit à la rébellion contre un souverain qui s'écarte de la loi. La terminologie religieuse qui marque les différentes proclamations de Hussein publiées dans le journal de La Mecque, al-Qibla, ne saurait pourtant faire oublier que la dissidence du Hedjaz est politique et s'appuie sur une aspiration nationaliste, minoritaire mais activiste, dans les villes du Croissant fertile. L'invocation musulmane contribue ici à justifier l'injustifiable : une révolte contre le Sultan avec l'aide d'une puissance impérialiste. Djemal Pacha ne manque pas de s'emparer de l'argument lorsqu'il déclare, quelques mois plus tard, lors d'un banquet officiel à Damas : « Malheureusement, le cours du jihad sacré a été bloqué par un individu ignoble, qui, au cœur même de la Terre sainte de l'Islam, s'est allié à ces puissances chrétiennes dont l'objectif est de dépouiller le monde de l'Islam et de capturer sa capitale : Istanbul »."

Paul Dumont, op. cit., p. 625-626 :

"(...) les Ottomans se heurtent non seulement à l'Entente mais aussi au chérif Hüseyin, qui, en juin 1916, a appelé les Arabes à se soulever contre la domination du sultan.

La révolte arabe, perçue à Istanbul comme un véritable coup de poignard dans le dos, va bientôt constituer l'un des principaux sujets de préoccupation de la Sublime Porte. C'est que le chérif Hüseyin n'agit pas seul. Il dispose du soutien actif des Anglais avec lesquels il a conclu, en janvier 1916, un accord d'assistance mutuelle. Aux termes de ce contrat négocié avec le haut commissaire de Grande-Bretagne en Egypte, sir Henry McMahon, le gouvernement de Londres s'est engagé à reconnaître l'indépendance d'une grande partie des pays arabes, depuis les confins septentrionaux de la Syrie jusqu'au golfe Persique à l'est, la Méditerranée à l'ouest (à l'exception d'une large bande côtière taillée dans le littoral syrien) et la péninsule arabique au sud : il a également promis de « fournir aux Arabes les conseils et les appuis nécessaires en vue de l'installation dans ces divers territoires des formes de gouvernement les plus appropriées » ; en échange, le chérif de La Mecque a accepté de se battre « pour libérer les populations arabes du joug turc », moyennant une importante aide en armes et en argent ; « il est entendu, précisait encore une missive de McMahon, que les Arabes ont décidé de n'avoir recours qu'à des conseillers britanniques », à l'exclusion de toute autre assistance européenne.

Assurément, ce n'est pas la première fois que le sultan se heurte à l'un de ses vassaux arabes. Mais avec la Grande-Bretagne derrière lui, Hüseyin représente un adversaire redoutable. La situation est d'autant plus critique que les Anglais se sont également entendus avec l'émir du Nedjd, 'Abd al-'Aziz Ibn Sa'ud. En contrepartie d'une aide mensuelle de 5 000 livres sterling et de la reconnaissance de « l'indépendance » saoudite, ce dernier a promis au gouvernement britannique son amitié et sa neutralité. A défaut d'une alliance active, ce pacte permet au chérif de La Mecque de passer à l'action sans craindre d'être gêné par un voisin mal disposé à son égard.

Les choses ont d'emblée fort mal commencé pour les Ottomans. Conduits par l'émir Faysal, un des fils de Hüseyin, les Bédouins se sont jetés sur le chemin de fer du Hedjaz et n'ont pas tardé à réduire à merci les garnisons turques de La Mecque et de Djeddah (12 et 16 juin 1916). L'opération a été menée de main de maître, avec l'aide de plusieurs officiers anglais parmi lesquels figure Thomas Edward Lawrence, personnage ambigu qui devait se targuer par la suite d'avoir été l'un des principaux inspirateurs de la révolte arabe."

Fuat Dündar, "La politique d'installation des minorités musulmanes par Union et Progrès (1913-18)", conférence : "Türkei : Emanzipation vom Nationalismus ?", Bâle, 14-16 octobre 2004 :

"Rompant avec la pratique jusqu’ici progressive de la sédentarisation des tribus arabes, le régime de Djémal Pacha (novembre 1914-décembre 1917, en Syrie) réalise une déportation sélective (en fonction de la fidélité au pouvoir en place) et brutale, et procède à une installation morcelée des Arabes. Le but essentiel était la suppression de la rébellion et l’affaiblissement du nombre d’Arabes en Syrie.

La première déportation de grande ampleur a eu lieu en septembre 1915 : les Druzes de Havran sont déportés à Osmaniye. Alors que la déportation arabe s’amplifie, le Directorat publie l’ « Ordonnance arabe » le 23 avril 1916, pour mieux organiser l’installation des familles arabes dans les villes d’Anatolie. D’un côté Djémal disperse les familles arabes dans les régions de peuplement turc (où elles peuvent facilement s’assimiler), dans les maisons des Grecs et des Arméniens ; de l’autre côté, il veut installer les Arméniens dans les habitations druzes. Ces déportations et dispersions continuent 2 ans, d’après une estimation, au cours desquels à peu près 5000 familles arabes sont déportées. (...)

Il est important de souligner qu’on rencontre presque aucun des éléments tcherkesses parmi les muhadjîrs balkaniques de 1913 et l'année suivante, mais plutôt ils sont tcherkesses de Syrie. La majorité d'entre eux s'était installée le long des lignes de chemin de fer de Bagdad – Hedjaz, pour les protéger contre les tribus arabes. En raison du climat, les conditions de vie et surtout les attaques répétées des Bédouins, un grand nombre des Tcherkesses voulait toujours partir en Anatolie. Une demande qui touche directement la sécurité des lignes et surtout la sécurité des villes saintes de la Mecque et de la Médine. Le comité ne pouvait l’accepter. Mais avec le déclenchement de la rébellion arabe, le premier convoi tcherkesse arrive à Urfa en novembre 1916. A l’égard de cet événement de facto, le Comité les installe plutôt à Urfa, Diyarbekir, Ma’mûret-ül-azîz, Maras, Elbistan et Mardin, c’est-à-dire juste quelques dizaines de kilomètres de l’armée russe qui avance rapidement."