dimanche 30 décembre 2012

François Mitterrand, François Brigneau et François Duprat : l'ami commun, Gabriel Jeantet

Simon Epstein, Un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Paris, Albin Michel, 2008, p. 554 :

"De sa phase vichyssoise, Mitterrand connaît aussi Gabriel Jeantet, qui fut son parrain, en 1943, pour la Francisque : il l'aidera en 1948, lors du procès de la Cagoule."

Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez, La Main droite de Dieu. Enquête sur François Mitterrand et l'extrême droite, Paris, Le Seuil, 1994, p. 154 :

"Après la guerre, François Mitterrand n'oublie pas ses amis aux prises avec la justice de la Libération. La fidélité jouera. Ainsi, en 1948, voit-on à plusieurs reprises celui qui est devenu le secrétaire d'Etat à l'Information du cabinet Queuille dans l'assistance du procès de la Cagoule. François Méténier et Gabriel Jeantet sont dans le box des accusés."

Philippe Bourdrel, La Cagoule. Histoire d'une société secrète du Front Populaire à la Ve République, Paris, Albin Michel, 1992, p. 343 :

"Lors du procès de la Cagoule, François Mitterrand, alors ministre, se montre souvent dans la tribune du public et s'intéresse au sort de Méténier malade. Il assistera à ses obsèques. Parmi les accusés, le jeune ministre de la IVe République reconnaît Gabriel Jeantet... Quelques jours avant l'ouverture du procès, en octobre 1948, il lui a envoyé un signe d'amitié en rédigeant à l'attention des juges de la Chambre civique de la Seine une lettre dans laquelle il atteste de son courage pendant l'occupation. Ce geste de sympathie, assez rare à l'époque, n'empêchera pas Jeantet d'être condamné à vingt-cinq ans d'indignité nationale."

Stéphane Trano, Mitterrand, les amis d'abord, Paris, L'Archipel, 1999, p. 69-70 :

"Nous voyons aussi Gabriel Jeantet, né en 1906, issu d'une famille royaliste, responsable de l'achat des armes au sein de la Cagoule, puis des affaires financières. Beau-frère du patron des apéritifs Byrrh, il évolue de l'Action française à Vichy, où il est le parrain de François Mitterrand pour l'attribution de sa francisque en août 1942.

En septembre 1969 (il a alors soixante-trois ans), Gabriel Jeantet fait partie des fondateurs du mouvement Ordre nouveau, qui sera le plus important et le mieux structuré des groupes nationalistes au lendemain de mai 68, et s'inscrit délibérément dans le registre du tout-activisme. Pépinière de cadres nationalistes, comme a pu l'être, en son temps, le mouvement Occident, Ordre nouveau aurait compté près de cinq mille membres, issus pour la plupart des milieux universitaires. (...) Gabriel Jeantet est donc de la partie, avec l'avocat tixiériste Jean-François Galvaire, François Duprat, François Brigneau ou encore Philippe Asselin. Avec Henry Charbonneau, ancien camelot du roi et ancien dirigeant du MSR d'Eugène Deloncle puis milicien, Gabriel Jeantet va être l'un des mentors d'Ordre nouveau. Le mouvement a pour thème central « l'unité européenne » et se veut « parti frère » du MSI italien, du NPD allemand et de la Phalange espagnole. En 1970, Minute, Rivarol, l'Elite européenne et le groupe Pour une jeune Europe, anti-américain et anti-israélien, se joignent au meeting organisé par Ordre nouveau sous l'intitulé « Pour un 13 mai nationaliste ». Lorsque la scission intervient, Gabriel Jeantet se retrouve au Parti des forces nouvelles, qui va être entre 1974 et 1981 le principal rival du Front national que viennent de créer, entre autres, Alain Robert et François Brigneau. Les militants et cadres du PFN, plus nombreux que ceux du FN, récusent la ligne (trop modérée à leur goût) du leader de ce dernier, Jean-Marie Le Pen."

mardi 18 décembre 2012

Les Juifs et le service militaire dans la République de Turquie

"3. — TURQUIE

Les juifs et le service militaire


Un amendement va être introduit dans la Constitution turque. A l'avenir aucune différence ne sera plus faite entre Juifs, Grecs, Arméniens et Mahométans de nationalité turque et ils jouiront tous de la liberté religieuse. Ils auront, en général, les mêmes chances de faire carrière, seront éligibles et pourront occuper des fonctions publiques. Dans l'armée, les non-musulmans seront admis désormais parmi les unités combattantes.

Conformément à cette nouvelle disposition, les juifs turcs mettront 30.000 des leurs au service de l'armée. 4.300 écolières juives reçoivent une instruction militaire. Tous les lundis, maîtres et élèves, dans les écoles juives, prêtent devant le drapeau le serment de sacrifier leur vie pour la patrie le jour où elle serait en danger."

Source : Paix et Droit (organe de l'Alliance Israélite Universelle), n° 3, 17e année, mars 1937, p. 12.

lundi 10 décembre 2012

L'achat de terrains en Palestine ottomane

"L'Achat des terrains
EN PALESTINE


L'achat des terrains en Palestine forme la partie la plus importante et la plus urgente de notre programme d'activité immédiate on Palestine. Le Fonds national a été institué dans ce but unique. Mais peu de gens sont au courant de toutes les difficultés et de tous les obstacles qu'on rencontre lorsqu'on veut effectuer l'achat d'un terrain en Turquie d'Asie en général, et en Palestine en particulier. La possession de toute propriété immobilière est entourée en Turquie de beaucoup de formalités, qui résultent de la procédure excessivement compliquée par laquelle il faut passer pour obtenir la reconnaissance officielle d'un changement de propriétaire.

Toutes ces difficultés résultent de l'existence en Turquie de deux législations qui réglementent l'achat et la vente des terrains. Ces législations datent des époques différentes et portent sur elles le cachet de leur origine primitive. La plus ancienne est religieuse, inamovible par conséquent, et la plus récente est civile, datant d'un siècle à peine. Ces deux législations résultant de cette confusion des pouvoirs qu'on rencontre à chaque pas en Turquie, forment dans leur ensemble une procédure administrative tellement compliquée qu'il faut des années et des années pour satisfaire toutes les formalités qu'elles exigent.

La loi turque reconnaît sept variétés de terrains, dépendant chacune d'une réglementation spéciale. Que le vendeur soit l'Etat, un simple particulier, ou une institution quelconque, que l'acheteur appartienne à un de ces trois groupes que nous venons de nommer, et les conditions d'achat et de vente changent immédiatement, le changement de propriétaire dépendant tantôt de la législation religieuse, tantôt de la législation civile. Bien plus, l'acheteur une fois déjà rentré dans la possession de son bien, n'en devient pas encore le maître absolu : sa jouissance n'est jamais complète, elle se trouve restreinte par toute une série de règlements et de formalités, vestiges du pouvoir que l'Administration ne cesse jamais d'exercer sur la propriété immobilière.

De toutes les variétés de terrains qui existent en Turquie, une seule peut être achetée par nous en Palestine, c'est celle qui est connue sous le nom de Murye. Les terrains qui font partie de cette catégorie ne sont jamais vendus définitivement. Leur possesseur n'a pas le droit d'y construire un bâtiment sans autorisation. On sait combien d'ennuis et de dépenses cette dernière formalité a occasionné aux colons. La revente ne peut également avoir lieu sans permission spéciale. Mais malgré ces restrictions, ce sont encore là les terrains dont l'achat présente le moins de difficultés au point de vue de leur reconnaissance légale.

Ce dernier point, c'est-à-dire la reconnaissance par le gouvernement local de l'achat d'un terrain est très important. Simple formalité chez le notaire en Europe, elle est en Palestine la condition indispensable et primordiale de toute transaction. C'est que le paysan indigène, le Fellah, ne vend jamais son terrain. Il ne pourrait même pas le vendre, étant donné que la possession individuelle d'un lopin de terre est une chose inconnue chez le paysan arabe.

Chaque village possède en commun plusieurs champs, dont le revenu est partagé, d'une façon du reste fort inégale, entre les familles qui l'habitent. Le paysan appauvri, ou obligé de quitter son village, vend sa part dans la propriété commune à un autre Arabe, plus riche que lui, le plus souvent à un usurier quelconque de la ville voisine. Comme le plus souvent les causes d'appauvrissement sont communes pour tous les habitants du même village, l'usurier d'à côté se trouve ainsi au bout d'un certain temps possesseur d'une grande partie des terrains communs dont il peut vendre des lots. On comprend que la vente ayant été faite dans des conditions semblables, le nouveau possesseur est peu favorablement accueilli par ses voisins, et s'il n'a pas pour lui l'appui des autorités et des gendarmes, il risque de passer un mauvais quart d'heure. Voilà pourquoi tout achat doit être formellement reconnu par toutes les autorités existantes, aussi bien civiles que religieuses, autrement des contestations seront élevées de tous les côtés et l'acte tout entier de l'achat deviendra une véritable comédie dont l'acheteur payera les frais.

Un autre cas se présente très souvent en Palestine, où l'intervention des gendarmes devient indispensable. Fréquemment le terrain vendu, inculte jusqu'alors, a servi aux Bédouins nomades de lieu de pâturage pour les troupeaux au moment de leurs pérégrinations à travers le pays. Ils considèrent alors comme un droit qui leur est acquis le fait de passer quelques semaines sur les terrains avec leurs bestiaux, et ils ne tiennent aucun compte des nouveaux propriétaires qui ne sont pour eux que des intrus. La force armée seule peut les empêcher d'envahir les champs souvent déjà cultivés et les faire abandonner un sol à la possession duquel ils ne renonceront qu'au bout de plusieurs années.

Toutes ces conditions, peu faites pour favoriser l'achat des terrains en Palestine, deviennent encore plus défavorables lorsque les acheteurs sont des Juifs.

Il n'a jamais existé on Turquie des lois spéciales contre les Juifs. Du reste, l'antisémitisme est une chose absolument inconnue en Turquie. Cependant plusieurs mesures ont été prises ces dernières années contre les Juifs étrangers en Palestine. On a fait tant de bruit autour de quelques petites colonies fondées on Terre Sainte, et on a tellement exagéré l'importance des terrains acquis par nos coreligionnaires, que les autorités turques ont vu se dresser devant eux le fantôme de l'invasion de la Palestine par tout un peuple de miséreux, et en plus, protégé par des Consulats étrangers. La Presse juive, dans sa conception étroite et enfantine de la colonisation palestinienne, et par la véritable incompréhension des véritables intérêts de notre peuple, n'a pas peu contribué à créer cette légende absurde. Des mesures ont été prises alors par le Gouvernement turc, et l'achat de terrains a été défendu à tous les Juifs, même aux sujets turcs.

Depuis, la plupart de ces mesures ont été abolies. Actuellement, pour avoir le droit d'acheter des terrains en Palestine, un Juif doit être ou sujet ottoman, ou habiter le pays, ou être déjà possesseur d'une propriété immobilière. Mais tout achat fait au nom d'une personne qui ne remplit pas une de ces trois conditions, n'est pas valable et n'est pas reconnu par la loi.

Les Institutions, les Sociétés, les Etablissements de Crédit ne peuvent pas acheter de terrains en leur propre nom, leur personnalité juridique n'est légalement reconnue qu'à la suite d'un iradé (autorisation) spécial de Constantinople. Actuellement, deux maisons de Banque ont obtenu cette autorisation pour la Palestine : ce sont la Banque Ottomane et le Crédit Lyonnais.

Les employés du baron de Rothschild ont le plus souvent négligé toutes ces formalités administratives dont nous venons de mentionner une partie à peine. Voilà pourquoi tant de difficultés ont été soulevées de tous les côtés lorsqu'il fallait légaliser leurs achats, et des sommes incroyables ont été dépensées pour réparer cette faute dont les conséquences se font encore actuellement sentir.

Du reste, ce n'est pas là la seule négligence commise dans l'achat des terrains qui ont servi pour les colonies palestiniennes. Les intermédiaires ont exploité l'ignorance et l'incompétence des palestinophiles. Dans la hâte de ces derniers d'acheter le plus rapidement possible, on les a le plus souvent grossièrement trompés, et c'est ainsi qu'on a pu acheter les terrains marécageux de Hédéra ou ceux, impropres à toute culture, de Métoula.

Les fautes graves commises alors doivent nous servir de leçon aujourd'hui. Il ne s'agit pas d'acheter pour la satisfaction platonique de pouvoir dire que nous possédons tant et tant de dunams en Palestine. L'argent du Fonds national nous est trop cher, pour qu'il soit gaspillé dans des achats aventureux, pour la seule joie des intermédiaires. Désormais, aucun terrain ne doit être acheté avant qu'il ne soit bien étudié et reconnu propre à la colonisation. Cet achat doit être fait dans les conditions absolument légales, en accomplissant toutes les formalités exigées par la loi. C'est en se conformant à ces deux conditions nécessaires et indispensables, que le Fonds national aura la certitude d'éviter toutes ces surprises si désagréables qui, jusqu'à présent, sont venues toujours assombrir le lendemain de tout achat de terrain en Palestine.

D. J."

Source : L'Echo sioniste, n° 6, 5e année, 15 juin 1904, p. 101-103.

lundi 19 novembre 2012

"Le Pen, une histoire française" de Philippe Cohen et Pierre Péan

Philippe Cohen, entretien à Atlantico.fr, 17 novembre 2012 :

"J’ai d’abord envie de dire que SOS-Racisme, puisque tout vient de là au départ, a été une création forgée de toute pièce à l’Elysée comme notre enquête le démontre. Dans l’esprit de Mitterrand, il s’agissait à la fois de faire monter le Front national sur un plan électoral (d’où l’instauration de la proportionnelle en 1986) et en même temps de diaboliser Le Pen grâce à la petite main jaune pour rendre impossible toute alliance de la droite et du FN qui, à l’époque apparaissait comme plausible. En réalité, François Mitterrand s’est permis de jouer avec Le Pen de cette façon parce qu’il ne le tenait pas pour un fasciste mais pour un notable."

jeudi 8 novembre 2012

Les Juifs de Diyarbakir et le vandalisme des tribus kurdes

"Les juifs de Diarbékir

M. Nassi, directeur de l'école de l'Alliance, à Téhéran, a adressé au Comité central la relation suivante :

Dans son intéressant rapport sur les juifs de Kamechlié publié dans le numéro de Paix et Droit d'avril 1934, M. Silver a parlé des Juifs de Diarbékir.

Permettez-moi de rappeler ici quelques souvenirs sur nos coreligionnaires perdus dans cette partie du Kurdistan turc et au milieu desquels j'ai passé une quinzaine de mois.

C'était au début de 1912 ; j'avais été nommé professeur de français et d'histoire au lycée de cette ville. Celle-ci avait, dès le premier abord, attiré mon attention. Entourée d'épaisses murailles datant de l'époque grecque, romaine ou arabe, surplombant des rochers à pic au bord des ravins profonds, elle détachait au loin son imposante et terrifiante silhouette avec ses larges donjons, ses hautes tourelles et ses fins créneaux qui avait résisté non seulement aux attaques des hommes et des hordes envahissantes, mais aussi à l'usure inlassable du temps ; car tout était resté presque intact et l'on pouvait même alors visiter les souterrains, les casemates, les immenses dépôts et se promener sur cet autre mur de Chine que le génie et la persévérance humaines avaient dressé. Quatre portes solides et monumentales gardées en ce temps par des gendarmes et fermées dès le coucher du soleil, isolaient les habitants du reste des vivants et les mettaient ainsi à l'abri des surprises nocturnes ; tout ce qui était au delà de l'enceinte était abandonné à son propre sort, ce qui faisait que les endroits les plus poétiques se transformaient en de vrais coupe-gorges ou en repaires de bandits.

En bas, vers le Sud-Est, le Tigre coulait mugissant et majestueux, traversant des gorges sauvages de rocs de granit et de basalte, si bien que la ville semblait un nid d'aigle au sommet d'une montagne ; et, en effet, bien après le Moyen Age, cette ville était comptée parmi les citadelles imprenables et les sultans ottomans, avec les nombreux titres qu'ils se donnaient et les villes qui les suivaient, aimaient à mentionner ce bastion, cause d'effroi des envahisseurs qui, du Nord au Sud ou du Sud au Nord devaient passer par là pour se rendre au coeur de l'Asie-Mineure ou de la Transcaucasie, ou en Mésopotamie. Grecs, Romains, Arabes, tous s'y étaient rencontrés et avaient sur la pierre laissé la trace de leur présence et la mention de leur occupation.

La ville comptait alors 200.000 habitants, composés pour la plupart de Kurdes appartenant à toutes les tribus éparpillées depuis le Nord de l'Assyrie jusqu'au Sud, ce qui fut autrefois la Chaldée, montagnards farouches, réfractaires à toute idée nouvelle, préférant garder avec leur pittoresque costume de peau de chèvre au pantalon bouffant et le long bonnet de feutre, la liberté d'action sur les monts comme dans les plaines. Les Arméniens y étaient nombreux ; sans cesse menacés par leurs voisins qui, au moindre prétexte, faisaient irruption dans leur quartier, s'emparaient de leurs biens et souvent les massacraient, ils étaient obligés d'émigrer en Amérique ou d'aller chercher refuge dans des contrées plus clémentes et plus hospitalières. A cette époque, la population israélite était très peu nombreuse ; elle se composait d'une centaine de maisons, soit en tout 250 à 300 âmes, parquées dans la partie nord, presque à la lisière de la ville ; leur situation était très misérable ; comme, hélas ! partout dans ces lointaines contrées d'Orient qui sont restées longtemps fermées au contact des étrangers et au bienfait de la civilisation occidentale, ils se livraient au colportage, au petit commerce, à la fabrication et à la vente de l'eau-de-vie, etc. Ils parlaient le turc, le kurde, l'hébreu et le targoum, mélange de ces deux dernières langues ; ils n'avaient ni école, ni cimetière, ni talmud-torah ; un vieux rabbin enseignait dans une petite cour malpropre l'hébreu aux petits enfants ; malgré leur nombre et le manque de tous moyens d'enseignement, il arrivait à leur apprendre les premiers éléments de la langue ; de sorte qu'il n'y avait presque pas de gens ignorants ; il m'a été possible, lors de mon séjour là-bas, de leur donner à titre gratuit un maître de turc. Je m'étais intéressé à l'état de ces malheureux et j'avais attiré sur eux l'attention des autorités centrales et de la Communauté de Constantinople ; la campagne ouverte dans les journaux cessa par suite de mon déplacement.

Au milieu des huttes et des maisons misérables construites en terre, composées d'un petit espace de quelques mètres carrés abritant quatre ou cinq familles, véritables taudis où s'entassaient pêle-mêle hommes, femmes, enfants et vieillards, s'élevait une synagogue, coquette avec ses colonnes de pierre noire et ses voûtes élancées qui détonnaient dans ce dénuement. Vous n'allez point vous étonner quand vous saurez qu'elle a pu être érigée grâce au don de 100 livres sterling que Sir Moses Montefiore fit à la Communauté en 1881, don accompagné d'une lettre en hébreu de l'illustre philanthrope ; en signe de gratitude, elle l'avait fidèlement conservée, à côté d'un vieux rouleau de la Loi écrite sur une peau de gazelle. Sir Montefiore accusait réception d'une dépêche que nos frères lui avait lancée, probablement soit à l'occasion d'une épidémie, soit lors d'une famine qui, autrefois, décimait la population entière d'une contrée.

Dans la cour attenante à la synagogue, les morts reposent presque au contact des vivants, contrairement à toute règle de l'hygiène la plus élémentaire ; ce soin avait sa raison d'être, car il m'a été dit que, durant les années de sécheresse, les Kurdes avaient l'habitude de couper la tête d'un mort juif et de la jeter au Tigre : il fallait donc mettre les morts à l'abri de cette offense et voilà pourquoi dans la petite cour, derrière le temple, les tombes s'entassaient les unes sur les autres. Un autre procédé grossier était en usage pour avoir l'eau du ciel. Placé sur le toit, un homme devait, paraît-il, guetter un convoi mortuaire et cracher sur le cercueil qui portait le juif à sa demeuré dernière. Le fait m'avait profondément frappé ; et j'avais demandé au Gouverneur général de la contrée l'abolition de ces coutumes aussi barbares qu'humiliantes.

Les juifs, épousant le caractère de leurs voisins kurdes, m'avaient paru fort susceptibles et quelque peu belliqueux, et il m'est arrivé une fois de me rendre au quartier, durant les fêtes de Tichri pour ramasser les armes, car les fidèles s'échappant du temple au milieu de l'office, s'étaient, je ne sais à la suite de quel ridicule incident, postés sur les toits, se menaçant les uns les autres.

Les femmes sortaient voilées et j'ai été très étonné de voir la femme du Rabbin, le soir de Pâques, accroupie derrière la porte-pour écouter le récit de la délivrance de nos aïeux de la terre de l'esclavage.

L'Alliance Israélite s'était jadis intéressée à cette Communauté, et j'ai sous les yeux la lettre en hébreu qu'Isidore Loeb lui avait adressée le 11 mai 1876 et une autre de la même année dans laquelle le regretté secrétaire lui disait que « la nuit serait changée en jour » ; cette correspondance s'échangeait par l'entremise de M. Fesani, probablement le Consul français de la contrée.

Mais une suite de circonstances malheureuses et la guerre générale qui bouleversa et désorganisa tout, ne permirent point de mettre ce projet à exécution, de sorte que cette « nuit » pèse encore bien lourdement sur ces pauvres gens."

Source : Paix et Droit (organe de l'Alliance Israélite Universelle), n° 6, 14e année, juin 1934, p. 8-9.

mercredi 7 novembre 2012

Bernard Lecache et l'affaire Petlioura : aux origines de la LICA

Alain Vincenot, Les larmes de la rue des Rosiers, Paris, Editions des Syrtes, 2010, p. 194, note 1 :

"En 1926, un anarchiste juif, Samuel Schwartzbard, abat à Paris un nationaliste ukrainien, Simon Petlioura. Il l'accuse d'avoir dirigé des pogroms qui ont décimé sa famille. Fils d'immigrés juifs ukrainiens, né à Paris en 1895, un journaliste, Bernard Lecache, prend sa défense et fonde la Ligue internationale contre les pogroms pour dénoncer les crimes dont sont victimes les juifs d'Europe centrale. Il reçoit le soutien de Léon Blum, d'Albert Einstein, de Joseph Kessel, de Romain Rolland, de la comtesse de Noailles, de Victor Basch, de Maxime Gorki et d'Henry Torrès, l'avocat de Samuel Schwartzbard. Celui-ci est acquitté le 26 octobre 1927. En 1928, la Ligue internationale contre les pogroms devient la Ligue internationale contre l'antisémitisme (Lica) que présidera Bernard Lecache pendant quarante ans."

Iaroslav Lebedynsky, Ukraine. Une histoire en questions, Paris, L'Harmattan, 2008, p. 177-179 :

"La question des pogroms de 1919 a parfois donné lieu à une véritable désinformation. Dès le début des années 1920, l'idée se répandit que leur principal responsable était Petlioura. Quand celui-ci fut assassiné à Paris en 1926, par le Juif Samuel Schwarzbard manipulé par les services secrets soviétiques, et que l'assassin fut acquitté par la justice française au motif qu'il avait en quelque sorte « vengé les pogroms », cette idée acquit force de loi. Elle est encore très vivante chez certains Juifs.

Mais il faut se souvenir que l'histoire est écrite par les vainqueurs (ou du moins, en général, par ceux qui peuvent faire entendre leurs thèses). En 1920, tout le monde avait intérêt à trouver un bouc émissaire dépourvu d'influence. La vérité est en effet qu'en Ukraine, en 1919, toutes les armées en présence se rendirent coupables de violences antijuives. Cela vaut, certes, pour des unités ukrainiennes plus ou moins subordonnées au Directoire ; mais aussi pour les Russes « blancs » de Dénikine, qui voyaient dans les Juifs le virus du bolchévisme ; mais aussi pour les bolcheviks et les anarchistes, parce que les Juifs incarnaient le capitalisme bourgeois.

Le Directoire n'avait aucune attitude hostile aux Juifs, bien au contraire. Comme auparavant l'hetman Skoropadsky et la Rada centrale, il nomma des ministres juifs. En juillet et août 1919, des lois interdirent les violences contre les Juifs et les punirent de mort, tandis que Symon Petlioura lui-même, dont on ne peut citer une seule phrase hostile aux Juifs, écrivait dans une proclamation du 12 octobre 1919 : « Officiers et Cosaques de l'armée ukrainienne ! [...] Les masses travailleuses ukrainiennes et juives vous considèrent comme des libérateurs [...]. Soyez sans pitié avec les provocateurs qui commettent eux-mêmes des pogroms [...]. La peine de mort doit s'abattre sur la tête des pogromistes... »

En 1921, Petlioura en exil échafaudait avec le dirigeant sioniste Vladimir Jabotinski des projets de gendarmerie juive destinée à protéger les communautés juives d'Ukraine après une hypothétique reconquête. Tout au plus peut-on lui reprocher, au nom de la responsabilité morale de tout chef, de ne pas avoir pu exercer un contrôle réel sur toutes les unités qui se réclamaient de la République populaire d'Ukraine, et encore moins sur l'ensemble de la situation. Le personnage, beaucoup trop idéalisé par les patriotes ukrainiens, a été injustement diabolisé (souvent par ignorance ou par commodité). Laissons le dernier mot à Jabotinski : « Ni Petlioura, ni Vynnytchenko, ni le reste des principaux membres de ce gouvernement ukrainien n'ont jamais été des "pogromistes" [...]. J'ai mené avec eux la lutte contre les antisémites et la russification. On ne convaincra ni moi-même, ni le reste des sionistes pensants du Sud de la Russie, que des gens de ce type puissent être considérés comme des antisémites. » (The Jewish Morning Journal, 4 juillet 1926)."

Stéphane Courtois, "Du passé faisons table rase !", in Stéphane Courtois (dir.), Du passé faisons table rase ! Histoire et mémoire du communisme en Europe, Paris, Robert Laffont, 2002, p. 83 :

"Trotsky fut le fondateur des camps de concentration soviétiques à l'été 1918 et il couvrit de son autorité d'innombrables massacres perpétrés par « son » armée, y compris des massacres de Juifs."

Isaac-Leib Peretz, Les oubliés du Shtetl : Yiddishland, Paris, Plon, 2007, p. 306 :

"Les archives secrètes, désormais accessibles depuis la chute de l'URSS, nous apprennent que la seule réaction de Lénine, lorsqu'il fut dûment informé de cette campagne de tueries entreprise par sa célèbre « Cavalerie rouge », fut d'ordonner que le rapport dénonçant les pogroms soit... archivé. Et lorsque le Bureau central de la section juive du PC de Russie lui adressa un appel angoissé, daté du 6 juillet 1921, en soulignant que la passivité des autorités incitait les fauteurs de pogroms en Biélorussie à croire que le Kremlin restait indifférent à ces tueries, Lénine confirmera implicitement cette appréciation des pogromistes en ordonnant à nouveau le classement vertical du rapport. Même indifférence criminelle de la part du commandant de l'Armée rouge : Trotski reçut des centaines de rapports relatifs aux pogroms perpétrés par ses propres soldats en Ukraine. Mais jamais il ne fit la moindre référence à ces atrocités, ni dans ses déclarations officielles ni dans ses communications confidentielles au gouvernement à Moscou. C'est bien simple : le terme « pogrom » ne figure même pas dans l'index du volume contenant ses discours et directives de l'année 1919."

mardi 6 novembre 2012

Maurice Papon et la gauche sous la IVe République : l'hypocrisie de la gauche mittérrandienne et post-mittérrandienne

"Les grandes dates de sa carrière", Tempsreel.nouvelobs.com, 17 février 2007 :

"Voici les principales dates de la carrière administrative et politique de Maurice Papon, mort samedi à l'âge de 96 ans. (...)

- janvier 1947 : préfet de Corse (nommé par le gouvernement Blum)
- octobre 1949 : préfet de Constantine (Algérie) (désigné par le gouvernement du radical Henri Queuille)
- juin 1954 : secrétaire général du protectorat du Maroc (nommé par le gouvernement Pierre Mendès-France)
- mars 1958 : préfet de police de Paris (nommé par le gouvernement du radical Félix Gaillard)"

L'accord entre Adnan Menderes et David Ben Gourion (1958)




Alain Dieckhoff, "Israël et la Turquie : contrastes et perspectives", in Elizabeth Picard (dir.), La nouvelle dynamique au Moyen-Orient : Les relations entre l'Orient arabe et la Turquie, Paris, L'Harmattan, 1993, p. 146-147 :

"Les Etats arabes exercèrent de fortes pressions sur la Turquie pour qu'elle rompe ses relations diplomatiques avec Israël. Pour apaiser ce courroux, la Turquie décida que les légations seraient uniquement dirigées par un chargé d'affaires. Sans être d'une chaleur particulière, les rapports entre les deux pays furent néanmoins réguliers et même consolidés par un accord en bonne et due forme conclu en août 1958. Il prévoyait l'échange d'informations dans les domaines diplomatique, militaire et du renseignement ainsi que la livraison de matériel militaire. Conclu secrètement entre David Ben Gourion et Adnan Menderes, cet arrangement doit bien entendu être compris comme une manifestation d'une commune hostilité envers les Soviétiques et les nationalistes arabes qui, emportés par l'exaltation du nassérisme, avaient entretenu une agitation politique en Syrie, en Irak, au Liban et en Jordanie."

Elise Ganem, L'axe Israël-Turquie, vers une nouvelle dynamique proche-orientale ?, Paris, L'Harmattan, 2005, p. 16 :

"Ankara fut le premier Etat musulman à reconnaître l'Etat hébreu, de facto en 1949 puis de jure un an plus tard. Abandonnant son principe de neutralité qui prévalait jusqu'alors dans la conduite de sa politique extérieure, la Turquie choisit résolument le camp occidental pendant la Guerre Froide. Ainsi, elle participa à la Guerre de Corée auprès des Etats-Unis en 1950, elle adhéra à l'OTAN en 1952, au Pacte de Bagdad en 1955 puis successivement à l'OCDE et au Conseil de l'Europe. En 1958, le Premier ministre israélien Ben Gourion signa avec son homologue turc Adnan Menderes un accord de coopération contre « le radicalisme au Moyen-Orient et contre l'influence soviétique »."

Turgut Özal et Israël

Elise Ganem, L'axe Israël-Turquie : vers une nouvelle dynamique proche-orientale, 2005 :

"La Turquie et Israël profitent de la pacification progressive des relations proche-orientales dans leur globalité pour procéder à la nomination d'ambassadeurs dans leurs deux capitales en décembre 1991. Mais c'est le processus d'Oslo qui constitue véritablement un tournant dans les relations israélo-turques. La reconnaissance mutuelle de l'Organisation de Libération de la Palestine et d'Israël en 1993 soulage la Turquie qui se sentait jusque-là complexée d'être le seul Etat musulman de la région à entretenir de bons rapports avec l'« ennemi sioniste ». Progressivement, les relations s'intensifient, notamment grâce à l'action de Turgut Özal et de son homologue israélien, Shimon Peres. Les deux hommes sont particulièrement favorables à l'établissement d'une relation privilégiée entre leurs pays." (p. 17-18)

"Néanmoins, c'est Shimon Peres et l'idée qu'il a de la Turquie qui expliquent l'intensité avec laquelle l'entente fut consolidée au milieu des années 1990. Tout d'abord, sa présence aux funérailles de Turgut Özal en 1994 traduisait les relations d'amitié qui existaient entre les deux hommes." (p. 77)

"La participation de la Turquie du côté des Alliés pendant la seconde guerre du Golfe marque un changement majeur. D'après Didier Billion, la décision de Turgut Özal d'engager son pays dans la coalition alliée traduit sa volonté de le faire « reconnaître comme un grand pays moderne, responsable, membre fiable et éminent de l'alliance occidentale, indispensable comme stabilisateur régional ». Le changement de cap de la politique extérieure turque correspond à l'arrivée de M. Özal au pouvoir. Celui-ci avait opté pour un redéploiement complet de la politique étrangère de son pays basé sur l'ouverture économique d'abord, puis politique. Progressivement, la Turquie s'aligne sur les positions politiques de Washington. Ainsi, le rapprochement vers Israël peut être interprété comme faisant partie de la logique de renforcement de l'entente avec les Etats-Unis." (p. 91)

samedi 3 novembre 2012

L'accueil des savants juifs allemands en Turquie dans les années 30

"Turquie

50 SAVANTS JUIFS ALLEMANDS A L'UNIVERSITE D'ISTAMBOUL


Le gouvernement ottoman a invité cinquante savants juifs réfugiés d'Allemagne à occuper divers postes à l'Université d'Istamboul.

Trente savants réfugiés d'Allemagne y ont été déjà engagés l'an dernier."

Source : Le Journal Juif (hebdomadaire illustré), n° 46, volume XII, 15 novembre 1935, p. 3.

jeudi 1 novembre 2012

Grèce : la propagande antisémite des vénizélistes

"2. ― GRECE

Elections

Des élections municipales ont eu lieu à Salonique, le 12 février. A côté du parti gouvernemental favorable aux juifs, les partis adverses étaient formés, d'une part, par les partisans de M. Venizelos ― qui, nettement antisémites aux élections législatives complémentaires du 2 juillet 1933, ont changé cette fois-ci de tactique en faisant figurer à côté de leurs candidats chrétiens un candidat israélite ; d'autre part, un nouveau parti purement antisémite et hitlérien E. E. E. (1), s'est présenté pour la première fois aux élections. Les antisémites, vénizélistes et autres, furent battus. Le nouveau maire, Manios, appartient au parti gouvernemental. La tentative du groupe E. E. E., l'instigateur de la tragédie Campbell, n'a pu recueillir en faveur de son candidat maire que 800 voix, sur les 34.000 votes exprimés. Le nouveau Conseil municipal est constitué par 13 membres du parti gouvernemental et 17 membres de l'opposition, dont trois au moins sont assez favorables aux juifs. Remarquons que, dès le lendemain des élections, le parti Venizelos ― champion de l'idée du Collège Séparé des électeurs juifs ― a repris sa propagande antisémite.

(1) Ethniki Enosis Ellas."

Source : Paix et Droit (organe de l'Alliance Israélite Universelle), n° 3, 14e année, mars 1934, p. 12.

mardi 23 octobre 2012

Les désordres antijuifs de Salonique (1931)

"Les désordres antijuifs de Salonique

Le Comité Central de l'Alliance Israélite a reçu d'un correspondant particulièrement qualifié les informations suivantes sur les graves événements qui se sont déroulés à Salonique dans la dernière semaine du mois de juin :

Vendredi 26 juin 1931.

Vous avez lu sans doute dans la presse le récit des incidents antijuifs qui se sont déroulés ces jours derniers dans notre ville. Je crois utile de présenter ici un aperçu d'ensemble des faits.

Il y a quelque temps, la Makedonia, principal organe de la province du Nord du parti venizeliste, dénonçait, à grand fracas, un prétendu acte de trahison qui aurait été perpétré par la société juive sportive la Maccabi. Au dire de la Makedonia, un délégué de cette société aurait assisté, l'an dernier, à un congrès de Maccabéens qui s'est tenu à Sofia et au cours duquel des orateurs auraient insisté sur la nécessité de libérer la Macédoine du joug de l'hellénisme.

Inutile de vous dire à quel point cette accusation est imaginaire et mensongère : la Maccabi est une société strictement sportive et elle est loin de se préoccuper des comitadjis bulgares et de leurs revendications.

Quoi qu'il en soit, c'est là une affaire toute personnelle à la Maccabi ou à son délégué, et si elle a une portée quelconque, elle ne peut concerner que le procureur : elle ne doit relever que des tribunaux.

Cependant, prenant prétexte de cette accusation, la Makedonia, à laquelle bientôt emboîtaient le pas divers journaux de Salonique et d'Athènes, commençait une violente campagne contre la population juive et invitait les patriotes à tirer vengeance de la trahison dont îles juifs, à l'entendre, s'étaient rendus coupables.

Une société d'étudiants nationalistes de l'Université salonicienne, se fondant sur les révélations de la Makedonia, faisait distribuer, mardi dernier 23 juin, une profusion de pamphlets dans lesquels les israélites étaient stigmatisés comme communistes ainsi que comme des comitadjis inféodés aux Bulgares. La population chrétienne y était invitée à boycotter systématiquement les juifs.

Le lendemain, une bande d'énergumènes armés de haches, envahissait le local de la Maccabi, s'y livrait à des actes de vandalisme, détruisant tous les meubles et brutalisant cruellement des personnes présentes. Un jeune homme fut si grièvement blessé à la tête qu'il se débat maintenant entre la vie et la mort.

Des proclamations diverses émanant d'un grand nombre de groupements soi-disant patriotiques, inondent depuis deux jours tous les journaux de notre ville, invitant toute la population chrétienne aux pires excès contre les juifs. Les esprits sont très surexcités. A chaque instant des incidents naissent ici et là dans la ville. Des violences regrettables sont à redouter. Devant cet état de choses, le Conseil Communal Israélite et les diverses organisations juives de la ville ont fait entendre des protestations véhémentes, soit auprès du ministre Gouverneur Général, soit auprès de M. Vénizelos et des autorités de la capitale.

Des mesures sévères sont prises pour éviter des troubles, mais il semble très difficile d'enrayer l'action des sociétés occultes qui ont pour mission de faire une guerre sans merci à tout ce qui n'est pas purement hellène. Ces sociétés sont nombreuses et bruyantes. Elles s'abritent sous le drapeau du nationalisme intégral, du chauvinisme, d'un patriotisme tapageur et haineux. L'une d'entre elles, l'E. E. E. (Ethniki Enosis « Elias ») paraît s être constituée sur le modèle des organisations hitléristes allemandes.

Hier, à la Chambre, sur l'intervention d'un député israélite et répondant aux nombreuses protestations qui sont parvenues de Salonique, M. Vénizelos ainsi que les leaders des divers partis de l'opposition, MM. Tsadaris, Zavitsanos, Papanastassiou, ont tour à tour pris la parole pour réduire à néant l'accusation de trahison lancée contre la Maccabi. Ils ont fait l'éloge de l'élément israélite dont ils ont vanté le patriotisme, la soumission aux lois et l'esprit de travail dans l'ordre, et ils ont tous affirmé le sentiment d'égalité absolue et d'irréductible libéralisme qui anime les dirigeants de la Grèce ainsi que tout le peuple hellénique dont ils se sont proclamés les fidèles interprètes.

M. Vénizelos s'est plu à répéter qu'il a envoyé des instructions sévères pour la prompte répression des troubles ainsi que pour la punition exemplaire des coupables et de leurs instigateurs moraux. La Chambre de Commerce de Salonique a tenu hier, tard dans la nuit, une séance plénière pour délibérer au sujet des tentatives de boycottage contre les magasins israélites : parmi les divers orateurs qui ont pris la parole et dont quelques-uns, dans le désir de ménager tout le monde, ont essayé de partager les responsabilités entre assaillants et assaillis, il faut noter l'ancien maire de Salonique, M. Nicolas Manos, le Président du Syllogue Commercial, M. Gregoriades et le Président de la Corporation des Négociants en tissus, M. Sophoclis Stamatis, qui, tous trois, avec un rare courage et beaucoup d'éloquence se sont élevés contre les fauteurs de désordre et ont stigmatisé avec la plus grande énergie les menées antisémitiques.

Mais il est certain que nous n'en avons pas fini avec cet odieux esprit d'antagonisme ethnique et économique dont certains journaux se font gloire et qui se traduit dans les actes et les propos de tant de groupements soi-disant nationalistes.

Vous n'ignorez pas que la crise actuelle est angoissante ; elle s'appesantit surtout sur l'élément juif de cette ville qui se débat en ce moment dans une misère lamentable. Les complications actuelles sont faites pour aggraver le mal. Elles finiront par acculer au désespoir une grande partie de cette malheureuse population, que tant de calamités diverses ont si douloureusement éprouvée au cours de cette dernière décade.

Mercredi, 1er juillet 1931.

Comme il était à prévoir, l'agitation antisémitique ne s'est pas bornée aux événements que j'ai relatés dans ma dernière lettre.

La journée du samedi 27 juin s'est passée dans un calme relatif, mais dans la soirée de dimanche, un faubourg habité par les israélites et désigné sous le nom de Quartier n° 6, a été attaqué par des bandes organisées de nationalistes. Les habitants, alertés et préparés à l'assaut, ont repoussé ces bandes. Il s'en est suivi des bagarres au cours desquelles il y a eu une vingtaine de blessés du côté israélite et une dizaine du côté grec. L'arrivée des forces de police a mis fin au tumulte, qui avait duré près d'une heure.

Le lendemain, les autorités présentaient cet assaut de la nuit comme ayant été provoqué par les juifs qui, de cette façon, passaient du rôle de victimes au rôle de coupables. Cependant des rapports de police très précis établissent d'une façon péremptoire que l'attaque a été menée avec méthode et discipline par des bandes de nationalistes, qui ont envahi un quartier où les orthodoxes n'ont aucun prétexte de se trouver à n'importe quel moment. Ce quartier est, en effet, dénué totalement de magasins, de boutiques, de cafés et de tout lieu d'attractions ; il ne constitue, d'ailleurs, en aucune manière un lieu de passage, puisqu'il s'étend en retrait de la route et de la ligne de tramway.

Les journaux grecs, et particulièrement l'infâme Makedonia, prenant prétexte de l'attitude prétendument provocante des juifs, ont publié dans la journée de lundi (29 juin) des articles incendiaires, où ils invitaient la population orthodoxe à tirer vengeance des juifs.

Dans la nuit de lundi, en effet, des bandes armées comprenant 2.000 individus, venaient, assaillir une autre agglomération israélite, le faubourg Campbell, récemment édifié et où vivent 220 familles. Les agresseurs, que la police, débordée, n'avait pas pu repousser, ont mis le feu à tout le pourtour de ce malheureux quartier. Onze baraquements abritant 54 familles, la synagogue, l'école, la pharmacie, la maison du rabbin, de l'administrateur du quartier, du médecin, ont été livrés aux flammes. Les assaillants avaient apporté de larges provisions de benzine dont ils ont arrosé les logements. La gendarmerie à pied et à cheval et de nombreux pelotons de police, sont accourus sur les lieux et ne sont parvenus à repousser les agresseurs qu'après un véritable combat qui a duré plus de deux heures.

Les détails que je vous cite sont tirés du rapport officiel adressé par le préfet de police de Salonique au Gouvernement central et qui est publié dans tous les journaux de la ville. C'est donc une relation atténuée des événements. Détail à retenir : deux rouleaux de la Thora qui se trouvaient dans la synagogue ont été lacérés et profanés par des pratiques obscènes.

Le lendemain, toute la population de Campbell, soit 220 familles, fuyait en toute hâte le quartier. Les habitants de tous les faubourgs Israélites, effrayés par des bruits sinistres d'attaques prochaines, abandonnaient également leurs foyers, emportant leurs pauvres hardes et c'est ainsi que, pendant toute la journée d'hier mardi, on put voir, en un lamentable exode, des milliers de familles errant, désemparées, à travers les rues de la ville. On les a logées dans les écoles israélites et au lycée français de la Mission laïque française, qui a ouvert ses portes aux fugitifs avec un généreux empressement.

Près de 140 familles campent depuis hier dans les deux écoles de l'Alliance Israélite. Un service d'ordre et de propreté y a été organisé. Des secours sont distribués.

Les autorités locales et le Gouvernement central ont fait tous leurs efforts pour réprimer ces désordres, mais ils ont été débordés. Les forces nationalistes sont fortement organisées et paraissent obéir à une discipline de fer. Elles ont des ramifications nombreuses dans tous les faubourgs des réfugiés qui s'étendent sur la périphérie de la ville, et abritent plus de 250.000 orthodoxes originaires de Thrace et d'Asie Mineure qui sont venus en cette ville depuis 1922, à la suite de l'échange de populations.

M. Venizelos est indigné et consterné par les événements. Il a fait de nouvelles déclarations à la Chambre pour stigmatiser la conduite des bandes irresponsables. En outre, il a donné des ordres sévères pour la répression immédiate des troubles. Il a mis le 3e corps d'armée sous les ordres du Ministre Gouverneur général. Des mesures rigoureuses ont été prises. Des patrouilles nombreuses circulent à travers la ville et gardent tous les quartiers israélites menacés, ainsi que les points tels que synagogues, écoles, centres communaux et philanthropiques qui paraissent être désignés à la ragé des antisémites.

Depuis hier soir et pendant toute la journée d'aujourd'hui, des mains inconnues ont tracé des signes conventionnels sur un très grand nombre de maisons et de magasins israélites. La population juive, croyant être ainsi dénoncée à la vindicte des nationalistes, est fortement effrayée, en dépit des déclarations rassurantes et réitérées des organes de l'autorité.

La nuit d'hier s'est passée dans un calme relatif. On n'a signalé que de menus incidents sporadiques.

Ce matin, deux ministres sont arrivés à Salonique : M. Zannas, ministre de l'Air, un enfant de cette ville, qui connaît les israélites, les aime et est aimé d'eux ; M. Avraam (orthodoxe du Péloponèse), ministre de la Justice, dont l'énergie et l'esprit de décision sont bien connus. Le premier vient apporter à la population juive l'expression de toute la sympathie de M. Venizelos et l'assurance que le Gouvernement fera tout pour rester maître de la situation. Le second vient activer les enquêtes judiciaires et administratives qui devront aboutir, d'une part, à apaiser les esprits, et, de l'autre, à établir les responsabilités et à dicter les sanctions.

Dans un long entretien que M. Zannas a eu avec un représentant qualifié de la Communauté, le ministre a donné des assurances formelles sur les dispositions extrêmement bienveillantes du Gouvernement central, sur l'efficacité des mesures prises, sur la décision de M. Venizelos de faire rechercher activement tous les coupables pour leur appliquer les sanctions prévues par la loi. Toutes les victimes des agressions de ces derniers jours seront indemnisées sans retard. Dix-sept israélites qui ont été détenus seront promptement élargis.

Un mémoire a été remis à M. Avraam, dans lequel la Communauté juive demande la pleine lumière sur l'accusation portée contre la Maccabi, l'ouverture d'une enquête judiciaire et administrative pour établir le rôle du Bureau de la Presse, de la Makedonia et des Associations nationalistes dans les derniers événements. M. Avraam reste à Salonique et surveille lui-même l'ouverture de l'enquête.

Le Gouverneur général et le préfet de police déploient la plus grande activité pour assurer l'ordre et ramener le calme. Le Gouvernement a réuni hier tous les directeurs de journaux de la ville et les a conjurés de cesser toute campagne d'excitation. Tous les journaux ont déféré à cette prière, sauf la Makedonia qui, ce matin encore, accuse les israélites de s'approvisionner abondamment d'armes pour assaillir l'élément chrétien.

Le Gouvernement a décidé de faire réédifier promptement les logements de Campbell qui ont été la proie de l'incendie.

Les mesures d'ordre prises avec tant d'énergie commencent à ramener un peu de calme dans les esprits, mais on ne peut guère affirmer encore que tout danger soit passé. L'effervescence continue dans les quartiers des réfugiés et des bruits alarmants viennent à tout moment accroître la terreur de la population israélite.

Jeudi, 2 juillet.

La nuit d'hier s'est passée dans le calme le plus parfait. Aucun incident n'est signalé. L'autorité paraît être devenue définitivement maîtresse de la situation.

Le correspondant de l'Agence Havas s'évertue, dans ses communications, à donner une version absolument fausse des événements de Salonique. Il essaye de renverser odieusement les rôles et veut faire passer les israélites de Salonique comme les auteurs ou, tout au moins, les responsables des scènes qui ont déshonoré cette ville. Il mêle à ses récits télégraphiques je ne sais quelle fable de communistes inventée de toutes pièces. Je ne doute pas que la vérité sera rétablie. Il est facile de reconstituer les événements dans leur affreuse véracité en lisant dans les numéros des journaux en langue française l'Indépendant et le Progrès le récit de ces journées tragiques."

Source : Paix et Droit (organe de l'Alliance Israélite Universelle), n° 6, 11e année, juin 1931, p. 5-6.

dimanche 21 octobre 2012

"Le FN est un parti qui a soutenu pendant la guerre la collaboration avec les nazis" (Anne Hidalgo)

Simon Epstein, Un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Paris, Albin Michel, 2008 :

"Faure, Spinasse, Monnet, Sérol et Albertin furent ministres de la SFIO dans les dernières années de la IIIe République. Sur dix-sept ministres socialistes qui seront encore en vie à la Libération, douze seront exclus de leur parti au vu de leur comportement pendant la guerre. Ce fait, pourtant significatif, sera assez fréquemment passé sous silence par les historiens du Front populaire." (p. 98)

"Ce que nous venons de voir sur les débuts politiques de Roland Gaucher et de François Brigneau donne une saveur toute spéciale à un article publié en mai 1990, après Carpentras, par L'Evénement du jeudi. Visant, en toute légitimité à mobiliser les esprits contre le racisme, il est consacré aux filiations historiques du Front national. Il fustige, en péroraison dramatique, « l'extrême droite collaborationniste de Paris dont Doriot ou Déat sont les figures de proue », et il révèle que « ce sont surtout des rescapés de cette extrême droite parisienne, de François Brigneau à Roland Gaucher, que l'on trouve aujourd'hui encore autour de Le Pen ». Le texte est superbe, il dit tout ! Il veut illustrer la malfaisance immanente de l'extrême droite éternelle, et il brocarde quatre noms, et seulement quatre : un ex-communiste (Doriot), un ex-socialiste (Déat), et deux anciens militants de la gauche pacifiste de la fin des années 1930 (Brigneau et Gaucher)...

Concluons donc sur ce point. Avec Saint-Loup et Saint-Paulien, avec Roland Gaucher et François Brigneau, pour ne s'en tenir qu'à ces quatre-là, il s'avère que les anciens antifascistes, les anciens de la gauche et de l'extrême gauche pacifiste pèsent d'un poids assez lourd dans les secteurs les plus radicaux de l'extrême droite française de la seconde moitié du XXe siècle. Rien que de très normal, bien sûr, au vu de l'impétuosité du torrent qui les a précipités, en leur temps, vers la collaboration et le nazisme. Ceux d'entre eux qui, à la Libération, n'auront pas choisi de se « recaser » et qui seront restés fidèles à l'« idéal » qu'ils servirent entre 1940 et 1944, ceux-là se retrouveront dans les multiples réseaux, chapelles et tendances de ce qui s'intitulera l'Opposition nationale. S'ils ont un tel poids dans l'extrême droite de l'après-guerre, c'est, ne l'oublions pas, parce qu'ils ont eu un très grand poids pendant la guerre elle-même.

Cette vérité, on s'en doute, n'est pas bonne à dire." (p. 298-299)

Les manoeuvres de Gaston Defferre contre la droite RPR-UDF : l'élection de Jean Roussel au Conseil général des Bouches-du-Rhône

Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez, La Main droite de Dieu. Enquête sur François Mitterrand et l'extrême droite, Paris, Le Seuil, 1994, p. 70-74 :

"Volonté de respectabilité ou suite d'un parcours à la cohérence très personnelle, Théo Ballalas [ex-FN] rejoint le Parti socialiste à la fin des années 70. Il faut dire que, depuis l'arrivée massive des pieds-noirs à Marseille, Gaston Defferre n'a pas cessé de choyer cet électorat. Un des gestes les plus spectaculaires fut la célébration, en 1969, du mariage de Jean-Jacques Susini par le maire lui-même. Le discours chaleureux qui accueillit alors un Susini tout juste rentré d'exil et sa future épouse frappa bien des esprits. Et c'est cette année-là que le ticket Defferre-Mendès concourt pour l'élection présidentielle anticipée.

Au-delà du parrainage de Bastien Leccia, Théo Ballalas se lie d'amitié avec Charles-Emile Loo, l'un des lieutenants les plus prometteurs de Gaston Defferre. Parallèlement à son ascension dans les sphères socialistes locales, Ballalas n'oublie pas ses racines politiques : il est un pigiste zélé de l'hebdomadaire Minute à Marseille. En 1985, ses contacts sont mis à profit par le maire. Gaston a une idée en tête pour les élections cantonales partielles : tout faire pour que, dans le premier canton, son adversaire historique à la mairie, Hyacinthe Santoni, perde définitivement toute assise locale. Mais, dès le premier tour, le candidat socialiste est battu. Ne restent en lice que Jean Roussel pour le Front national et Hyacinthe Santony pour le RPR. C'est alors que Ballalas intervient. L'ordre de mobilisation chez ses amis de gauche comme d'extrême droite est donné. La consigne est simple : voter Roussel pour battre Santony. Aujourd'hui, l'ancien restaurateur se fait prier pour raconter l'épisode :

« Pour comprendre, regardez les chiffres...
- Justement, à la lecture, il apparaît que des voix socialistes ont dû se reporter sur le Front national
- Vous savez, il y a des fois où il vaut mieux un Front national qui annonce sa couleur plutôt que la droite...
- Comment fait-on concrètement dans ces cas-là ?
- Oh là là, mais c'est bien simple. Ah, mais il est sûr que vous ne retrouverez rien d'écrit ! Il n'y a pas eu de trace... pas un tract.
- Oui, mais il faut être efficace.
- Oh, c'est pas difficile ! Moi, en six heures je vous le fais. Il suffit d'avoir des amis qui appellent d'autres amis et ainsi de suite...
- C'est donc ce que vous avez fait : appeler des militants socialistes pour qu'ils votent Front national ?
- Disons que, sur ce chapitre, je ne vous démentirai pas. Vous savez, on peut se marier avec le diable, j'en parle en connaissance de cause. »

Comme le souhaitait Gaston Defferre, et grâce à l'efficacité de Théo Ballalas, Jean Roussel sera le premier élu du Front national dans un conseil général. (...)

Devenu ministre d'Etat, ministre de l'Intérieur de François Mitterrand, Gaston Defferre est, à la veille des élections municipales de mars 1983, préoccupé par son sort de maire socialiste. Après deux ans de pouvoir, le PS est dans la tourmente des virages économiques et de l'impopularité croissante. A Marseille, l'UDF Jean-Claude Gaudin a supplanté Hyacinthe Santony dans le rôle du prétendant numéro un à la mairie. Pour continuer à régner, le premier magistrat de la cité phocéenne cherche à reconduire une stratégie de division de la droite qui a déjà fait ses preuves. Cette fois, il suscite une liste dont l'intitulé mise sur l'air du temps : « Marseille Sécurité ». Intronisé tête de liste, Bernard Manovelli, ancien des Jeunesses UDR reconverti dans la défense des thèses ultra-sécuritaires. Mais « à l'époque, vous savez, tout le monde s'entendait avec Defferre, alors pourquoi pas moi ? », explique l'intéressé. Les mots d'ordre de la liste ne s'embarrassent pas de complexité et plaident pour une « plus grande sécurité » en dénonçant « la délinquance qui accompagne une immigration maghrébine trop massive ». Pour monter l'opération, Gaston Defferre a chargé Bastien Leccia d'une mission : contacter Manovelli. Ce dernier relativise aujourd'hui son rôle : « Defferre a tout organisé lui-même. Moi, j'ai suivi ça de loin. Ce que je peux vous dire avec la plus grande assurance, c'est qu'il les a payés. Pour Untel, c'était un permis de construire, pour un autre, c'est le conseil municipal qui lui a facilité les démarches... Vous savez, beaucoup de choses se passent ici comme ça : par convivialité ou par intérêt. » Flairant le stratagème, Jean-Claude Gaudin prend contact à plusieurs reprises avec Manovelli pour tenter de le convaincre de se retirer en sa faveur. Mais en vain.

Au deuxième tour, les murs de la ville voient fleurir des affiches avec pour slogan : « Defferre, c'est Marseille Sécurité. » La filiation avec la petite liste d'extrême droite du premier tour devient alors évidente. Quatre colistiers de Bernard Manovelli décident même d'apporter publiquement leur soutien au maire sortant. Parmi eux, le fameux Dédé Lambert, propriétaire d'un café sur le Vieux-Port, déjà connu pour ses positions extrémistes. Il deviendra par la suite l'une des figures locales du Front national. Les coups de feu tirés dans son établissement contre un jeune Beur lui vaudront à la fois les projecteurs de l'actualité nationale et une condamnation. A cause des 5 % des suffrages qui se sont portés sur la liste Manovelli, Jean-Claude Gaudin n'aura pas la mairie au premier tour. Et, au second, il lui sera impossible de rattraper les voix perdues. Gaston Defferre est réélu. Peu après, Manovelli, qui connaît la valeur des choses, n'hésite pas à se rendre à la mairie. Il présente ses requêtes au maire, qui se montre reconnaissant. L'atmosphère est détendue, conviviale même. Manovelli veut tirer d'affaire un jeune Tunisien qui l'a soutenu pendant la campagne et qui est l'objet d'un arrêté d'expulsion. « Ne vous inquiétez pas, répond le maire, c'est comme si c'était fait ! » Besoin d'une secrétaire ? Gaston Defferre la trouve en deux temps, trois mouvements. Manovelli souhaite un bureau qui ne soit pas au troisième étage mais plutôt au premier ? C'est comme si c'était fait. Le maire ne peut rien refuser à son sauveur électoral. L'entente entre les deux hommes a beau ne faire aucun doute, là encore, le Parti socialiste préfère fermer les yeux ou feindre d'ignorer."

Léon Blum, un partisan de la dictature du prolétariat

Léon Blum, intervention au congrès de Tours, 27 décembre 1920 :

"Je reviens à ma démonstration purement théorique. Je vous ai montré ce qu’avait été et ce que serait l’organisation du Parti, ce qu’était notre conception révolutionnaire et ce que serait la vôtre. C’est de ce double désaccord que résulte notre conflit sur la question que les thèses de Moscou considèrent comme fondamentales, car il n’y a pas de ligne des thèses où elle ne se retrouve, je veux parler de la question de la dictature du prolétariat.

Nous en sommes partisans. Là aussi, nul désaccord de principe. Nous en sommes si bien partisans que la notion et la théorie de la dictature du prolétariat ont été insérées par nous dans un programme qui était un programme électoral. Nous n’avons donc peur ni du mot, ni de la chose.

J’ajoute que, pour ma part, je ne pense pas, bien que Marx l’ait écrit, et plus récemment Morris Hillquist, que la dictature du prolétariat soit tenue de conserver une forme démocratique. Je crois impossible, d’abord, comme on l’a tant répété, de concevoir d’avance et avec précision quelle forme revêtirait une telle dictature, car l’essence même d’une dictature est la suppression de toute forme préalable et de toute prescription constitutionnelle. La dictature, c’est le libre pouvoir donné à un ou plusieurs hommes de prendre toutes les mesures quelconques qu’une situation déterminée comporte. Il n’y a, par conséquent, aucune possibilité de déterminer d’avance quelle forme aura la dictature du prolétariat, et c’est même une pure contradiction.

Où est par conséquent le désaccord ? Il n’est pas non plus dans le fait que la dictature du prolétariat soit exercée par un parti. En fait, en Russie, la dictature n’est pas exercée par les Soviets, mais par le Parti communiste lui-même. Nous avons toujours pensé en France que demain, après la prise du pouvoir, la dictature du prolétariat serait exercée par les groupes du Parti socialiste lui-même devenant, en vertu d’une fiction à laquelle nous acquiesçons tous, le représentant du prolétariat tout entier. La différence tient, comme je vous l’ai dit, à nos divergences sur l’organisation et sur la conception révolutionnaire. Dictature exercée par le Parti, oui, mais par un parti organisé comme le nôtre, et non pas comme le vôtre.

Dictature exercée reposant sur la volonté et sur la liberté populaire, sur la volonté des masses, par conséquent dictature impersonnelle du prolétariat. Mais non pas une dictature exercée par un parti centralisé, où toute l’autorité remonte d’étage en étage et finit par se concentrer entre les mains d’un comité patent ou occulte. Dictature d’un parti, oui, dictature d’une classe, oui, dictature de quelques individus, connus ou inconnus, cela, non.

De même que la dictature doit être impersonnelle, elle doit être, selon nous, temporaire, provisoire. C’est-à-dire que nous admettons la dictature, si la conquête des pouvoirs publics n’est pas poursuivie comme but en soi, indépendamment des circonstances de toutes sortes qui permettront, dans un délai suffisamment bref, la transformation révolutionnaire elle-même. Mais si l’on voit, au contraire, dans la conquête du pouvoir, un but immédiat, si l’on imagine, contrairement à toute la conception marxiste dans l’histoire, qu’elle est l’unique procédé pour préparer cette transformation sur laquelle ni l’évolution capitaliste ni notre propre travail de propagande n’auraient d’effet, si par conséquent un décalage trop long et un intervalle de temps presque infini devaient s’interposer entre la prise du pouvoir (condition) et la transformation révolutionnaire (but) alors nous ne sommes plus d’accord. Alors, nous vous disons que votre dictature n’est plus la dictature temporaire qui vous permettra d’aménager les derniers travaux d’édification de votre société. Elle est un système de gouvernement stable, presque régulier dans votre esprit, et à l’abri duquel vous voulez faire tout le travail."

samedi 20 octobre 2012

La tragédie de Salonique

"La tragédie de Salonique

Nous avons intentionnellement différé de plusieurs jours la parution de Paix et Droit, soucieux, avant d'informer nos lecteurs, de contrôler l'exactitude des rumeurs inquiétantes qui nous étaient parvenues de Salonique. Aujourd'hui, malgré les obstacles que rencontre l'envoi des journaux et des nouvelles par delà la frontière, nous connaissons, au moins dans l'ensemble, et dans leur genèse, les déplorables excès qui viennent d'ensanglanter Salonique. Sous un prétexte aussi absurde que mensonger, fielleusement exploité par une propagande « impie », selon la formule de M. Venizelos, un organe de mauvais renom, bas professionnel de l'antisémitisme, la Makedonia, a déchaîné dans sa clientèle une explosion furieuse contre la population juive. Des associations d'anciens combattants et d'étudiants nationalistes ont accepté d'emblée et sans plus ample informé l'accusation calomnieuse de haute trahison (1), dont le Président du Conseil a fait hautement justice, à la tribune parlementaire. De ce chef, elles ont multiplié pendant trois jours les attentats contre les personnes et contre les biens, semant partout la violence, les sévices, l'incendie, la terreur et les ruines.

Quatre quartiers israélites, les misérables, sales et insalubres baraquements où tant de juifs continuent, après treize ans, de végéter et de croupir, depuis l'incendie, accidentel et involontaire celui-là, qui a dévasté leur centre d'habitat quatre fois séculaire ; une synagogue, soixante maisons sont entièrement détruites et ne présentent plus que des amas de poutres et de cendres. Plus de quinze cents personnes, fuyant les flammes, fuyant la mort, ont dû demander asile aux écoles juives et au Lycée français. La plus grande partie de la population israélite, déjà si durement éprouvée dans son économie, se voit aujourd'hui guettée par la misère, une misère irrémédiable, désespérée. Tel est le bilan de ces journées tragiques, où des Sociétés, des institutions presque officielles ont cru légitime et patriotique de faire oeuvre d'incendiaires et de meurtriers.

Paix et Droit a accoutumé de se garder de toute exagération et de toute injustice, et le signataire de ces lignes n'a plus à fournir les preuves de sa sympathie — aussi ancienne que sincère — pour la Grèce et l'Hellénisme. Nous connaissons personnellement trop bien le libéralisme et la hauteur de vues du gouvernement et surtout de l'homme illustre qui dirige les destinées de son pays, pour suspecter leurs intentions envers l'élément israélite de Macédoine. Enregistrons donc sans étonnement, mais avec satisfaction, le discours magistral par lequel il a flétri la tragédie salonicienne et les responsables, agents directs ou instigateurs. Le Parlement, d'ailleurs, à l'unanimité, ministériels et opposants, a sans réserves applaudi ce langage ; et, depuis lors, l'énergie des actes semble conforme à la netteté des paroles. Déjà, M. Venizelos a annoncé à l'Agence Télégraphique Juive de Londres que le gouvernement répond de l'ordre et de la sécurité publics ; une forcé armée considérable — tout le IIIe corps — est en mesure de l'assurer.

Aujourd'hui vaut donc mieux qu'hier, et le gouvernement central fait face aux circonstances. On n'en peut dire autant des autorités locales, qui n'ont su ni pressentir, ni prévenir, ni maîtriser l'explosion du mouvement, avant qu'il eût produit d'aussi funestes conséquences. Et si le Président du Conseil a cru devoir rappeler lé précédent des autorités anglaises, lors des pogromes palestiniens de 1929, l'exemple était malheureusement topique ; car la police grecque de Salonique semble avoir rivalisé de passivité, de faiblesse et d'incurie avec la police britannique de la Terre Sainte. Une police suffisamment nombreuse et bien dans la main d'un chef énergique et résolu a vite raison du désordre et de l'émeute. Si l'on veut éviter le retour de scènes aussi honteuses que navrantes, il y aura lieu de prendre, sur place, des mesures fermes et de sévères sanctions ; mais ce n'est là qu'une des données du problème. Si le maintien de l'ordre matériel et de la sécurité publique est un besoin primordial de toute société, la condition nécessaire de l'existence et de l'honneur des Etats, ils n'en sont pas les seuls.

Dans un pays troublé par les passions, désaxé par les souffrances économiques et le débridement des appétits, il n'importe pas moins de restaurer l'ordre moral et la confiance. L'ordre matériel est la garantie du présent, du présent immédiat, l'ordre moral seul peut assurer l'avenir.

La communauté israélite est assurément bien fondée à réclamer une enquête judiciaire pour mettre à néant l'odieuse calomnie dont tous ses membres sont victimes, et pour confondre ses ennemis. Certes, le témoignage du plus grand des citoyens hellènes, de l'homme d'Etat le plus illustre de la Grèce moderne, pouvait suffire comme caution ; néanmoins, il faut compter avec la passion politique : il est bon qu'on projette sur les yeux les plus rebelles, l'évidence éclatante d'une enquête et d'une sentence judiciaire. Mais si elles suffisent comme réparation, elles ne résoudront pas définitivement la question judéo-salonicienne, qui restera entière, et qui se reposera demain sous une nouvelle forme. L'odieuse accusation dirigée contre la population israélite n'aurait pas trouvé d'écho ni de crédit, même auprès des cerveaux les plus exaltés, si Salonique n'eût présenté un terrain propice à l'éclosion de tous les germes de haine ethnique, et au succès de toutes les prédications d'un chauvinisme intolérant. Une explosion de cette violence ne paraît pas être issue d'une génération spontanée ; elle est le fruit d'un long travail, d'une propagande active autant qu'insidieuse, et sur quoi ne saurait prévaloir qu'une propagande contraire, vigoureuse, tenace et menée à bonne fin. Un tel revirement est-il possible ? Comporte-t-il quelque chance de succès ? Interrogation qui revient à poser la question judéo-salonicienne, en ces termes plus précis et plus directs : l'anti-judaïsme des Grecs orthodoxes constitue-t-il un phénomène accidentel, local, limité dans le temps et dans l'espace, causé ou accru par des circonstances économiques exceptionnellement difficiles, par une concurrence d'intérêts importants mais transitoires ?... N'est-il encore qu'une survivance de préjugés ethniques et confessionnels, mal combattus par le fait d'une culture insuffisante, entretenus par l'ignorance populaire et développés jusqu'à la haine par des excitations « impies », sous l'influence d'hommes trouvant profit à provoquer des divisions au sein du pays ?

Ou bien y a-t-il entre les deux éléments un antagonisme ethnique fondamental, chacun s'affirmant par un génie et une mentalité irréductibles, qui les dresseront toujours, fatalement, l'un contre l'autre, en dépit des rapprochements factices et des réconciliations de forme ? tels l'esprit unitaire et sec du désert contre la faculté imaginative et mythique de la souriante Hellade, la morale austère et réaliste du Décalogue contre la complexité subtile de l'idéologie platonicienne ; telles aussi et peut-être plus encore que leurs dissemblances, les grandes similitudes de ces deux Ethnos, également actifs, âpres et ambitieux. Cette vue n'est pas une simple boutade ; elle procède d'une observation plus aiguë de la réalité que les précédentes ; elle compte nombre de partisans, parmi les plus éminents esprits. Elle me fut exprimée en 1912 par le Ministre des Affaires étrangères avec lequel j'eus, au quai d'Orsay, un entretien sur l'attribution de Salonique à la Grèce. Il la voyait très probable, non sans émettre quelques doutes sur l'accord entre les Hellènes et les Israélites, « qui se ressemblaient peut-être trop pour s'entendre ».

A la vérité, les difficultés sont le pain quotidien de la vie des peuples, comme des particuliers ; et quelle qu'en soit la cause, l'art de la politique consiste à les aplanir.

M. Venizelos n'était pas non plus exempt d'inquiétude quant aux rapports des anciens Saloniciens et des nouveaux maîtres des Juifs. Ils avaient été trop heureux et trop prospères sous l'ancien régime turc, pour ne pas ressentir le regret de sa chute, et — il le répétait l'autre jour à la tribune — ce sentiment, qu'ils n'ont pas caché, aux premiers temps de l'annexion, était tout à l'honneur de la population israélite. Mais il espérait, et il travailla en ce sens, qu'une ferme et bonne volonté réciproque adoucirait les heurts et préviendrait les conflits périlleux ; qu'à la longue, la symbiose et la communauté d'intérêts aidant, s'opérerait le rapprochement moral. Politique modérée, sage et libérale qui ne pouvait manquer son but, et qui, dans les premières années de l'incorporation, marqua des points à son actif. Elle eût vraisemblablement réussi si des facteurs extérieurs imprévus ne s'étaient jetés à la traverse, et si la masse du pays et tous les collaborateurs du grand chef eussent été capables de la comprendre et de l'appliquer loyalement.

Il faut parler sans ambages : la majorité du peuple hellène, si brillamment doué à tant d'égards, est encore très loin de son élite. Celle-ci est au niveau des hommes les plus éminents des pays d'Occident, au point de vue du progrès intellectuel et de la civilisation. Les masses profondes, au contraire, retardent sur les catégories similaires des autres Etats européens. Elles sont imbues du préjugé ethnique, d'un exclusivisme chauvin et confessionnel, d'une crédulité superstitieuse à base d'ignorance, qui forment un contraste disproportionné avec la culture générale et la largeur d'idées de leur élite : défauts parfaitement curables, mais très invétérés, et dont la guérison devait solliciter impérieusement les préoccupations des dirigeants de l'Hellénisme.

Malheureusement, les contingences de la politique ne leur ont pas encore permis de resserrer l'intervalle et d'entreprendre cette oeuvre d'éducation et de relèvement nécessaire, non plus que la série des calamités qui devaient fondre sur la ville autrefois convoitée : d'abord l'incendie de 1917 qui dévore un tiers de la cité et ruine la moitié de ses habitants, pour la plupart israélites. Dès lors, Salonique ne cesse de décliner ; d'année en année le commerce languit, le chômage étend ses ravages. En 1922, déferle la vague de treize cent mille réfugiés micrasiates ; un grand nombre, vient encore engorger la ville en décadence. Après les réfugiés, les échangés de Thrace, qui s'installent en Nouvelle-Grèce, en vertu de la Convention turco-grecque, et viennent consommer la déchéance économique des juifs.

Avec leur misère et leurs appétits, les nouveaux venus apportent leurs rancunes, leur fanatisme, leur impulsivité. Haïsseurs des juifs, ils ne voient pas en eux les créateurs de l'ancienne prospérité salonicienne, des devanciers séculaires, ou du moins, des citoyens respectables ; non ce sont des intrus, des étrangers, jusqu'au jour où ils les dénonceront comme traîtres à la patrie hellénique. Leur nombre en fait les maîtres de la municipalité. Ils inaugurent une politique d'intolérance et d'exclusion que jamais ne connut la vieille Grèce ; toutes les mesures, toutes les lois sont dirigées contre les concurrents juifs : l'obligation du repos dominical, le boycott des magasins et celui des ouvriers. C'est un plan d'extermination commerciale contre l'élément générateur du travail et de l'opulence de l'ancien Salonique, lequel sombre aujourd'hui dans la faillite, le suicide et la faim.

Les événements des dernières semaines apparaissent comme le couronnement de cette entreprise de mort. Ce que nous avons dénommé la tragédie de Salonique, ce n'est pas tant l'exécution matérielle des attentats perpétrés par les bandes armées, que l'élimination froidement concertée des juifs de la cité qui fut leur oeuvre ; c'est la scission morale que certains veulent créer entre les deux éléments, en attendant la disparition totale du plus faible. Assurément, les gouvernants actuels du pays répudient de semblables pensées ; mais le mal est déjà profond. Il ne suffit pas d'en pallier plus ou moins temporairement les conséquences immédiates ; il s'agirait de l'extirper. Pour y parvenir, un travail de longue haleine est nécessaire, un travail de rééducation morale, un redressement de la mentalité ; il faut l'entreprendre sans délai. Assurément, il n'est pas au-dessus des forces et du courage de l'homme qui, par son génie, son coeur et sa volonté, a su, en trente ans, libérer la Crète et rénover la Grèce.

En lui réside le dernier espoir d'une population terrorisée. Si, pour une cause quelconque, il manque à cette tâche, s'il vient à disparaître de la scène politique, le sort du judaïsme salonicien apparaît comme bien sombre, et l'on peut concevoir l'angoisse avec laquelle il se demande : de quoi demain sera-t-il fait ?

Alfred BERL.

(1) Une Société sportive juive, la Maccabi, avait été invitée par une société similaire de Sofia. Un des membres de la société bulgare prononça, un discours pour réclamer l'autonomie de la Macédoine grecque. Les collègues israélites hellènes avaient déjà quitté la salle de réception. La Makedonia ne les accusa pas moins de s'être associés aux revendications bulgares."

Source : Paix et Droit (organe de l'Alliance Israélite Universelle), n° 6, 11e année, juin 1931, p. 1-3.

Thrace, 1934 : la lutte implacable d'İsmet İnönü et Şükrü Kaya contre l'agitation pogromiste locale

"EN TURQUIE 

L'expulsion des juifs de Thrace


Le racisme hitlérien a contaminé des pays qui, comme la Turquie, avaient, au cours des siècles, accordé aux juifs une généreuse hospitalité. Déjà depuis plusieurs mois, l'agitation antisémite s'y faisait jour et attirait l'attention de l'opinion publique. Une Revue d'inspiration germanique et hitlérienne, le Nili Inkilap, récemment fondée, devint bientôt la source où des éléments fanatiques et ignorants, dirigés par quelques fonctionnaires et quelques particuliers influents, puisaient des sentiments haineux à l'égard des juifs : l'espoir de se partager un jour les biens de la race honnie n'était pas étranger à leurs menées. C'est de cette Revue qu'est partie aussi l'agitation soulevée à l'Université d'Istamboul à la suite de la nomination d'un certain nombre de professeurs israélites réfugiés d'Allemagne. Il se forma ainsi une organisation nationaliste, le « Halk Fericassi Sameli », conçue sur le modèle du parti national-socialiste allemand et fidèle aux méthodes préconisées par lui.

Les événements qui se sont déroulés en Thrace du 28 juin au 4 juillet représentent les premiers exploits du nouveau mouvement, que les déclarations formelles faites par le gouvernement turc et les mesures rigoureuses qu'il a prises permettent d'envisager comme sans lendemain. Une certaine hostilité qui s'était manifestée en Thrace à l'égard des juifs lors de la guerre et de la lutte pour l'indépendance, mais avait été suivie d'un apaisement sous le régime républicain, offrait au nouvel antisémitisme une première chance. Prenant prétexte d'un prétendu attachement des juifs de Thrace à une culture et à une langue étrangères, incriminant les Israélites d'infidélité à la patrie et même d'espionnage, des éléments louches répandirent dans le pays de faux bruits, excitant les sentiments élémentaires des masses.

Dès le 21 juin, la population juive de Tchanak, comprenant 1.500 personnes environ, fut alertée par toute une série de troublants incidents. Des citoyens juifs furent attaqués par des individus appartenant à la pire catégorie de la population, il y eut des tentatives de pillage et de chantage.

Tout comme en Allemagne le 1er avril 1933, les magasins juifs furent gardés par des antisémites qui empêchaient les Turcs d'y faire leurs achats. Ces incidents se reproduisirent dans les autres villes de Thrace et dans les petites communautés des bords de la Mer Noire. Le préfet et le chef du parti populaire ordonnèrent à la police de protéger les biens des juifs mais les molestations continuaient, malgré la présence des gendarmes. Les notables reçurent des lettres les invitant sous menace de mort à quitter la ville. De nombreuses familles commencèrent à partir de Tchanak pour Istamboul.

Mais les événements prirent un caractère général quelques jours plus tard.

Le mouvement d'hostilité et de xénophobie contre nos coreligionnaires se déchaîna subitement et presque simultanément entre le 28 juin et le 4 juillet dans les villes de Dardanelles, Kiéchan, Ouzoun Kupru, Kirkillissé et Edirné. Les trente à quarante familles qui se trouvaient dans les deux premières furent sommées de quitter les lieux dans les 24 heures sans autre forme de procès ; elles se soumirent sans retard. Les israélites d'Ouzun Kupru obtinrent un délai de trois jours pour réaliser, tant bien que mal, leur avoir et quitter leurs foyers. Il n'en fut pas de même à Kirkillissé. A 8 heures du soir, des bandes envahirent le quartier juif, brisèrent les vitres, enfoncèrent les portes, et, durant 3 à 4 heures, se livrèrent à des excès de toutes sortes ; coups de matraque et de couteau, vols et viols. Les bandits achevèrent leurs déprédations le lendemain pendant que les victimes de cette agression inouïe, dans l'épouvante et le dénuement, s'étaient réfugiées dans le train, se dirigeant vers Istamboul.

Les autorités, témoins de tous ces actes de sauvagerie, ne firent rien pour les arrêter. Un seul gendarme, qui voulut remplir son devoir, fut assassiné. Des incidents du même ordre se produisirent dans la nuit du 3 au 4 juillet.

A Edirné, chef-lieu de la Thrace, qui abrite encore 6.000 juifs environ, on agit avec plus de mesure et de prudence : les autorités commencèrent par interdire l'abatage rituel, empêchèrent les ouvriers israélites d'aller à leur travail, les petits commerçants de vaquer à leurs affaires, favorisèrent le boycottage des magasins juifs ; quand une délégation de la communauté, affolée, se présenta chez le Gouverneur pour lui demander les raisons de ces sévices, il lui fut répondu qu'il n'y avait dans tout ce mouvement rien d'officiel, mais que la population musulmane elle-même exigeait absolument la disparition de l'élément israélite de la ville d'Edirné, comme de toute la Thrace. D'autres grands fonctionnaires et des personnalités amies des israélites leur conseillèrent également de quitter la ville au plus tôt.

Le mardi 3 juillet, dans la soirée, des individus louches et mal intentionnés ainsi que des étudiants parcoururent les quartiers juifs en y répandant l'alarme et la terreur. Ils auraient commis des abus si la police, alertée, n'avait fait bonne garde. Mais la panique était grande et beaucoup de familles, des femmes et des jeunes filles surtout, appréhendant le même sort que celles de Kirkillissé prirent le train pour Istamboul le matin du 4 juillet. Ce n'est que le 5, le jour même où des paysans des environs, armés, entraient déjà dans la ville pour organiser, à la faveur de la nuit, un pogrome en règle dans les quartiers juifs, qu'un ordre émanant d'Ismet Pacha lui-même arrêta l'exécution de leurs funestes projets, rassura la population juive et ralentit tant soit peu l'exode précipité des familles. Mais celles-ci, croyant qu'elles avaient à quitter la ville pour toujours, vendirent ou plutôt furent forcées par les acquéreurs de vendre à des prix dérisoires meubles, immeubles et même certains magasins pleins de marchandises. Des trains bondés de juifs se dirigeaient vers Istamboul. Le spectacle que présentaient les déportés était lamentable. Ils étaient entassés comme des bestiaux dans les wagons. Il y avait parmi eux des enfants morts de fatigue et de privations.

C'est ainsi que, dans les premiers jours de juillet, 1.500 à 2.000 réfugiés de la Thrace, dont la plupart sans ressources, erraient en quelque sorte dans les rues d'Istamboul. La communauté israélite de cette ville a fait tout ce qu'elle a pu pour les soulager en leur procurant autant que possible des logis et des vivres.

Toutes ces mesures ont été prises à l'insu du gouvernement central d'Ankara. Peut-être une loi en préparation pendant deux ans, et qui avait été adoptée le 14 juin par l'Assemblée Nationale turque pouvait-elle servir de prétexte à des abus qu'elle ne prévoyait pas. Cette loi divisait la Turquie en trois zones : 1° zone où l'augmentation d'une population de culture turque est désirée ; 2° zone réservée à la colonisation par des parties de la population dont l'assimilation est poursuivie ; 3° zone dont la population peut être évacuée par ordre du ministre de l'Intérieur pour des motifs politiques, culturels, militaires, économiques et autres. L'énergique intervention du gouvernement prouve incontestablement que la loi ne pouvait aucunement justifier les mesures abusives dont eurent à souffrir les juifs de Thrace. Les arrêtés d'expulsion ont été révoqués par le gouvernement dès qu'il a été mis au courant du désastre. Un communiqué a été publié exposant les raisons de la fuite des juifs et soulignant que « l'ordre a été rétabli partout et que les juifs pourront rentrer dans leurs foyers. Le programme du gouvernement vise à assurer le calme et l'harmonie entre les différentes populations dans toute la Turquie. L'application de ce programme sera poursuivie avec toutes les forces de l'Etat et du parti populaire ».

Le premier ministre Ismet Pacha, intervint à l'Assemblée Nationale.

Le discours du premier ministre reçut l'approbation de tous les députés et fut souvent interrompu par des applaudissements soutenus. En voici les passages essentiels :

« J'ai appris qu'un certain nombre de citoyens juifs de la Thrace ont été obligés d'émigrer et se sont réfugiés à Istamboul. En Turquie, tout individu se trouve sous la sécurité et la garde des lois républicaines. L'antisémitisme n'est ni un produit de la Turquie, ni une forme de la mentalité turque : il pénétré de temps en temps de l'étranger dans notre pays et il est aussitôt enrayé. Cette effervescence est due probablement à une contagion de ce genre. Nous ne permettrons jamais de tels courants d'idées. J'ai eu connaissance des faits aussitôt après mon retour à Ankara. A la suite des ordres catégoriques que j'ai donnés, ce courant a été entièrement arrêté. Les citoyens venus à Istamboul sont libres de rentrer chez eux. Les responsables ont été et seront déférés aux tribunaux. J'envoie aujourd'hui même le ministre de l'Intérieur sur les lieux. Les coupables seront sévèrement punis. »

D'autre part, Chukru Kaya bey, ministre de l'Intérieur, ordonna télégraphiquement au préfet de cette ville d'ouvrir une enquête pour établir les responsabilités. Accompagné de l'inspecteur général de la Thrace, il partit pour Edirné. Avant de s'embarquer, il fit la déclaration suivante à la presse :

« Sur l'ordre du président du Conseil, Ismet Pacha, je me rends en Thrace pour me livrer sur les lieux mêmes, à la recherche des causes de l'exode collectif des israélites de la Thrace. D'après ce que nous savons, l'incident se réduit au départ des israélites pour Istamboul, à la suite d'une certaine propagande. Le véritable caractère de l'affaire sera mieux compris sur les lieux et je procéderai aux mesures qu'elle comporte, je les transmettrai à mon gouvernement. Toutes les personnes indigènes ou étrangères résidant en Turquie se trouvent sous la protection des lois de la République. Les lois turques sauvegardent les droits et la liberté de tous les concitoyens du pays, sans distinction aucune. La principale tâche de la Turquie kémaliste est d'appliquer ces lois. Les courants antisémites qui se manifestent dans les autres pays, ont parfois leur répercussion en notre pays. Ainsi que je l'ai exposé déjà à Istamboul, nous voulons toujours préserver notre pays et nos concitoyens de la contagion et de la réaction de ces idées. La politique intérieure et les controverses intérieures d'aucun pays ne peuvent et ne doivent exercer la moindre influence sur les affaires intérieures du nôtre. Le principe essentiel de notre politique intérieure a pour base nos propres conditions et nos propres lois. Ramener à la raison ceux qui se livrent à des publications et à des insinuations contre les israélites, à notre appartient gouvernement et aux tribunaux chargés d'appliquer les lois.

« Tels sont les ordres et les instructions que j'ai toujours reçus de mes chefs à l'endroit de tous. Je considère comme un devoir patriotique de le rappeler encore une fois à ceux qui ont tendance à chercher leur profit dans les moindres incidents. S'ils sont nos concitoyens, ils font du tort au pays ; s'ils sont étrangers, ils agissent inamicalement envers cette nation. »

La présence du ministre de l'Intérieur en Thrace eut un effet bienfaisant sur les autorités locales. Le voyage et l'enquête du ministre durèrent plusieurs jours. Il visita Kirkillissé, Edirné. A Ouzoun Kupru, où il n'est resté aucun israélite, Chukru Kaya bey s'arrêta 35 minutes ; il poursuivit sa tournée vers l'Ouest en visitant Kéchan, Tékirdag, Ghelibolou. Les présidents de la municipalité et de la chambre de commerce de Kirkillissé furent arrêtés, le vali d'Edirné destitué, le chef de police de Kirkillissé mis en disponibilité. Des arrestations en masse eurent lieu. Un Turc de Kirkillissé qui, le revolver en main, avait obligé un commerçant israélite à lui céder pour 50 livres une propriété qui en valait 1.500, fut arrêté et transféré à Istamboul pour être jugé par un tribunal spécial.

Tous les auteurs des actes de pillage, parmi lesquels se trouvent des personnalités de la haute société, furent également arrêtés, leur demande de mise en liberté provisoire fut rejetée. Traduits devant la Cour criminelle d'Edirné, ils ont été condamnés à des peines allant de trois mois à un an de prison. La procédure a été rapide.

Le ministre de l'Intérieur a tenu à visiter personnellement une bonne partie des maisons juives d'Edirné et à donner des assurances formelles aux israélites qui rentraient. Il reçut une délégation de la population juive à laquelle il donna en termes bienveillants l'assurance que l'antisémitisme ne saurait prendre pied en Turquie, et il déclara : « Au milieu de notre population, les juifs ne constituent qu'une faible minorité. Ils pourraient être plus nombreux encore pour mieux travailler à la grandeur du pays. »

Voici ce qu'il dit de la situation actuelle et des mesures prises par le gouvernement :

« a) Les agents de l'autorité sont partout les maîtres de la situation. Ils sont affranchis de toute influence néfaste. Ceux dont l'activité a été jugée insuffisante au cours des incidents ont été l'objet de mesures administratives et judiciaires

« b) Les incidents survenus a Kirkillissé ont été suivis de près et continuent à l'être. Grâce aux mesures administratives et judiciaires intervenues, 75 % des objets dérobés aux israélites dans les journées des 3 et 4 juillet ont été retrouvés et restitués à leurs propriétaires. Le procureur général a fait arrêter les instigateurs et les fauteurs des désordres et les a déférés aux tribunaux. Les israélites qui, sous l'empire de la frayeur, avaient quitté leurs foyers, ont commencé à les réintégrer ;

c) D'autre part, il a été porté à la connaissance de tous ceux qui étaient partis, que rien ne s'opposait à leur retour.

« Le gouvernement est convaincu qu'il aura raison de tous les effets néfastes de la propagande étrangère. »

« Le gouvernement procède au règlement des transactions, des dettes et des créances en ce qui concerne leur côté juridique. Il a le devoir d'élaborer pour l'avenir sa ligne de conduite, de manière à éviter toute hésitation.

« 1. — Le gouvernement s'opposera à toutes les pressions d'exode et à toutes les tentatives de boycottage, sous quelque forme qu'elles se présentent ;

« 2. — Les délits dont la justice se trouve saisie seront promptement jugés ;

« 3. — Il ne sera fait aucun obstacle au retour dans leurs foyers des israélites qui les quittèrent ;

« 4. — La parfaite harmonie et la confiance entre tous les éléments du peuple importent avant tout au gouvernement.

« On peut considérer comme un facteur de prompte amélioration de la situation les efforts déployés par la majorité des Turcs pour aider et protéger les israélites contre la propagande venimeuse, la répugnance qu'ils manifestent à l'endroit de toute agression antijuive ;

« 5. — Le gouvernement ne tolérera pas les incitations et les insinuations d'hostilité. Le gouvernement s'attend à ce que la presse se montre vigilante pour enrayer toute propagande susceptible de semer la discorde entre citoyens ;

« 6. — Les fonctionnaires et les agents du gouvernement consacreront tous leurs efforts à suivre les instructions qui leur sont données.

« Une enquête est ouverte au sujet des conseils d'administration qui n'ont pas accompli convenablement leur devoir. Ceux qui ont abusé des fonctions que leur conféra le parti, seront l'objet de sanctions. »

Ajoutons enfin que toute la presse turque a commenté avec sympathie les mesures du gouvernement et condamné l'antisémitisme. Le gouvernement a suspendu la revue antisémite Nilli Inkilap.

Toutefois la confiance a été longue à renaître parmi la population juive. Au moment où une partie des familles réfugiées à Istamboul retournaient déjà dans leur foyer, des trains étaient encore pleins de juifs qui s'enfuyaient de la Thrace. Dans la deuxième semaine de juillet à Edirné, quelques lettres de menaces et de nouveaux essais de boycottage, vivement réprimés d'ailleurs, avaient un moment arrêté le retour des émigrés et la reprise des transactions. De même, au début du mois d'août, les juifs turcs des différentes villes, Istamboul, Couscoundjouk, Haskeuy, Balat, Ortakeuy, reçurent des lettres leur enjoignant, sous peine de mesures rigoureuses, de quitter le pays.

Mais, dans l'ensemble, la situation est devenue normale. Les juifs ont rejoint leurs foyers. Les hommes partirent les premiers pour tâcher de retrouver ou de récupérer leurs effets pillés ou cédés à vil prix et pour recommencer à travailler. Leurs familles les suivirent.

Il est bien probable cependant que, comme pendant et après les guerres balkaniques et mondiale, des familles aisées, lasses des calamités qui ne cessent de sévir dans cette région de frontières, se décideront à réaliser biens et créances pour s'établir à Istamboul ou ailleurs."

Source : Paix et Droit (organe de l'Alliance Israélite Universelle), n° 7, 14e année, septembre 1934, p. 15-16.

jeudi 11 octobre 2012

Le pétainisme actif de Charles Hernu, ministre de la Défense de François Mitterrand

Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez, La Main droite de Dieu. Enquête sur François Mitterrand et l'extrême droite, Paris, Le Seuil, 1994, p. 43 :

"Georges Albertini, l'ancien collaborateur, anticommuniste infatigable de l'après-guerre, vient en effet de confier au journaliste [Jean-André Faucher] le « dossier Hernu ». Quelles en sont les révélations ?

A la Libération, entre octobre et décembre 1944, Charles Hernu a fait deux mois de prison, à Grenoble. En effet, il a exercé auparavant les fonctions de délégué départemental à l'Information sociale du gouvernement de Vichy, plus connue sous le nom de Propagande pétainiste ouvrière (PPO)."

Pierre Mendès France, le Marché commun et la libre circulation des personnes

Pierre Mendès France, discours à l'Assemblée nationale, 18 janvier 1957 :

"Le Marché commun aura donc des effets très sensibles dès le début, dès la première étape. Ces effets porteront sur les trois aspects du Marché commun, lequel comporte, même assorti de restrictions temporaires, la libre circulation des personnes, la libre circulation des marchandises et la libre circulation des capitaux. C'est de ce triple point de vue que je vais me placer maintenant, en commençant par la libre circulation des personnes.

Bien qu'il soit expressément mentionné et annoncé, il semble que ce problème n'a été envisagé que très superficiellement dans les textes, au point de la discussion où ils sont parvenus, et M. le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, dans le brillant discours que nous avons tous applaudi avant-hier, a été sur ce point (qu'il me permette de le lui dire) très imprécis. Aussi des questions doivent être posées à ce sujet, des garanties doivent être obtenues.

En effet, si le mouvement des capitaux et des biens peut à première vue ne pas paraître toucher aux concepts de Nation et de Patrie, il n'en est pas de même pour les migrations de populations. Il n'est pas indifférent pour l'avenir de la France ni que, pendant une période, les Italiens affluent en France, ni que, simultanément ou pendant une autre période, les Français du Languedoc, de l'Auvergne ou de la Bretagne soient conduits à chercher de meilleures conditions de travail dans une Allemagne qui, en cours de développement rapide, offrirait des emplois à des travailleurs menacés par le chômage.

Or, ces perspectives ne constituent pas une vue de l'esprit. Si les Italiens se montrent si attachés à la notion du marché commun, s'ils sont impatients d'aboutir à une conclusion concrète, c'est bien (et ils ne s'en cachent pas) pour permettre l'émigration de leurs chômeurs. Dans une certaine conjoncture, lorsque nous manquons de main-d'œuvre, c'est tant mieux pour nous si nous pouvons en trouver dans un pays voisin. Mais dans d'autres cas, lorsque nous sommes menacés par le chômage ou lorsqu'il s'en produit dans notre pays, l'afflux de chômeurs venus du dehors et susceptibles, souvent, d'accepter des salaires sensiblement inférieurs à ceux qui sont pratiqués dans notre pays est évidemment de nature à provoquer des contrecoups et des difficultés que nous avons intérêt à éviter."

mercredi 10 octobre 2012

Roger Salengro et l'expulsion des immigrés de Moyeuvre-Grande

Roger Salengro, intervention à la Chambre des députés, 2 octobre 1936 :

"Les décisions prises à l'égard des étrangers expulsés à la suite des incidents de Moyeuvre-Grande ont toutes été motivées par des raisons graves : l'attitude particulièrement violente des intéressés qui, parfois, ont manqué de la correction la plus élémentaire à l'égard des autorités locales, justifie pleinement de telles mesures.

Si le Gouvernement entend rester fidèle a tous les principes humanitaires et faire tout spécialement honneur aux traditions d'hospitalité, il ne saurait tolérer que les étrangers abusent de l'asile qui leur est offert, en intervenant dans les conflits politiques et sociaux."

dimanche 7 octobre 2012

François Mitterrand, parrain de SOS Racisme : "Les Arabes, vous savez, la force, ils ne comprennent que ça."

Claude Cheysson (ministre des Relations extérieures, de 1981 à 1984), cité dans La Main droite de Dieu. Enquête sur François Mitterrand et l'extrême-droite (ouv. col.), Paris, Le Seuil, 1994, p. 188 :

"Il [Mitterrand] n'a aucune volonté d'ouverture vers l'Algérie, il en a gros sur le cœur, il ne leur pardonnera jamais d'avoir gagné la guerre. Si vous saviez toute la difficulté que j'ai eu à éveiller en lui un intérêt pour l'Algérie algérienne. Le tiers monde ne l'intéresse pas. Comme il n'a jamais condamné la collaboration, il n'a jamais condamné l'OAS. Combien de fois m'a-t-il dit : "Les Arabes, vous savez, la force, ils ne comprennent que ça"."

Instrumentalisation du FN par le PS : l'aveu de Roland Dumas

Emission "Face aux Français", France 2, 4 mai 2011 :

"Guillaume Durand : Le sous-entendu de Gamal [Abina] c'est quand même de dire qu'à un moment la gauche a joué le Pen pour éliminer la droite.

Roland Dumas  : C'est assez vrai, ça fait partie de la tactique électorale, de la tactique politique.

G. D. : C'est la soirée des confidences parce que ça a toujours été nié.

R. D. : Je suis là pour vous faire des confidences, sinon vous ne m'auriez pas invité.

G. D. : Il faut être précis, la fameuse lettre qui a été envoyée par le Président de la République aux directeurs de chaînes de télévision pour qu'on accueille à l'époque le Pen. A chaque fois on a dit, pour minimiser les événements, on a dit qu'il l'a fait pour des raisons de démocratie audiovisuelle. Est-ce que vous considérez qu'il l'a fait pour des raisons politiques ?

R. D. : Il y avait deux raisons, la raison apparente, et l'arrière-pensée peut-être. Je n'étais pas dans son cervelet. La question que vous me posez, je lui ai posée en ces termes. Je me souviens que nous faisions les cent pas en attendant les ambassadeurs étrangers qui venaient présenter leurs lettres de créance, c'était à l'époque de la controverse, Le Pen lui avait écrit, il me l'avait dit, il avait gardé la lettre, il avait bien réfléchi, il avait consulté, Le Pen lui disait, nous représentons tant d'électeurs, tant de pourcents des voix, et nous n'avons droit à aucun média. Il a fait venir le ministre chargé de l'information, il lui a dit regardez-moi ce problème et réglez-le.

G. D. : ça c'est la version qu'on connaît. Est-ce que vous pouvez nous dire ce soir qu'il y avait au-delà de cela, comme pour les rendez-vous avec notre ami de la rue de Bièvre, est-ce que vous pouvez nous dire ce soir qu'il y avait évidemment les arrière-pensées politiques ?

R. D. : Je vais vous donner un exemple sur le même sujet, la question de la loi électorale se posait. La proportionnelle. Mitterrand n'a cessé de me dire dans les entretiens qu'on avait dans les pas perdus que l'on faisait en attendant les ambassadeurs étrangers. On avait 10 minutes, on amenait l'ambassadeur de tel pays, qui marmonnait trois mots de français, puis après on repartait, on discutait. Il m'a dit, toujours dans la même tactique, mais je répète ce sont des tactiques louables, des pratiques électorales, c'est aussi ce qu'a fait la droite. Sur l'impossibilité de serrer la main d'un communiste, jusqu'à ce que Mitterrand a pris les communistes dans son gouvernement. Vous voulez me dire au nom de quelle vertu constitutionnelle on avait le droit de faire ça ? Mais c'était quand même un impératif politique qui faisait l'interdiction pour la gauche de se réunir, donc d'avoir une majorité. De là l'idée il faut que l'on trouve un moyen de les diviser, et le moyen de les diviser ça a été la loi électorale, c'est-à-dire la loi proportionnelle.

Christophe Barbier : Et Le Pen redevient député en 86, après l'avoir été en 56 trente ans plus tôt, ça c'est Mitterrand qui l'a remis à l'Assemblée.

R. D. : Je dis : il n'y a rien de critiquable dans une démocratie, que de permettre aux gens de s'exprimer. Même si c'est tactique."

Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez, La Main droite de Dieu. Enquête sur François Mitterrand et l'extrême droite, Paris, Le Seuil, 1994, p. 16 :

"Un soir de mai 1988, Roland Dumas a rendez-vous sur les bords de la Marne pour un dîner chez les Faucher. Le père, Jean-André, est un ami d'enfance. Le menu des discussions s'annonce plus politique qu'intime, du fait de la présence d'un deuxième invité, Roland Gaucher. L'ancien et futur ministre des Affaires étrangères et ce membre du bureau politique du Front national n'ont pas besoin d'être présentés : ils se sont déjà rencontrés deux fois.

A priori, les deux hommes ne sont pas là pour négocier. Chacun est plutôt venu prendre le pouls de l'autre. Roland Dumas veut sonder les intentions réelles du Front national au deuxième tour : va-t-il jouer un double jeu, à l'image du Parti communiste en 1981 ? Roland Gaucher fournit d'emblée une précieuse indication à son interlocuteur : « Il n'y a aucun risque pour que je vote un jour pour un gaulliste, Chirac ou un autre ! » Et d'expliquer que la stratégie mise au point par Jean-Pierre Stirbois et son équipe consiste à faire voter en sous-main pour François Mitterrand. Depuis plusieurs jours, par des coups de téléphone ou des contacts directs, le secrétaire général du Front National et les siens s'agitent comme de beaux diables pour faire passer la consigne. Au cours du dîner, Roland Dumas donne à Roland Gaucher du grain à moudre. Il évoque un possible retour du scrutin proportionnel, lui rappelle les combats antigaullistes du président de la République et, petite note affective pour un ancien croisé de l'Algérie Française, lui remémore la réhabilitation tant controversée des généraux putschistes en 1982. A la fin de la soirée, les deux Roland repartent dans le même taxi."