lundi 26 décembre 2011

Les Juifs d'Istanbul



Robert Mantran, Istanbul au siècle de Soliman le Magnifique, Paris, Hachette Littératures, 2008,
p. 69-72 :

"Les Juifs, eux, sont de diverses origines et, bien que constituant aux yeux des Turcs une seule et même communauté, placée sous l'autorité du grand rabbin, ils sont divisés en plusieurs sectes qui se différencient historiquement, religieusement et géographiquement. On distingue ainsi la communauté romaniote, composée par les descendants des Juifs byzantins qui sont de stricte orthodoxie religieuse ; la communauté karaïte, installée à Constantinople déjà du temps des Byzantins, de rite différent de la première, mais d'esprit plus libéral ; la communauté sépharade qui groupe les Juifs expulsés d'Espagne et du Portugal à la fin du XVe siècle et auxquels se sont joints des Juifs venus d'Italie ; enfin la communauté ashkénaze, constituée par les Juifs d'Allemagne et d'Europe centrale chassés par l'arrêté d'expulsion pris contre eux par Louis X de Bavière en 1470. Au début du XVIe siècle, Romaniotes et Sépharades sont entrés en lutte pour la possession du grand rabbinat et la direction politique de l'ensemble de la communauté ; grâce à leur nombre croissant, les Sépharades l'ont emporté ; au XVIIe siècle, les Romaniotes, victimes à deux reprises d'incendies terribles dans leurs quartiers, y perdirent leurs synagogues et leur résidence et se dispersèrent parmi les autres membres de la communauté juive. Mais face aux Sépharades, les Ashkénazes conservaient leur intégrité ; ils furent renforcés au XVIIe siècle par de nouveaux arrivants chassés d'Ukraine et de Pologne par des pogroms qui eurent lieu dans ces pays, entre 1648 et 1660. Les Karaïtes, pour leur part, conservèrent leur particularisme et, concentrés d'abord à Balat et Haskeuï, finirent par se grouper uniquement dans le bourg de Haskeuï, sur la rive septentrionale de la Corne d'Or.

Quelques années après la conquête de Constantinople, suivant un document turc, les Juifs sont établis dans sept quartiers de la capitale, pour la plupart situés en bordure de la Corne d'Or et notamment à Bahtchè Kapi, Balik Pazari, Oun Kapani et Balat. Un autre groupe s'est fixé dans les environs de la porte d'Andrinople. Dans le courant du XVIe siècle, les Juifs ont colonisé le quartier de Bahtchè Kapi, au point que les Turcs le dénomment Yahoudi Kapisi ou Tchifout Kapisi (la Porte des Juifs). Mais au début du XVIIe siècle, en raison de la construction, sur cet emplacement, de la mosquée Yéni Validè, les Juifs Karaïtes en sont expulsés et on leur donne en compensation l'autorisation de s'établir dans le bourg de Haskeuï. Au milieu du XVIIe siècle, les incendies chassent les Romaniotes du secteur de Balik Pazari. Dans la dernière partie de ce siècle, les quartiers habités en majorité par les Juifs sont ceux de Balat, Ayazma Kapisi, Ayvansaraï, Djibali, Tekfoursaraï. Sur la rive nord de la Corne d'Or, ils sont en nombre important à Haskeuï, Kassim Pacha, Galata et Moum-hanè. Enfin, sur le Bosphore, on en trouve à Beshiktash, Ortakeuï, Kouzgoundjouk et Usküdar.

L'ensemble des communautés juives est soumis à l'autorité du grand rabbin, mais chacune d'entre elles a son propre rabbin et son propre conseil directeur, la hashgaha. Les Juifs occupent, dans la capitale, des fonctions multiples ; ils sont présents dans un certain nombre de corporations spécialisées, servent aussi d'intermédiaires entre Turcs et Francs, sont souvent banquiers et ont de grands intérêts dans le commerce intérieur ottoman et dans le commerce international. Ils exercent également des professions libérales, en particulier celle de médecin. Il est symptomatique que la première imprimerie fondée à Constantinople ait été une imprimerie juive, et cela dès 1494 ; les créateurs en étaient des Juifs originaires de la péninsule ibérique, comme en étaient originaires ceux qui introduisirent en Turquie des techniques nouvelles dans la fonderie de métaux et dans le tissage de certaines étoffes. En un temps relativement court, les Juifs ont su prendre dans la capitale une place importante et Michel Febvre, qui n'est guère tendre pour eux, a écrit : « Ils sont si adroits et industrieux qu'ils se rendent nécessaires à tout le monde. Il ne se trouvera pas une famille considérable entre les Turcs et les marchands étrangers où il n'y ait un Juif à son service, soit pour estimer les marchandises et en connaître la bonté, soit pour servir d'interprète ou pour donner avis sur tout ce qui se passe. Ils savent dire à point nommé, et en détail, tout ce qu'il y a dans la ville, chez qui chaque chose se trouve, sa qualité et quantité, si elle est à vendre ou à échanger, si bien qu'on ne peut prendre que d'eux les lumières pour le commerce. Les autres nationalités orientales comme les Grecs, les Arméniens, etc., n'ont pas ce talent et ne sauraient arriver à leur adresse : ce qui oblige les négociants à se servir d'eux, quelque aversion qu'on leur porte. »

La communauté juive a été considérablement troublée, entre 1666 et 1676, par l'aventure du pseudo-prophète Sabbétaï Sévi qui se proclama le nouveau Messie et parvint à faire des adeptes à Smyrne et à Constantinople. Accusé de lèse-religion et de lèse-majesté par les Juifs orthodoxes, Sabbétaï Sévi, après avoir été incarcéré, fut mis en demeure par le grand vizir de choisir entre la mort et la conversion à l'islam ; il choisit l'islam, mais continua sa propagande dont le but lointain était la conversion des musulmans au judaïsme. Déporté en Albanie, il y mourut en 1675 ou 1676, mais ses adeptes continuèrent sa mission et donnèrent naissance à la secte des deunmès qui se développa surtout à Salonique et à Istanbul. Cette aventure de Sabbétaï Sévi entraîna un mouvement temporaire de suspicion des Ottomans à l'égard des Juifs, ce qui bénéficia aux Grecs et aux Arméniens, mais n'eut pas de conséquences prolongées."