lundi 26 décembre 2011

La politique ottomane de promotion des Juifs

Bernard Lewis, Comment l'Islam a découvert l'Europe, Paris, La Découverte, 1984, p. 99-101 :

"A part les morisques espagnols qui s'assimilèrent rapidement à la communauté musulmane, les réfugiés étaient essentiellement, sinon exclusivement, juifs. La persécution des juifs en Espagne et au Portugal, comme dans les territoires sous influence espagnole, valut aux Ottomans un héritage inattendu. A partir de la fin du XVe siècle et durant tout le siècle suivant, des vagues successives de juifs européens affluèrent dans les territoires musulmans, apportant avec eux des compétences utiles, une connaissance des langues et des réalités européennes et, en outre, la pratique de certains arts et métiers. Le voyageur occidental Nicolas de Nicolay, qui se rendit en Turquie en 1551, a fait quelques remarques intéressantes sur le rôle des marranes espagnols et portugais, convertis forcés au christianisme qui s'enfuirent en Turquie pour pouvoir revenir au judaïsme.

« Outre ce ilz ont entre eulx des ouvriers en tous arts et manufactures très-excellents, spécialement des marranes n'a pas longs temps bannis et deschassez d'Espagne et Portugal, lesquelz au grand détriment et dommage de la chrestienté ont apprins au Turc plusieurs inventions, artifices et machines de guerre, comme à faire artillerie, harquebuses, pouldres à canon, boulet et autres armes. Semblablement y ont dressé Imprimerie, non jamais auparavant vue en ces régions... Mais en turc, ny en Arabe leur est permis d'imprimer. »

Du point de vue musulman, les juifs avaient un avantage non-négligeable sur les chrétiens. On ne les soupçonnait pas de complicité avec les grands adversaires européens de l'Islam. Aussi les Turcs les préféraient-ils souvent aux chrétiens pour certaines tâches politiques et économiques délicates. Les archive ottomanes révèlent que juste après la conquête de Chypre, alors peuplée par une majorité de Grecs orthodoxes et une faible minorité d'Italiens catholiques, les autorités donnèrent l'ordre d'y envoyer des familles juives. Un document mentionne cinq cents, un autre mille « familles juives prospères » à installer à Chypre « dans l'intérêt de l'île ». Les Ottomans voulaient donc y voir se développer une classe productrice d'artisans et de commerçants qui ne fût ni grecque ni italienne ni chrétienne et ne risquait pas de favoriser l'Europe chrétienne. Ils pouvaient s'en remettre aux juifs pour leurs relations avec l'Occident, ce qui n'était alors plus le cas des Grecs ou des Arméniens. Des considérations similaires sont à l'origine de l'implantation à Salonique, après sa conquête, d'une colonie juive qui devait devenir très importante. On la doit en partie à une politique ottomane visant délibérément à constituer dans ce port stratégique une communauté politiquement sûre et économiquement utile.

Au XVIe siècle, des juifs européens entrent dans l'administration ottomane où ils occupent diverses fonctions. On en trouve dans les douanes où ils étaient déjà nombreux en Egypte mamelouk et où leurs connaissances des langues et des réalités européennes servaient utilement leurs maîtres. On les voit participer à diverses activités diplomatiques, parfois à un haut niveau. D'autres sont des commerçants, voyageant et travaillant sous la protection des Ottomans. Enfin, les archives espagnoles indiquent que l'espionnage ottoman en Europe chrétienne était dans une certaine mesure assuré par des agents juifs.

Les Grecs, quoique leurs sentiments à l'égard l'Occident fussent tièdes, nourrissaient peut-être encore l'espoir d'une restauration de l'Empire byzantin. Les Arméniens, dont la majorité vivait toujours en Asie Mineure méridionale et orientale, étaient presque aussi isolés de l'Europe que les Turcs eux-mêmes. Les juifs étaient donc les mieux placés pour rendre ce genre de services et on leur donnait la préférence."