lundi 26 décembre 2011

Le rôle des médecins juifs dans l'Empire ottoman

Bernard Lewis, Comment l'Islam a découvert l'Europe, Paris, La Découverte, 1984, p. 232-234 :

"Au début, la pénétration de la science médicale européenne dans les territoires ottomans fut, en grande partie sinon exclusivement, due aux non-musulmans, surtout juifs et parfois chrétiens. Au XVe siècle, Mehmed le Conquérant fit appel aux services d'un médecin juif italien, Giacomo di Gaeta, qui se convertit ensuite à l'islam et prit le nom de Yakub et fut fait pacha par le sultan. Au siècle suivant, il était courant de rencontrer dans l'Empire des médecins juifs, pour la plupart d'origine italienne, portugaise ou espagnole. Les sultans, mais aussi nombre de leurs sujets, jugeant supérieures leurs connaissances, recherchaient leurs soins. Certains chrétiens occidentaux qui séjournèrent en Orient ont laissé des commentaires, en général défavorables, sur le rôle joué par ces médecins et notamment sur leur influence à la cour ottomane. Certains les raillent pour la pauvreté de leur connaissances du latin et du grec et leur incapacité à suivre les progrès de la science médicale occidentale. D'autres font remarquer que certains sont « bien sçavants en la théorique et expérimentez en pratique », et connaissent les ouvrages classiques grecs, arabes et hébreux sur la médecine et les sciences connexes.

Certains de ces praticiens juifs composèrent même, pour leurs patients royaux ou autres, des traités qu'ils écrivaient ou faisaient traduire en turc. L'un d'eux, un petit livre intitulé Asa-i Piran, « Le Bâton du vieillard », s'intéresse aux maladies auxquelles sont sujets les vieux et donne des conseils de prévention et de traitement. Il semble avoir été écrit par un certain Manuel Brudo, parfois appelé Brudus Lusitanus, Brudo le Portugais, crypto-juif qui quitta le Portugal dans les années 1530. Il se rendit d'abord à Londres, puis gagna Anvers et l'Italie avant d'aller s'établir en Turquie où il recommença à professer ouvertement le judaïsme. Outre des conseils médicaux, ce livre renferme un certain nombre d'observations tirées de l'expérience de l'auteur dans divers pays européens. Il explique, par exemple, la façon dont les Anglais font cuire les oeufs et le poisson et il décrit le bois de chauffage utilisé en hiver par les Londoniens pour combattre l'humidité. Il commente l'habitude qu'ont les Anglais et les Allemands de consommer du beurre frais et des oeufs au petit déjeuner, et celle qui consiste à servir des pruneaux cuits avant les repas en guise de laxatif. Il critique la coutume chrétienne du déjeuner à midi et loue la sagesse des musulmans qui mangent le matin de bonne heure. Son livre semble avoir été écrit pour Soliman le Magnifique.

Manuel Brudo figurait parmi les médecins juifs d'origine européenne employés au service du sultan. Leur nombre devint très important, comme en témoignent les archives du palais qui signalent l'existence de deux corps distincts de médecins de cour, l'un musulman, l'autre juif. On peut supposer que les premiers continuaient à pratiquer la médecine traditionnelle de l'Islam médiéval, tandis que les seconds suivaient plus ou moins les méthodes européennes, tout en prenant du retard au fur et à mesure que se réduisaient leurs contacts avec leurs pays d'origine et la science européenne. Parmi les autres ouvrages de l'époque dus à des juifs, on trouve un court traité turc d'odontologie dont l'auteur, Moses Hamon, d'origine andalouse, fut nommé médecin juif en chef du sultan Soliman le Magnifique. C'est, semble-t-il, le premier ouvrage turc sur ce sujet et probablement l'un des premiers au monde. L'auteur, qui se faisait modestement appeler Musa Djalinius al-Isra'ili, c'est-à-dire Moïse, le Galien juif, signale que son ouvrage s'appuie sur des écrits musulmans, francs, grecs et juifs.

Plusieurs de ces médecins juifs jouèrent un rôle politique important. Leur accès auprès des sultans et des vizirs d'une part, et leur connaissance des langues et des réalités européennes de l'autre, les rendaient utiles aux dirigeants turcs comme aux envoyés étrangers et leur permirent d'acquérir influence et pouvoir. Certains même furent chargés de missions diplomatiques à l'étranger."

La politique ottomane de promotion des Juifs

Bernard Lewis, Comment l'Islam a découvert l'Europe, Paris, La Découverte, 1984, p. 99-101 :

"A part les morisques espagnols qui s'assimilèrent rapidement à la communauté musulmane, les réfugiés étaient essentiellement, sinon exclusivement, juifs. La persécution des juifs en Espagne et au Portugal, comme dans les territoires sous influence espagnole, valut aux Ottomans un héritage inattendu. A partir de la fin du XVe siècle et durant tout le siècle suivant, des vagues successives de juifs européens affluèrent dans les territoires musulmans, apportant avec eux des compétences utiles, une connaissance des langues et des réalités européennes et, en outre, la pratique de certains arts et métiers. Le voyageur occidental Nicolas de Nicolay, qui se rendit en Turquie en 1551, a fait quelques remarques intéressantes sur le rôle des marranes espagnols et portugais, convertis forcés au christianisme qui s'enfuirent en Turquie pour pouvoir revenir au judaïsme.

« Outre ce ilz ont entre eulx des ouvriers en tous arts et manufactures très-excellents, spécialement des marranes n'a pas longs temps bannis et deschassez d'Espagne et Portugal, lesquelz au grand détriment et dommage de la chrestienté ont apprins au Turc plusieurs inventions, artifices et machines de guerre, comme à faire artillerie, harquebuses, pouldres à canon, boulet et autres armes. Semblablement y ont dressé Imprimerie, non jamais auparavant vue en ces régions... Mais en turc, ny en Arabe leur est permis d'imprimer. »

Du point de vue musulman, les juifs avaient un avantage non-négligeable sur les chrétiens. On ne les soupçonnait pas de complicité avec les grands adversaires européens de l'Islam. Aussi les Turcs les préféraient-ils souvent aux chrétiens pour certaines tâches politiques et économiques délicates. Les archive ottomanes révèlent que juste après la conquête de Chypre, alors peuplée par une majorité de Grecs orthodoxes et une faible minorité d'Italiens catholiques, les autorités donnèrent l'ordre d'y envoyer des familles juives. Un document mentionne cinq cents, un autre mille « familles juives prospères » à installer à Chypre « dans l'intérêt de l'île ». Les Ottomans voulaient donc y voir se développer une classe productrice d'artisans et de commerçants qui ne fût ni grecque ni italienne ni chrétienne et ne risquait pas de favoriser l'Europe chrétienne. Ils pouvaient s'en remettre aux juifs pour leurs relations avec l'Occident, ce qui n'était alors plus le cas des Grecs ou des Arméniens. Des considérations similaires sont à l'origine de l'implantation à Salonique, après sa conquête, d'une colonie juive qui devait devenir très importante. On la doit en partie à une politique ottomane visant délibérément à constituer dans ce port stratégique une communauté politiquement sûre et économiquement utile.

Au XVIe siècle, des juifs européens entrent dans l'administration ottomane où ils occupent diverses fonctions. On en trouve dans les douanes où ils étaient déjà nombreux en Egypte mamelouk et où leurs connaissances des langues et des réalités européennes servaient utilement leurs maîtres. On les voit participer à diverses activités diplomatiques, parfois à un haut niveau. D'autres sont des commerçants, voyageant et travaillant sous la protection des Ottomans. Enfin, les archives espagnoles indiquent que l'espionnage ottoman en Europe chrétienne était dans une certaine mesure assuré par des agents juifs.

Les Grecs, quoique leurs sentiments à l'égard l'Occident fussent tièdes, nourrissaient peut-être encore l'espoir d'une restauration de l'Empire byzantin. Les Arméniens, dont la majorité vivait toujours en Asie Mineure méridionale et orientale, étaient presque aussi isolés de l'Europe que les Turcs eux-mêmes. Les juifs étaient donc les mieux placés pour rendre ce genre de services et on leur donnait la préférence."

Les Juifs d'Istanbul



Robert Mantran, Istanbul au siècle de Soliman le Magnifique, Paris, Hachette Littératures, 2008,
p. 69-72 :

"Les Juifs, eux, sont de diverses origines et, bien que constituant aux yeux des Turcs une seule et même communauté, placée sous l'autorité du grand rabbin, ils sont divisés en plusieurs sectes qui se différencient historiquement, religieusement et géographiquement. On distingue ainsi la communauté romaniote, composée par les descendants des Juifs byzantins qui sont de stricte orthodoxie religieuse ; la communauté karaïte, installée à Constantinople déjà du temps des Byzantins, de rite différent de la première, mais d'esprit plus libéral ; la communauté sépharade qui groupe les Juifs expulsés d'Espagne et du Portugal à la fin du XVe siècle et auxquels se sont joints des Juifs venus d'Italie ; enfin la communauté ashkénaze, constituée par les Juifs d'Allemagne et d'Europe centrale chassés par l'arrêté d'expulsion pris contre eux par Louis X de Bavière en 1470. Au début du XVIe siècle, Romaniotes et Sépharades sont entrés en lutte pour la possession du grand rabbinat et la direction politique de l'ensemble de la communauté ; grâce à leur nombre croissant, les Sépharades l'ont emporté ; au XVIIe siècle, les Romaniotes, victimes à deux reprises d'incendies terribles dans leurs quartiers, y perdirent leurs synagogues et leur résidence et se dispersèrent parmi les autres membres de la communauté juive. Mais face aux Sépharades, les Ashkénazes conservaient leur intégrité ; ils furent renforcés au XVIIe siècle par de nouveaux arrivants chassés d'Ukraine et de Pologne par des pogroms qui eurent lieu dans ces pays, entre 1648 et 1660. Les Karaïtes, pour leur part, conservèrent leur particularisme et, concentrés d'abord à Balat et Haskeuï, finirent par se grouper uniquement dans le bourg de Haskeuï, sur la rive septentrionale de la Corne d'Or.

Quelques années après la conquête de Constantinople, suivant un document turc, les Juifs sont établis dans sept quartiers de la capitale, pour la plupart situés en bordure de la Corne d'Or et notamment à Bahtchè Kapi, Balik Pazari, Oun Kapani et Balat. Un autre groupe s'est fixé dans les environs de la porte d'Andrinople. Dans le courant du XVIe siècle, les Juifs ont colonisé le quartier de Bahtchè Kapi, au point que les Turcs le dénomment Yahoudi Kapisi ou Tchifout Kapisi (la Porte des Juifs). Mais au début du XVIIe siècle, en raison de la construction, sur cet emplacement, de la mosquée Yéni Validè, les Juifs Karaïtes en sont expulsés et on leur donne en compensation l'autorisation de s'établir dans le bourg de Haskeuï. Au milieu du XVIIe siècle, les incendies chassent les Romaniotes du secteur de Balik Pazari. Dans la dernière partie de ce siècle, les quartiers habités en majorité par les Juifs sont ceux de Balat, Ayazma Kapisi, Ayvansaraï, Djibali, Tekfoursaraï. Sur la rive nord de la Corne d'Or, ils sont en nombre important à Haskeuï, Kassim Pacha, Galata et Moum-hanè. Enfin, sur le Bosphore, on en trouve à Beshiktash, Ortakeuï, Kouzgoundjouk et Usküdar.

L'ensemble des communautés juives est soumis à l'autorité du grand rabbin, mais chacune d'entre elles a son propre rabbin et son propre conseil directeur, la hashgaha. Les Juifs occupent, dans la capitale, des fonctions multiples ; ils sont présents dans un certain nombre de corporations spécialisées, servent aussi d'intermédiaires entre Turcs et Francs, sont souvent banquiers et ont de grands intérêts dans le commerce intérieur ottoman et dans le commerce international. Ils exercent également des professions libérales, en particulier celle de médecin. Il est symptomatique que la première imprimerie fondée à Constantinople ait été une imprimerie juive, et cela dès 1494 ; les créateurs en étaient des Juifs originaires de la péninsule ibérique, comme en étaient originaires ceux qui introduisirent en Turquie des techniques nouvelles dans la fonderie de métaux et dans le tissage de certaines étoffes. En un temps relativement court, les Juifs ont su prendre dans la capitale une place importante et Michel Febvre, qui n'est guère tendre pour eux, a écrit : « Ils sont si adroits et industrieux qu'ils se rendent nécessaires à tout le monde. Il ne se trouvera pas une famille considérable entre les Turcs et les marchands étrangers où il n'y ait un Juif à son service, soit pour estimer les marchandises et en connaître la bonté, soit pour servir d'interprète ou pour donner avis sur tout ce qui se passe. Ils savent dire à point nommé, et en détail, tout ce qu'il y a dans la ville, chez qui chaque chose se trouve, sa qualité et quantité, si elle est à vendre ou à échanger, si bien qu'on ne peut prendre que d'eux les lumières pour le commerce. Les autres nationalités orientales comme les Grecs, les Arméniens, etc., n'ont pas ce talent et ne sauraient arriver à leur adresse : ce qui oblige les négociants à se servir d'eux, quelque aversion qu'on leur porte. »

La communauté juive a été considérablement troublée, entre 1666 et 1676, par l'aventure du pseudo-prophète Sabbétaï Sévi qui se proclama le nouveau Messie et parvint à faire des adeptes à Smyrne et à Constantinople. Accusé de lèse-religion et de lèse-majesté par les Juifs orthodoxes, Sabbétaï Sévi, après avoir été incarcéré, fut mis en demeure par le grand vizir de choisir entre la mort et la conversion à l'islam ; il choisit l'islam, mais continua sa propagande dont le but lointain était la conversion des musulmans au judaïsme. Déporté en Albanie, il y mourut en 1675 ou 1676, mais ses adeptes continuèrent sa mission et donnèrent naissance à la secte des deunmès qui se développa surtout à Salonique et à Istanbul. Cette aventure de Sabbétaï Sévi entraîna un mouvement temporaire de suspicion des Ottomans à l'égard des Juifs, ce qui bénéficia aux Grecs et aux Arméniens, mais n'eut pas de conséquences prolongées."